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Une suédoise décomplexée

Numéro 2 - 2015 - par Thomas Lemaigre -

Paléolithique. Telle est la conception de l’État que défend et que déploie la nouvelle coalition aux manettes au fédéral depuis cinq mois.

L’idée est simple, elle est à la base du libéralisme : la société est un face-à-face entre l’État et les citoyens, c’est du marché que procède l’ordre social. L’idée est forte et si elle n’a jamais été le cœur idéologique du MR [1] — juste une tendance, certes de plus en plus lourde —, elle est bien le cheval de bataille du VLD, et la meilleure voie, pour la N-VA, pour affaiblir l’État fédéral. Comme on l’a déjà écrit ici [2] moins d’État fédéral est une doctrine qui s’adosse parfaitement au libéral « moins d’État » tout court.

Vu à travers ce premier prisme, on entrevoit tout le potentiel de rupture que le programme du gouvernement Michel, affranchi des socialistes, représente pour les institutions fédérales, à commencer par la sécurité sociale et les acteurs qui participent à sa cogestion.

On pourrait objecter que des recettes de droite sont appliquées depuis longtemps. On pourrait rappeler à quel point Reynders a diminué la pression fiscale et fait reculer son caractère redistributif, ou évoquer tout le blairisme bon teint de vingt ans de Miet Smet, Onkelinx, Vandenbroucke ou Vande Lanotte. On doit aussi se rendre compte à quel point le gouvernement Di Rupo a posé quelques choix sociaux très orientés, d’abord en matière d’assurance chômage, mais pas seulement. Vues dans le rétro par les pilotes de la suédoise, toutes ces mesures étaient sans doute bienvenues, mais c’étaient d’abord des demi-mesures. Il faut désormais passer la seconde, en finir avec ce lassant « plus ça changeait, plus c’était la même chose ».

Offensive

Libéral, c’est une chose. Mais quelles autres qualifications donner à ce nouveau gouvernement pour bien cerner la portée de ses intentions et de ses méthodes ? À lire la déclaration gouvernementale et à scruter les premiers actes pris par la nouvelle coalition fédérale, on voit tout le souci qu’ont les maitres du jeu de faire passer point de rupture après point de rupture, tant sur le fond que sur la manière.

Sur le fond, on relève ainsi l’adoption d’une conception complètement nouvelle de l’incapacité de travail (qui est une composante importante de la régulation de tout notre système de protection sociale, pensions et CPAS y compris), qui sera désormais évaluée non en termes de handicap de productivité à compenser, mais de capacités productives à activer [3]. En projet aussi, réorganiser de fond en comble la formation des salaires, sur des critères de compétence et d’efforts de formation plutôt que d’âge et d’ancienneté.

Sur la manière, on relève une longue série de ce qu’en d’autres temps on aurait qualifié de maladresses : le Comité de gestion de l’Office national des pensions est saisi de quelques points de modalité et de calendrier le jour où le Conseil des ministres approuve la première phase de sa réforme en la matière ; le gouvernement nomme au conseil d’administration du Centre pour l’égalité des chances Matthias Storme, un avocat qui s’est fait une spécialité de prôner la suppression de cette agence et de contester ses actions ; on gèle des politiques fiscales au moment où l’on s’acharne sur toute nouvelle idée pour retrouver des marges budgétaires, etc.

Cette petite sélection d’exemples révèle une conception plutôt machiavélique de la tactique politique, peut-être même sadique dans le chef de la N-VA. C’est notre deuxième manière de qualifier l’action de la coalition suédoise : il faut y aller fort, il faut faire mal, et si ça crie, c’est qu’on pique au bon endroit. Dans cette logique, il n’y a pas à se méprendre : travaux d’utilité collective pour les chômeurs, recul de l’âge de départ à la pension et saut d’index ont été mis au premier rang des intentions avant tout comme chiffons rouges pour faire descendre les syndicats dans la rue et plus particulièrement pour la N-VA, pour montrer que le pays est ingérable à partir du fédéral.

Chiffons rouges en effet : personne ne prend au sérieux l’idée d’obliger les chômeurs à travailler en contrevenant à la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et à une ribambelle de traités internationaux ; la pension à soixante-six ans en 2025, c’est comme l’arrêt du nucléaire en 2015, la décision ne lie personne à long terme et n’a aucun impact budgétaire immédiat ; et le saut d’index, dans un contexte déflationniste avec un pétrole bon marché, il est sans objet, en tout cas à court terme.

