Vive la radio !

Edgar Szoc

Le parti pris quelque peu paradoxal qui a présidé à l’élaboration du présent dossier pourrait se résumer dans une formule : la radio... fait voir. Par son ubiquité, son omniprésence, elle se donne comme objet familier, pénétrant jusque dans la sphère la plus intime, celle des réveils quotidiens ou des habitacles clos des embouteillages urbains : écouter la radio, c’est d’ailleurs généralement bien plus qu’écouter la radio : celle-ci ne sert souvent que de toile de fond à l’exercice d’autres activités, qui ne laissent à cette écoute guère plus qu’une attention flottante. Est-ce l’évidence discrète de cette présence ou le caractère daté de sa technologie constitutive ? Toujours est-il que la radio ne mobilise plus, dans l’étude des médias, qu’une attention relativement périphérique, en marge de la fascination exercée par l’émergence de nouveaux médias, de l’étude toujours renouvelée de l’emprise télévisuelle, et du prestige de la presse écrite.

Conscients de ce manque relatif d’intérêt pour les enjeux spécifiques aux champs radiophoniques, nous avons préféré nous intéresser à ce qu’ils révélaient en dehors d’eux-mêmes, à ce que l’évolution de la radio et de ses pratiques faisait voir du monde.

Considérée comme prisme, la radio permet en effet de montrer sous un nouveau jour les tropismes et les ornières du fonctionnement de l’État fédéral belge et de la Communauté française, l’élaboration du Plan de fréquence, véritable saga dont les épisodes à rebondissements n’ont rien à envier aux feuilletons radiophoniques d’antan (Bernard Dubuisson). Elle propose aussi une des illustrations les plus abouties de la réintégration marchande par le « nouvel esprit du capitalisme » de la « critique artiste » conceptualisée par Boltanski et Chiapello - énième variation sur le thème éternel des braconniers et des garde-chasse (Pierre De Jaeger et Edgar Szoc). Elle offre encore une perspective inédite sur la dépendance croissante du secteur public au marché et, en particulier, aux industries publicitaires, dans un contexte où, pour rappel, le gouvernement de la Communauté française s’est engagé, dans sa « Déclaration de politique commune », à « réaliser une étude objective et scientifique relative au financement de la RTBF et à la recherche de financements alternatifs à la publicité et au sponsoring, sans affaiblir l’offre de service public, et en garantissant la stabilité et la pérennité du financement de cet opérateur » (Frédéric Antoine). Elle jette enfin une lumière surprenante sur les vicissitudes des processus de démocratisation en cours en Afrique (Marie-Soleil Frère) : à côté du pire illustré par la tristement célèbre « Radio Mille Collines », se sont développées de nombreuses expériences autrement plus stimulantes.

Quant à l’historiographie de la radio et à la construction quelque peu artificielle de sa linéarité, elles permettent d’interroger à nouveaux frais la question du rôle des mythes dans la fabrication sociale, et en particulier celui de la centralité des médias (Nico Carpentier).

Sur chacune de ces questions, l’avantage d’une « approche par la radio » réside dans sa capacité à redéfinir dans de nouveaux termes des questions usées jusqu’à la corde : par une homologie peu surprenante entre la pratique et sa théorisation, écrire sur la radio, c’est en fait écrire sur bien d’autres sujets, de même que l’écouter, c’est généralement être absorbé par des activités autrement plus prenantes.