Un voyage initiatique (chez les Chtis)

Théo Hachez

Avec son nombre d’entrées record, Bienvenue chez les Chtis fait figure de phénomène. Est-ce une France fatiguée d’elle-même et de ses illusions de grandeur que le film divertit ? Que signifie une telle célébration de la différence dans un pays qui dispose depuis peu d’un ministre ayant autorité tout à la fois sur l’immigration et l’identité nationale ? Doit-on y voir le retour de ce qu’a refoulé une tradition jacobine éradicatrice des langues régionales au bénéfice exclusif d’un français aseptisé ? Les réponses sont moins simples du moment que le prétexte d’un succès populaire n’autorise pas de plein droit les commentaires les plus simplistes.

À défaut de mépris, le succès des Chtis est souvent victime d’une méprise. On a trop vite fait d’inscrire ce film de proximité dans un scénario footballistique, celui du club de division inférieure (sorte de Petit Poucet ou de David) ayant réussi à se hisser dans la cour des grands. Or derrière les Chtis se profilent la grosse artillerie de la production française et les bazookas d’une promotion d’enfer. Surprise ou paradoxe : rien ne relève de l’amateurisme ou même de l’artisanat bon marché.

Comme souvent depuis Adam, tout commence par une faute. Pour être muté plus près de la côte d’Azur, un cadre intermédiaire de la Poste se fait passer pour un handicapé. La supercherie de l’habitant du Midi est découverte et punie : le petit malin ira exercer ses talents à Bergues (prononcez beurk !). Mais là, double bonne surprise, après une arrivée mouvementée : les nordistes s’avèrent très sympathiques (ce qui fait oublier la rigueur très exagérée du climat) et…l’épouse égocentrique, restée à Salon de Provence, surestime la peine du héros. Une sollicitude qui ressoude le couple. D’où la panique lorsque la dame imbibée de clichés sur le Nord se décide à faire le voyage. Et le héros, incapable de la démentir, doit alors se plier à la mise en scène orchestrée par ses amis chtis pour sa femme : avec un sens de l’autodérision qui leur est propre, ils improvisent dans un coron désaffecté un musée vivant des misères supposées locales (délabrement urbain, chômage, alcoolisme, violence domestique…). Une sorte de village Potemkine à l’envers.

La France qui guigne

À première vue, le jeu des identités se résout dans une opposition où le Sud figure une récompense et le Nord une punition. C’est la différence qui révèle l’identité. Le film n’est donc pas régionaliste à la Pagnol : il ne traite pas de l’universel émergeant dans le local. Deux pièges nous sont épargnés : celui de la condescendance (Paris versus Province) et celui de la symétrie exotique (Province versus Province) comme dans la Cuisine au beurre, film des années cinquante où un Bourvil normand donnait la réplique à un Fernandel plus marseillais que jamais. Le personnage focal, joué par Kad Merad, ne se présente pas comme un méridional, mais plutôt comme une sorte de degré zéro sur l’échelle linguistique et culturelle du particularisme : un nomade lambda de la République. Sa seule caractéristique avouée est cette préférence résidentielle que l’on suppose universelle : le Sud, avec la Méditerranée comme absolu. L’attirance est telle qu’elle justifie une compétition où tous les coups semblent permis. Elle définit une France qui gagne, ou plutôt qui guigne, tout engagée qu’elle est dans le marché des situations et des discriminations positives. Toute ? Non ! Au Nord, on a la paix, puisqu’on se sait perdu d’avance dans la compétition géographique.

La relégation structurale du Nord-Pas-de-Calais, région que désigne le film, est compensée positivement par ses usages linguistiques comiques, la qualité de ses rapports sociaux, son sens de la fête, la bière, etc. C’est une version modérée de l’identité chti qui est validée au détriment de sa déclinaison extrême stigmatisée par l’alcoolisme, la mine et cette mère abusive (Line Renaud [1]) qui doit s’amender pour permettre un happy end sentimental. Comme l’indique a contrario l’espèce de Bokrijk de la misère destiné à duper la femme du héros, ces tares du Nord ne relèvent plus aujourd’hui que de la caricature.

