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Syndicats et conscience de classe

Numéro 7 - 2015 - par Gilles Lantez -

Il y a quelques jours, le député du Mouvement réformateur Olivier Destrebecq accusait les syndicats belges d’être les stipendiaires de la lutte des classes dans une carte blanche dans Le Vif Belgique. Au-delà des provocations, M. Destrebecq soulève une vraie question d’actualité...

Il y a quelques jours, le député du Mouvement réformateur Olivier Destrebecq accusait les syndicats belges d’être les stipendiaires de la lutte des classes en leur lançant la saillie suivante dans une carte blanche dans Le Vif Belgique : « La lutte des classes est un concept dangereux du XIXe siècle qui inscrit la société dans la violence et l’opposition. S’il s’agit là de la société rêvée par les syndicats, ce n’est certainement pas la mienne. » Affirmation bien étrange quand on sait que seule la FGTB a fait un jour de la place dans ses statuts à la lutte des classes et que les autres syndicats ont plutôt historiquement été construits en opposition à celle-ci.

Cependant au-delà des provocations, M. Destrebecq soulève une vraie question d’actualité : les syndicats doivent-ils être encore considérés dans leurs formes actuelles en Belgique comme des vecteurs de la lutte des classes ? Ils sont traditionnellement considérés par une majorité de théoriciens comme le chancre si pas de la lutte des classes, à tout le moins du développement de la conscience de classe, et c’est ce lien entre syndicat et conscience de classe que nous proposons d’explorer ici. Il faut revenir sur une notion qui de toute évidence a gardé toute son ambigüité, et pas seulement pour M. Destrebecq. À sa décharge, il est vrai que ce concept fait l’objet de grandes controverses depuis plus d’une centaine d’années, même (et peut-être surtout) dans le « mouvement ouvrier ».

Deux grandes tendances se sont opposées. Ceux qui avec Lénine et Kautsky considéraient que la conscience de classe n’est pas un « produit spontané de la lutte ; elle doit être importée du dehors [1] » et plus précisément des intellectuels bourgeois touchés par les lumières du socialisme. Les deux conséquences principales des positions de ces auteurs sont, d’une part, que la conscience de classe ne peut pas émerger de l’auto-activité du prolétariat et, d’autre part, que celle-ci diffère du projet politique socialiste. On peut donc tirer une ligne de séparation claire entre la doctrine socialiste et la conscience de classe. Ce concept pouvant dès lors être utilisé de manière « scientifique » et extrait des rêveries philosophiques qui dérangeaient tant nos deux théoriciens.

La deuxième vision, qui était surtout défendue par les tendances communistes dites de gauche (ou communiste de conseil) dont les théoriciens les plus connus étaient Korsch, Luckaçs, Pannekoek et, plus tardivement, Mattick, défendait, quant à elle, la position inverse. À savoir que la conscience de classe est un produit autonome du prolétariat dans sa lutte avec la bourgeoisie et que l’on ne pouvait séparer la conscience de classe comme outil d’analyse du projet de transformation sociale radicale. Il ne faut pas considérer que ces auteurs versaient dans une certaine vision mécaniciste, à savoir de faire de tous les ouvriers des révolutionnaires de facto comme ont voulu les caricaturer leurs détracteurs. Leur vision était plutôt de dire que de la position de classe du prolétariat naissent la possibilité et la nécessité d’une transformation totale de la société, mais que cette transformation découle de l’« action libre du prolétariat lui-même [2] ». La conscience de classe ne vient donc pas ex-nihilo, mais est le fruit de la « praxis prolétarienne ». Il ne faut pas tomber dans le piège d’une ontologisation des rapports sociaux en faisant de la conscience de classe un aboutissement naturel de l’organisation politique du prolétariat. Mon utilisation du concept conscience de classe s’est inscrite dans cette perspective.

