Wikijournalisme

Angel Bastenier Miguel

En novembre 2010, l’ouragan Wikileaks balayait le monde de l’information et de la politique. L’organisation dirigée par l’Australien Julien Assange avait mis la main, apparemment par l’intermédiaire du caporal Bradley Manning qui travaillait pour le département d’État, sur un butin extraordinaire de 251.000 documents remis à Washington par les ambassades nord-américaines du monde entier. Wikileaks, qui souhaite offrir une crédibilité maximale à cette mine d’information, fournit gracieusement le matériel à cinq grands quotidiens internationaux : The New York Times, nord-américain, et The Guardian, britannique, afin de couvrir le monde anglosaxon et les régions qui en sont culturellement dépendantes telles que le monde scandinave et les anciennes colonies de Londres ; Der Spiegel, allemand, pour le cœur de l’Europe ; le quotidien français Le Monde, pour des raisons culturelles et de prestige ; et El País, pour l’Espagne et une grande partie de l’Amérique latine.

Même si beaucoup d’appréciations, faites par des êtres supérieurs se référant sur un ton méprisant à d’humbles habitants de l’empire, ne passent pas inaperçues, le contenu de ces documents, même si ce n’est pas en ces termes, était bien connu des personnes bien informées et, bien entendu, des diplomates des pays dont il est question, souvent dépeints de manière impitoyable dans cette avalanche de dépêches. Cependant, pour bien saisir la portée de ces documents, il fallait connaitre la signification littérale de certains mots, qui — pourquoi pas ? — pouvaient sembler spirituels, comme lorsque le président russe Dimitri Medvedev et « son » Premier ministre Vladimir Poutine sont qualifiés de Batman et Robin, mais à l’envers, c’est-à-dire que le chef d’État était l’ambigu laquais de l’homme chauve-souris qu’il suivait comme un chien de compagnie, et que Poutine, en théorie subordonné, était en réalité le leadeur.

Cependant, l’importance des dépêches de presse ne se résume pas tellement à ce qu’elles révèlent, mais plutôt à ce qu’elles impliquent : un élitisme arrogant sans limites, qui en anglais renvoie au mot grec, « hubris ». Ce sentiment propre à une caste de prétendus aristocrates qui survolent nos vies en prenant, dans le secret le plus absolu, des décisions qui nous concernent. Ces dépêches révèlent que tous les gouvernements sans exception, qu’ils soient démocrates, autoritaires, développés ou moins développés, agissent avec hypocrisie, dirigés par des intérêts pas forcément en adéquation avec cette vue d’esprit appelée le bien commun et que chacun comprend comme bon lui semble.

Il faut cependant reconnaitre que certaines affaires d’État ne peuvent que rarement sortir au grand jour, car elles occasionneraient un dommage matériel et moral aux personnes et aux institutions. C’est ce que les intermédiaires, les professionnels, qui livrent ces informations à l’opinion publique, devraient prendre en compte au moment de leur publication. Comme le fait que le monde politique et en particulier la diplomatie sont contraints à la dissimulation et aux demi-vérités. On ne peut néanmoins, dans la grande majorité des cas, refuser le droit de l’opinion publique de savoir qui sont leurs gouvernants. Pour autant, il serait hors de propos qu’un grand quotidien publie des informations relatives à la vie privée de ces personnes, sauf si elle interfère avec l’action politique. Les médias ont tout à fait le droit de publier des informations en rapport avec l’engagement des décideurs dans les affaires de l’État, aussi secondaires qu’elles puissent paraitre. Si administrer et gouverner se compliquent quand l’opinion publique est mise au courant de tout ce qui leur a été caché jusqu’à aujourd’hui, tant pis pour les gouvernants. Ce que Wikileaks propage aux quatre vents est une impérieuse demande de transparence ; un droit citoyen inaliénable.

En outre, il est possible de faire une sorte d’examen, presque une radiographie, des conclusions en matière de politique internationale auxquelles nous mène la connaissance de ce matériel ; que reste-t-il après la publication des révélations de Wikileaks ?

D’abord que les banquiers du terrorisme international sont à rechercher en Arabie Saoudite et dans les émirats voisins. Que la guerre en Afghanistan est un gigantesque foyer de corruption, orchestré par le président Hamid Karzai, mis en place par Washington, volontairement lié aux réseaux mondiaux de trafic de drogues. Que le nombre de victimes civiles de la guerre en Irak est très supérieur aux chiffres officiels : plus de 100.000. Et que celle d’Afghanistan fera probablement autant de victimes.

Que le pape Benoît XVI a fait obstruction à une commission d’enquête concernant les abus sexuels commis par des prêtres de l’Église catholique en Irlande sur des mineurs.

Que l’ambassade nord-américaine à Paris a conseillé à Washington de mener une guerre économique à tout pays — surtout européen — qui s’opposerait à la commercialisation de produits agricoles génétiquement modifiés. Vu la vacuité et le nombre relativement restreint de dépêches qui s’y réfèrent, l’Amérique latine et le continent africain préoccupent peu les États-Unis ; même quand le président Chávez fulmine contre les États-Unis. De même que les belles paroles du président Obama, lorsqu’il prédit une ouverture urbi et orbi à la multilatéralité de l’action extérieure des États-Unis, ne sont rien de plus que l’expression de vœux pieux.

Qu’il n’y a rien en ce qui concerne les relations entre Israël et les États-Unis. Assange n’a pas eu peur de se placer en ligne de mire de la Justice nord-américaine, risquant même une condamnation à la peine maximale pour trahison et révélation de secrets d’État, mais il ne veut pas de problèmes avec le sionisme.

Wikileaks appelle à la révolte contre la manipulation que les intérêts immédiats de la chose publique imposent au citoyen. Les institutions et leurs serviteurs, dans tous les pays sans exception, sont disposés à trafiquer la vérité de manière aussi complexe que farfelue pour survivre. La vocation de la société doit, en contrepartie, être de leur réclamer continuellement des comptes. Quand la révolution bolchévique triompha en Russie en 1917 (en réalité, comme on le sait, du fait des différences entre le calendrier orthodoxe et grégorien, ce fut en novembre), Léon Trotsky, qui fut de facto son premier commissaire pour les Affaires extérieures, proclama l’inauguration d’une diplomatie ouverte et publique, sans secrets. C’est ainsi que l’on a eu connaissance des accords secrets de Sykes-Picot, réalisés en partie des années plus tard, entre la Russie tsariste, la France et la Grande-Bretagne pour le partage de l’Asie ottomane (Palestine, Syrie, Liban, Irak, en plus de Constantinople et des détroits) ; mais de si nobles intentions firent long feu. Litvinov, maitre d’œuvre du service diplomatique soviétique, fut obligé de reconnaitre qu’une telle pratique mettait Moscou dans des conditions très déséquilibrées face aux autres puissances et au reste du monde. Ainsi se termina cette tentative. Mais où Trotsky a échoué, Wikileaks pourrait aujourd’hui réussir. Et Assange, par action ou par omission, nous rappelle ainsi la fragilité de la liberté d’expression, qui est davantage menacée par l’autocensure insidieuse que par la grossière évidence de la censure ; que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre. Ce ne sera pas moi !

Traduction Alexis Van Doosselaere et Carmen Rodriguez