Le Nord un peu perdu

Est-ce aussi pour s’épargner des clichés sévères ? Toujours est-il que Bienvenue chez les Chtis remodèle l’histoire et la géographie du Nord. Bergues est en effet une gentille bourgade située à dix kilomètres au sud de Dunkerque, dans ce petit bout reculé de la Flandre française que l’on appelait autrefois flamingante [2] ou maritime. Faute d’en avoir été, la ville ne porte aucun stigmate d’une industrialisation précoce qui a pourtant sévi partout ailleurs dans la région. Peu représentatif, le choix de Bergues comme épicentre de la comédie se paie aussi au prix d’un contresens géolinguistique qui épouse bien cette volonté de traiter par le silence (ou la caricature) la page noire de la houille et de la sidérurgie. De même, la Poste, comme milieu professionnel territorialement indifférencié, neutralise pour ainsi dire la composante laborieuse locale.

Tout concourt donc à gommer une mémoire et une actualité ouvrière dont sont pourtant imprégnés les personnages, leurs valeurs et leur parler. L’identité promue par le film ne relève donc pas seulement d’une mystification classique, celle des centres-villes proprets, de leurs piétonniers repavés à l’ancienne et jalonnés de boutiques de luxe au bout desquels trône un beffroi astiqué (même le carillon est revisité par son usage postmoderne : la déclaration d’amour). Ici la muséification de l’espace public écrase sélectivement un passé industriel qui a forgé la région et ses habitants et place en porte-à-faux le patois picard pourtant exposé en étendard du local, alors qu’il n’y est topologiquement qu’une pièce rapportée en regard du flamand plus autochtone par droit d’aînesse.

Gauloiseries

Le stéréotype (« les Chtis sont chaleureux ») cache plus qu’une inversion manifeste de la climatologie. Avec un Sud en premier prix d’une promotion sociale individuelle et un Nord qui représente cette fameuse fraternité qu’a imprudemment promise une République incapable d’assurer l’égalité, la géographie de Dany Boon ne se contente pas de redessiner la périphérie de l’identité nationale. En posant les Chtis en irréductibles résistants aux classements, elle les situe dans une échelle de l’essence : ce sont eux aujourd’hui les vrais Gaulois, à l’instar des Bretons « modérés » du petit village d’Astérix. On en déduit que seules les identités régionales (particulières voire exotiques mais ouvertes à tous) créent la densité et la proximité sociale nécessaires à l’expression authentique de la Nation. De ce milieu propice surgit la France éternelle des braves gens, simples et pas bégueules, chaleureux, toujours prêts à la plaisanterie et à la fête, tant ils sont dégagés de toute prétention. La menace qui pèse sur cette France de la bonne franquette, ce qui la distend, c’est la méritocratie, avec sa grande course aux places et ses tricheries éventuelles : le Marché.

Du coup, le sens de la différence, telle qu’appréciée par le personnage focal, s’inverse : elle n’est plus une tare, mais un ressort initiatique. Voilà pourquoi le spectateur rit sans arrière-pensées malsaines. Dans la polarisation enchantée des Chtis, le patois est un jeu linguistique principalement destiné à sceller une connivence égalitaire et fraternelle. Ces valeurs trouvent aussi leur transposition individuelle. Le voyage vers le Nord qu’entame notre directeur des Postes est un parcours intérieur qui le mène au bout de lui-même. L’itinéraire culturel est aussi psychologique : le sens de la fête, le patois, l’amitié, c’est au fond de lui que le héros les redécouvre. Et l’équilibre du couple retrouvé vient confirmer la recette du bonheur à la chti.

La France des tranchées

Les rires des parterres bondés sont certes acquis au prix d’une double amnésie flamande et ouvrière. Une grande fatigue y donne droit, comme le désir d’en sortir. Mais le succès massif se fonde sur une idéologie qui n’a rien d’orthodoxe, même si Astérix [3] et ses amis nous y avaient préparés. Le schéma des Chtis se pose en alternative des dogmes républicains, dans la mesure où l’essence nationale n’est finalement accessible que par l’affirmation et la reconnaissance d’une de ses déclinaisons communautaires. Au-delà de cet intermédiaire, les deux modèles divergent : Goscinny se chargeait ironiquement de dégonfler la baudruche nationale en exagérant son exaltation, alors que Dany Boon fait du repli communautaire foetal un repoussoir.