L’une des manifestations de la conscience de classe dans cette perspective théorique est l’organisation de classe autonome. Elle est l’un des éléments qui permet de passer d’un simple agrégat sociologique (la classe en soi chez Marx) à la classe mobilisée politiquement dans la perspective de défendre ses intérêts (la classe pour soi). Il me paraît capital de revenir sur le concept d’organisation de classe pour saisir toutes les complexités actuelles des relations entre travailleurs, syndicat et conscience de classe. Le syndicat semble au vu de ses effectifs, de sa position de représentant des travailleurs dans le modèle de concertation sociale belge, être ce qui se rapproche en Belgique le plus de l’archétype de l’organisation de classe tel qu’ont pu le définir les différents auteurs marxistes.

Le verbe « se rapprocher » a été employé ici sciemment car tirer un simple trait d’égalité entre l’organisation de classe comme construction théorique, mais aussi simplement avec sa manifestation historique actuelle ou passée serait une erreur. L’une des pierres d’achoppement est bien entendu les liens divers (redistribution des allocations de chômage, financements, rédaction de la législation sociale…) qu’entretiennent les syndicats belges avec l’État et qui les mettent en contradiction avec l’autonomie supposée de l’organisation de classe. Cette contradiction me paraît fondamentale pour comprendre le rôle joué dans le développement de la conscience de classe par les syndicats.

Petites entreprises de la distribution

Mon attention s’est donc portée sur le secteur de la distribution et une partie bien particulière de celui-ci : les petites structures franchisées de moins de cinquante travailleurs. La première raison est qu’il s’agit d’un secteur qui ne peut s’appuyer sur une image sociale historique tels d’autres secteurs emblématiques comme la métallurgie, le secteur automobile, etc. Deuxièmement, ce secteur subit de plein fouet une série de mutations caractéristiques du travail moderne : fragmentation des sites de travail en petites unités, relation de tripartites dans la relation salariale, des horaires atypiques (temps partiel), un développement prolifique du salariat étudiant… Cet ensemble d’éléments fait de ce secteur un possible archétype du développement de l’entreprise moderne. Troisièmement, c’est la particularité syndicale de ce secteur qui se caractérise par un très haut taux de syndicalisation adossé à une présence dans l’entreprise des syndicats et une mobilisation des salariés très basse comme l’avait déjà démontré Isabelle Ferreras [3] et confirmé par les acteurs syndicaux ou des analystes économiques. Dans ses particularités, ce secteur permet donc de mettre en exergue des relations particulières entre syndicats et travailleurs.

Relations particulières entre syndicats et employeurs

L’explication est que dans ce secteur à l’emploi précaire (les travailleurs changent volontairement ou non très souvent d’employeur) le passage par la case chômage ou devant les tribunaux car avec l’absence de toute délégation syndicale, c’est là que se règlent la plupart des différends employé-employeur. Les travailleurs se retrouvent donc dans une relation qui s’apparente à celle qu’entretient un usager avec un service public. L’opposition est donc flagrante avec nos thèses sur l’importance de l’auto-activité des membres dans la formation d’une conscience de classe.

Cette relation est-elle liée à l’absence de l’organisation dans les petites structures ? C’est sans doute l’un des éléments d’explication, néanmoins même quand le syndicat est présent, son rôle est devenu plus ambigu. On le voit avec l’évolution de la figure du délégué syndical. Elle a toujours été à cheval entre un travail plus institutionnel gérant les petits tracas du quotidien et un travail plus militant de mobilisation et de politisation de ces problèmes. Ces deux rôles avaient plutôt tendance à se renforcer, le travail quotidien renforçant la légitimité quand il fallait faire le coup de force contre l’encadrement ou l’employeur et inversement. Cependant avec l’institutionnalisation prolongée des syndicats et parallèlement à cela une diminution de la marge de manœuvre militante (peur du chômage, complexification des relations salariales, État et justice moins favorables à l’action syndicale, etc.) le pan de gestion quotidienne a pris le pas sur le volet militant. On assiste ainsi à un détachement entre les délégués et les autres travailleurs, les premiers se retrouvent réellement dans le rôle de représentant du personnel dans le sens le plus strict du terme. Cela mène également à une technicisation de ce rôle, et cet écart de capital de compétence creuse le fossé entre le délégué et sa base. On retrouve cette passivité en miroir dans les relations délégués-permanents ou entre les différents niveaux hiérarchiques du syndicat.

