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Trumpsformation

25 septembre Trumpidentification - par Derek Moss -

C’est le résultat d’une overdose d’écrans qui m’a mis dans cet état. J’en suis convaincu.
Cela fait plusieurs mois que je regarde tout ce que je trouve sur lui, aussi bien émanant de ses contradicteurs que de ses supporteurs. D’Anderson Cooper à Tucker Carlson. De Laura Ingraham à Erin Burnett. De Stephen Colbert à Kanye West. Je ne peux m’empêcher de le scruter, lui, avec du dégout et une étrange attraction. Désir parricide et fascination pour la chute d’une figure d’autorité, dirait mon psychanalyste qui (...)

C’est le résultat d’une overdose d’écrans qui m’a mis dans cet état. J’en suis convaincu.

Cela fait plusieurs mois que je regarde tout ce que je trouve sur lui, aussi bien émanant de ses contradicteurs que de ses supporteurs. D’Anderson Cooper à Tucker Carlson. De Laura Ingraham à Erin Burnett. De Stephen Colbert à Kanye West. Je ne peux m’empêcher de le scruter, lui, avec du dégout et une étrange attraction. Désir parricide et fascination pour la chute d’une figure d’autorité, dirait mon psychanalyste qui mériterait de s’offrir un cigare pour une interprétation de cette qualité. Et aussi, ajouterait-il, une identification hostile avec le masque du pouvoir qu’est Trump (et qui fait qu’il n’en porte pas, il n’en a pas besoin, il est un masque !), cette apparence de certitude sans faille, sa condescendance compétitive, ses ambitions platement matérialistes et son virilisme toxique, tout le contraire de ce que je crois être mais que mon inconscient fantasmerait à mon insu.

À un point tel que, comme Lévi-Strauss qui à force d’analyser des mythologies pendant vingt ans, sept jours par semaine, douze heures par jour, se mettait à « penser en mythes », je redoute le fait que je commencerais à penser en Trump. Ce n’est qu’une impression pour l’instant, je reste prudent avec la vérité.

J’ai toutefois été chamboulé par ce que je vois maintenant comme un probable signe annonciateur. Le désir impérieux, au réveil, d’avaler une gorgée de Coca-Cola light. En pyjama, un samedi matin, je me suis rué chez l’épicier du coin et ai dévalisé son stock de soda (Trump en boirait onze canettes par jour). Là, je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose d’anormal, moi qui d’habitude ne mange que graines et noix bio en savourant un thé vert au jasmin. Sur ma lancée, ayant subitement perdu le gout de lire (une « agueusie livresque » me chuchote mon attachée de presse Kayleigh), je revendis de vieux livres à Pêle-Mêle, notamment Soi-même comme un autre de Ricoeur et Mensonge Romantique et Vérité Romanesque de Girard. Quelle affaire pour ces bouquins jadis achetés en seconde main sur E-Bay ! Je me sentis un peu escroc. Jouissif !

Plus tard, au comptoir d’une parfumerie, les paluches chargées de crème autobronzante, j’offris un « tremendous job ! » à la vendeuse qui me regarda d’un air perplexe. Sans aucun doute, une Anarchiste Démocrate Pilleuse de notre GRANDE CULTURE qui ne comprend pas ce que j’ai fait d’HISTORIQUE pour le Plat Pays ! Alors qu’elle me tendait le ticket de caisse, je mis mes deux paumes ouvertes en opposition devant elle et lui assénai un « FAKE NEWS ! » fatal.

Aussi, depuis quelques semaines, je ne vois que des chiffres. Je passe les matinées à regarder les courbes de la bourse de Chisinau, ça monte, ça descend, je pense que j’ai perdu beaucoup et gagné énormément. Les après-midis, je twitte, je retwitte, je twitte encore, je supprime des tweets. J’ai viré mon chat Émile parce que je ne supporte plus la couleur de son pelage et qu’il ne ronronne pas à mon arrivée. Ma compagne Lola, quant à elle, ne tolère plus que je l’appelle Ivanka et que je lui parle en plaçant mon index contre mon pouce. Quand elle m’a demandé ce qui me prend ces jours-ci, je lui ai répondu que tout est sous contrôle et que c’est la faute aux Chinois, à l’OMS, au Deep State et au docteur Fauci-Pepper. Et je l’ai viré aussi. « YOU ARE FIRED », je lui ai fait en la montrant du doigt avec mépris.

Aujourd’hui, je suis seul, sans compagnie humaine ni féline, mais contrairement à Britney Spears (à moins que ce ne soit Alexandre Dumas ? [1]) My loneliness is not killing me. Libre de m’aliéner au patriotisme et à la consommation, je suis allé à Coxyde où j’ai joué une partie de minigolf. Je me suis senti surpuissant. De retour à la maison, j’ai gonflé une Mélania (achetée sur Amazon pour 67,50 euros) et nous avons passé une agréable soirée à nous détendre devant The Apprentice.


[1Cette boutade mérite une note explicative. Dans Le comte de Monte-Cristo, Alexandre Dumas écrit : « Ma solitude me tue. J’avoue que je continue de croire », une formule lâchement copiée du tube planétaire Baby One More Time de ma chère Britney adorée.

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Derek Moss


Auteur

anthropologue