L’identité valorisée ici ne procède pourtant d’aucune des versions officielles de la nation : ni celle de l’adoption exclusive d’un modèle commun indistinct (par exemple la langue officielle), fût-il prestigieux ou même révéré comme universel, ni celle du nivellement par la soustraction symbolique du particularisme (l’accent ou le vocabulaire régional raillé). Chez Astérix, comme dans La grande vadrouille, c’est la résistance face à l’ennemi extérieur qui se charge de resserrer le tissu national. Chez les Chtis, comme on l’a vu, l’ennemi est d’abord intérieur, c’est la tension du marché méritocratique (Vanitas vanitatum). En face, la différence chti fonde une authenticité de la communauté vue comme antidote conviviale à la dissension. Antilibérale d’une façon sans doute démagogique, cette disposition d’esprit n’est évidemment tenable qu’au terme de deux siècles de centralisme politique et linguistique, où les cultures régionales ont été folklorisées par les guides touristiques.

Plus qu’avec la Seconde Guerre mondiale, les Chti(mi)s de Dany Boon renouent au fond avec leur étymologie tout droit sortie de la Première. Par la conscription, la Grande Guerre a autant participé à la formation de la nation que l’école républicaine ou l’homogénéité de l’administration. C’est ce dont témoignent les monuments aux morts : la moindre commune en est pourvue. Les tranchées ont cloué dans la même boue les positions sociales et les origines géographiques les plus diverses. Dans ce brassage, la langue commune a gagné du terrain populaire, y compris dans sa capacité d’innovation. En même temps, la différence y est perçue et désignée. C’est ainsi qu’apparaît le mot chtimi pour stigmatiser les régionaux de l’étape et leur patois picard où ti = toi, mi = moi, le « ch » revenant à une impression dominante de chuintement due à ce que certains « k » latins qui évoluent en « s » en français donnent « ch » en normand et en picard. Autrement dit, le mot est d’abord celui des Français placés devant un exotisme linguistique nommé assez plaisamment pour qu’une partie (celle du Nord-Pas-de-Calais) des intéressés ainsi désignés la reprennent à leur compte. Dans les mots des autres, la différence se construit comme une reconnaissance.

L’euphorie des vingt et quelques millions de Français qui auront vu le film ne tient donc pas du miracle. Cette histoire simple fait entrevoir une sorte de paradis des identités où la différence qui cause le rire porte en elle une authenticité partagée ; où la communauté nationale sert d’abri à une compétition sociale effrénée et offre ce que les universaux ronflants de la République promettent et ne tiennent pas. Dans un monde mondialisé, ce schéma est aisément transposable au-delà de l’Hexagone, si bien que des adaptations étrangères sont envisagées.

La décrispation culturelle des zygomatiques se traduira-t-elle sur le plan politique ? Soyons prudents. Ceux qui avaient glosé sur l’équipe championne du monde de 1998 et sur son caractère bigarré avaient dû déchanter quatre ans plus tard avec le passage de Le Pen au second tour de la présidentielle. Reste en effet que ce produit formaté porte des valeurs plutôt de gauche qui ne sont théoriquement pas celles des producteurs (grandes chaînes de télé, Jérôme Seydoux, etc.). Au prix d’une mémoire sélective, il y a donc une France qui gagne (beaucoup) sans juger bon de valoriser celle qui guigne et se lève tôt. Un paradoxe démagogique payant.

[1lle seule fait un usage exclusif du patois, y compris dans les circonstances graves. Dans sa bouche, ce n’est pas une langue pour rire.

[2C’est-à-dire là où l’usage patoisant du flamand a le mieux résisté après l’annexion française au milieu du XVIe siècle.

[3Le monde d’Astérix auquel on se réfère ici est celui des premiers albums dont les scénarios étaient conçus par René Goscinny : le reste de la production dessinée et cinématographique n’est qu’une vague décoction de cet univers original.