Mais la tactique a très bien marché : même après deux mois et demi de mobilisation générale, c’est surtout ces trois intentions qu’ont retenu les médias et l’homme de la rue. Sur tout le reste, on n’a pas encore vraiment réalisé, si ce n’est dans les états-majors des partis et des syndicats. Depuis la fin décembre, la raison semble d’ailleurs revenue et la concertation sociale engrange de premiers résultats. Mais rien n’est joué : il n’est pas sûr que les partenaires sociaux parviendront à garder la main longtemps, et s’ils y parviennent, on se retrouvera face au paradoxe d’un gouvernement qui, voulant en finir avec les conservatismes social-démocrates, relance une concertation sociale interprofessionnelle grippée depuis des années.

Dans ce contexte, les partenaires sociaux, la gauche, l’opposition parlementaire ont tous comme une impression de tapis qui se dérobe sous leurs pieds. Oui, il y a une partie de la base commune qui s’effrite, sur la façon dont on fait de la politique, sur l’accord qu’on a quant aux manières de régler les désaccords. Que ce soit pour le Nord-Sud ou pour le social, la suédoise entend nous faire dire adieu à nos régimes traditionnels de compromis. Loyale vis-à-vis de sa composante CD&V et de ses alliés patronaux, elle ne peut l’assumer ouvertement, mais les feux du crépuscule des plombiers ont commencé à s’éteindre, et l’aurore n’est pas celle des architectes que la revue appelait de ses vœux à la suite du scrutin anticipé de 2010 [4], mais celle des abatteurs (au double sens de bucherons et de rouleurs de mécaniques…)

Même la FEB ne s’y retrouve plus complètement : elle ne le dit pas comme ça, mais, avant tout attentive à la paix sociale, ce dont elle a peur, c’est que les combats idéologiques prennent le pas sur le bon vieux pragmatisme qui était jusqu’alors le fonds culturel commun à chacun… Mais nul ne peut dire si cela pèsera plus lourd que des concessions à un banc syndical plus qu’échaudé.

Populiste

Troisième ordre de constats, qui renvoie cette fois moins aux actes qu’au casting et aux discours : ce gouvernement est populiste. L’outrance verbale persistante des responsables N-VA — toujours calculée, personne n’en est dupe — avait éveillé ce soupçon dès avant la cérémonie du serment devant le roi. Mais on est surtout frappé par la mobilisation ad nauseam de concepts rien moins que glissants. Deux sont particulièrement sollicités : le bon sens et les fraudeurs.

Passons sur le premier, il est si banal, des figures de premier plan du PS et du CDH l’ont étrenné de longue date. Le second est plus inquiétant. Le président de la Ligue des droits de l’homme ne s’y est pas trompé : « Il y a un apriori de suspicion à l’égard des plus faibles [5] » et on ne compte plus les intentions et les réformes articulées autour de la figure centrale du fraudeur.

Le fraudeur ? Pas l’héritier de telle dynastie capitaliste, ni le nouveau riche qui ont expatrié leurs biens dans des paradis fiscaux. Pas le patron de grosse boite qui délocalise ses profits au Luxembourg où il bénéficie d’accords fiscaux secrets à la limite de l’illégalité. Non, on parle bien ici du petit fraudeur, celui qui, trahissant la générosité de l’État redistributeur, doit moins être puni pour avoir enfreint la loi que mis au pilori pour atteinte à la morale publique.

Cette figure, à l’extrême droite, elle a un autre nom : le profiteur. Et chez les bruns comme dans le cockpit de la suédoise (dans la partie flamande de l’équipage en tout cas), les profiteurs — pardon ! les fraudeurs — ce sont les chômeurs wallons et les immigrés.

« Il y a des fascistes au gouvernement », a crié l’opposition francophone, PS en tête. Nous ne trancherons pas ici : tout au plus faisons-nous état d’un malaise profond face à cette logique omniprésente du bouc émissaire et de notre horreur par rapport aux gouffres de défiance et de haine qu’elle élargit à grands coups de clichés et de langue de bois.

C’est la dénonciation de cette homologie avec l’extrême droite, et de ses mobiles électoralistes, qui n’a pas été assez centrale dans les hauts cris qui ont tenté de faire barrage à Charles Michel qui venait étrenner son nouveau costume de Premier à la tribune de la Chambre. C’est cette imposition sournoise d’une morale publique qui sépare la société en bons et méchants qui sera critique dans le nouveau monde, un peu plus désenchanté, qui s’ouvre après les attaques terroristes de début janvier à Paris, et non d’oiseuses comparaisons avec telle ou telle politique d’Adolphe Hitler ou du maréchal Pétain [6].