Un monde qui change

Ce changement n’est pas dû qu’aux changements structurels, les syndicats y sont aussi parties prenantes. Le slogan de la CSC a été longtemps : « Notre boulot, c’est défendre le vôtre. » Les syndicats font face à un tarissement de leurs sources de financement et se replier sur un travail plus juridique est une manière de compenser l’incapacité de pouvoir envoyer des permanents sur le terrain. De même pour les délégués, il est plus aisé de se cantonner dans un rôle de stricte représentation. Cet attachement à la loi des syndicats semble particulièrement paradoxal dans un contexte où l’État leur est de plus en plus hostile, même quand leurs relais naturels accèdent aux plus hautes fonctions (l’attitude du gouvernement Di Rupo envers le mouvement syndical est en cela assez parlante).

Cette attitude pose d’autant plus question quand on observe le terrain des supérettes et supermarchés franchisés où un permanent de la CNE comparait ce secteur à un no man’s land du droit [4]. Ce légalisme amène les syndicats dans l’impossibilité d’investir un milieu aussi difficile par le simple fait que le syndicat n’envisage sa présence dans une entreprise que par le biais de la délégation. Or pour de multiples facteurs (répression, turn-over de la main-d’œuvre, taille de l’entreprise…) cette forme semble très inadaptée. Le légalisme empêche de plus le syndicat d’épouser les formes que peut prendre la résistance de certains salariés dans ce contexte, que ce soit le sabotage, le vol, l’absentéisme, etc. Le monopole exercé par les syndicats rend de plus très difficiles les possibilités de formes alternatives d’organisation des travailleurs qui seraient plus en phase avec l’organisation de ce type d’entreprises.

Angles morts syndicaux

Ces angles morts syndicaux les amènent aussi à se couper d’une partie non négligeable des travailleurs, les salariés étudiants. Le salariat étudiant tend en effet à devenir une donnée importante dans le secteur de la distribution à la suite des différentes lois d’assouplissement sur le travail étudiant [5] et pourrait à terme devenir comme aux Pays-Bas la composante majoritaire de la main-d’œuvre. Une grande partie des structures syndicales continue à considérer le travail étudiant comme un job de vacances et continue à nier la nécessité alimentaire de ce travail pour de nombreux étudiants [6]. Il existe bien sûr des structures de jeunesse, mais elles s’apparentent bien souvent à des coquilles vides de militants, avec une indépendance politique presque nulle et dont le seul travail syndical consiste en de l’aide juridique. Les activités militantes (mis à part le soutien aux différentes manifestations ou grèves) s’apparentent souvent à des activités parasyndicales ou de l’activisme d’ONG. La preuve la plus criante reste toutefois l’absence du droit de grève pour les étudiants qui est pourtant l’inscription dans le droit du travail en Belgique de l’activité d’organisateur du syndicat.

Ce tableau rapide du travail syndical dans un secteur particulier questionne, à travers le rôle joué par le syndicat, la continuelle nécessité d’adapter et de renouveler les analyses critiques du capitalisme et le rôle joué par certaines institutions. La situation n’est jamais figée, et ces institutions peuvent évoluer, mais il faut pour cela entreprendre un examen critique de leurs activités et de déterminer leur but. Sans cela, le syndicat pourrait se retrouver vecteur de ce que Lukács appelait la « fausse conscience » plutôt que le moyen d’émancipation des travailleurs.


[1Lénine Vladimir O., Que faire ?, Montreuil, Édition science marxiste.

[2Lukacs G., Histoire et conscience de classe, Les éditions de Minuit.

[3Ferreras I., Critique politique du travail. Travailler à l’heure de la société de services, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2007.

[4Entretien avec George Berns (pseudonyme) permanent CNE le 16 mai 2015.

[5On peut penser à la réforme Milquet sur l’indifférenciation du travail étudiant selon les trimestres là où il était autrefois restreint aux périodes de vacances.

[6Pinto Vanessa, À l’école du salariat. Les étudiants et leurs « petits boulots », coll. « Le lien social », 2014.

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Gilles Lantez


Auteur

sociologue militant, actif dans le syndicalisme étudiant