Débandade ?

On aurait pu se dire que certaines thérapies de choc, même mal choisies, étaient les bienvenues. Oui, il y a des bunkers qu’on ne saurait se contenter de réaménager, qu’il faut résolument reconstruire — système de pensions, SNCB, administration fiscale, et tant d’autres. Et puisque tout le monde s’accorde à donner maximum quinze à dix-huit mois à ce gouvernement, pourquoi ne pas lui laisser le sale boulot de faire sauter les loquets, à charge pour les « forces du bien » de reprendre à nouveaux frais ces chantiers enfin ouverts.

Mais ce serait oublier que la Flandre est à droite, que la Wallonie pourrait prendre doucement le même chemin, et surtout que les francophones sont minoritaires dans ce pays. Un retour de la gauche ou du centre gauche au fédéral n’est pas très crédible à moyen terme, d’autant que la N-VA, forte d’une tactique imparable, va encore engranger des points avec cette participation gouvernementale. Il y a fort à parier que 2014 inaugure quelques années de pouvoir de droite dure et obstinée, il ne s’agit pas d’un petit intermède pendant lequel serrer les dents en attendant que cela passe. De Wever-Michel laissera des traces durables.

Tout bien considéré, le pire qui puisse arriver à la N-VA est que le gouvernement tombe pour une mauvaise raison. Mais encore faut-il qu’il tombe, et que ce ne soit pas la N-VA qui le pousse de la chaise. Le MR n’est pas en position de force et est surtout trop content d’être aux affaires sans les socialistes. Le CD&V se la joue crocodile à la peau dure et permanence des institutions : jouer les vierges effarouchées n’est pas dans son ADN. Le VLD, peut-être, incapable d’avaler telle ou telle concession à faire aux mouvements sociaux s’ils remettent le couvert ? — mais gageons que la N-VA ne se laisse pas doubler sur ce terrain, la prochaine étape qu’elle prépare n’est rien moins qu’une septième réforme de l’État pour laquelle elle n’a de cesse de préparer le rapport de force. Libérales, offensives et populistes, telles sont les forces politiques, servies par la peu charismatique figure de Charles Michel, qui seront du bon côté du manche pour cette opération cruciale d’approfondissement du fédéralisme.

En attendant, comme toute coalition, celle-ci a ses faiblesses et ses contradictions, mais elle surprend par sa capacité à transformer en ciment toute la négativité qu’elle produit. Cette manière de gérer les tensions internes pourrait bien l’emmener au terme de la législature. Entre les tenants des stratégies du chaos et ceux des stratégies de choc, le pouvoir au fédéral est des mains bien peu amènes. Et ce n’est pas de la belgostalgie qu’il faut voir dans ce jugement : c’est d’abord, pour les Wallons et les Bruxellois, faute d’un sursaut toujours entre les mains de nos quatre principaux partis politiques et des institutions qu’ils maitrisent, un degré de plus franchi dans l’éloignement de leurs perspectives de maitrise autonome sur leur destin commun de minorité.

Le 2 février 2015


[1Voir le dossier de La Revue nouvelle, « Le MR est-il libéral ? », octobre 2005.

[2Voir sur le blog e-Mois de La Revue nouvelle, Thomas Lemaigre, « Gouvernement Di Rupo : paillettes et coups de pied au cul », le 17 février 2014.

[3Loi-programme du 19 décembre 2014.

[4Benoît Lechat, « Après le crépuscule des plombiers, l’aurore des architectes », La Revue nouvelle, n°5/6, mai-juin 2010, à relire dans ce numéro, p. 73.

[5Titre de son interview dans Alter Échos le 17 octobre 2014.

[6Voir sur le blog e-Mois de La Revue nouvelle, Pascal Fenaux, « Pour en finir avec l’arme de comparaison massive », le 29 janvier 2015.

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Thomas Lemaigre


Auteur

Thomas Lemaigre est économiste et journaliste. Il opère depuis 2013 comme chercheur indépendant, spécialisé sur les politiques sociales et éducatives, ainsi que sur les problématiques socio-économiques régionales. Il exerce également des activités de traduction NL>FR et EN>FR. Il est co-fondateur de l’Agence Alter, éditrice entre autres du mensuel Alter Echos, qu’il a dirigée jusqu’en 2012. Il enseigne ou a enseigné dans plusieurs Hautes écoles sociales (HE2B, Helha, Henallux).