Se rassurer pour être rassurante

Michaël MairaMatthieu Burnay

Conclusion

Au lecteur qui en doutait en ouvrant ce dossier, les articles qui précèdent démontrent que, depuis la mise en place des politiques d’ouverture et de réformes par Deng Xiaoping au début des années quatre-vingt, l’idée d’une Chine puissante a progressivement quitté le statut d’hypothèse pour devenir aujourd’hui une réalité qui marque les développements économiques, politiques et symboliques globaux. Dans ce contexte, la question « does China matter ? » que posait la revue Foreign Affairs en 1999 semble désuète, au regard des statistiques et analyses qui actent unanimement le réel poids de Pékin sur la scène internationale.

Cette montée en puissance de la Chine et son retour à l’avant-plan de l’arène internationale comptent parmi les phénomènes les plus remarquables de ces trente dernières années et de la période post-guerre froide. La Chine a assuré sa (ré-)émergence en tant que puissance économique et politique se dotant d’une confiance retrouvée — dans une large mesure — après de nombreuses années de doutes et d’absence au premier plan de la scène internationale. Cette réémergence de la Chine la conduit à interagir avec les différentes régions du monde ; des pays en voie de développement, aux pays émergents, en passant par le monde développé. Cette présence croissante se traduit notamment par une montée de l’influence de la République populaire de Chine (RPC) dans les négociations internationales et plus particulièrement dans le cadre des organisations ou forums internationaux dont la RPC est à présent membre (OMC, ONU, FMI, G-20, APEC, ASEAN +3, BRICS, etc.). Cette puissance chinoise (re-)trouvée suscite autant d’enthousiasme que de craintes dans les chancelleries étrangères. D’aucuns perçoivent les opportunités offertes par son ouverture et sa santé économique. D’autres (voire les mêmes) ne sont toutefois pas insensibles aux risques que fait peser ce partenaire à présent devenu incontournable. Bref, si la (ré-)émergence de la RPC ne fait aucun doute, les certitudes se dissipent lorsqu’il s’agit de cerner les grandes orientations de sa politique étrangère.

Ce constat a façonné la manière dont ce dossier a été élaboré. Chaque auteur a levé un coin du voile sur la (ré-)émergence chinoise, en décodant les (in-)certitudes entourant les enjeux clés suscités par cette dernière. En guise d’épilogue, cette dernière contribution s’interroge sur les conclusions générales qu’il y a lieu de tirer au départ de ces éclairages particuliers. Premièrement, elle souligne la stratégie mise en place par la Chine pour rassurer ses partenaires. Une démarche rassurante apparait comme indispensable au maintien d’un développement chinois rapide qui permet à Pékin de faire entendre sa voix sur la scène internationale. Deuxièmement, cet épilogue revient sur les défis internes qui accompagnent l’accession de la Chine au statut de grande puissance mondiale. En effet, ces derniers appellent à des réponses et équilibres subtils dans le chef des autorités de Pékin. De sorte que la manière dont la RPC gère (ou non) l’interaction entre enjeux internes et externes détermine le contenu de sa politique étrangère. Troisièmement, nous tenterons d’adopter un point de vue plus prospectif afin de déterminer quel(s) avenir(s) peut potentiellement nous réserver cette (ré-)émergence chinoise mâtinée de défis internes et externes plus ou moins conséquents.

La Chine : une puissance rassurante ?

La Chine fait face aujourd’hui à une question centrale : comment utiliser sa puissance (re-) naissante ? Une question qui se pose pour tout État lorsque sa puissance lui offre, outre un accroissement de ses espaces et de ses ressources, l’opportunité de promouvoir ses valeurs et objectifs clés. Nous identifions au cœur de la politique étrangère de la Chine une volonté de s’assurer que ses partenaires développent une vision positive de son émergence. Ce n’est, en effet, qu’en assurant le développement de son soft power que la RPC peut assurer la durabilité et stabilité de son système politique, économique et social.

Le concept de soft power a été introduit par Joseph Nye dans son ouvrage Bound to Lead : The Changing Nature of American Power dans lequel il définit le soft power comme étant la capacité d’obtenir ce que l’on veut via la persuasion et l’attraction plutôt que par des moyens de coercition ou de payements. Autrement dit, le soft power traduit en termes de relations internationales ce que le sex-appeal est à la séduction. Deux arguments permettent de soutenir que la RPC doit s’attacher à développer son soft power.

Premièrement, la RPC a bénéficié, dans une large mesure, des dynamiques de la globalisation. Depuis le début de la politique d’ouverture et de réformes, c’est en effet la libéralisation graduelle des échanges commerciaux qui a permis à la Chine d’assurer son développement rapide. Eu égard aux grandes inégalités au sein du pays, le maintien d’un développement rapide dans les années à venir continuera à constituer la source principale de légitimité du Parti communiste chinois (PCC). Ce développement économique restera ainsi fortement facilité, voire même conditionné au pouvoir d’attraction de la RPC auprès des États tiers.

Deuxièmement, le développement d’un soft power se veut aussi nécessaire pour que la RPC puisse être reconnue comme une puissance légitime et acquière une voix qui porte et soit entendue au sein des différents forums internationaux dont elle est membre. Dans ce contexte, la Chine doit régulièrement poser le choix entre légitimer sa position au regard de l’ordre international établi — encore très souvent sous l’influence des démocraties libérales occidentales — et proposer une voie alternative qui se voudrait attractive pour les autres pays émergents ou les pays en voie de développement.

Le soft power chinois se décline en différents volets. D’une part, Pékin insiste de façon croissante sur l’importance de sa diplomatie culturelle. Celle-ci inclut l’établissement d’instituts Confucius à l’étranger, la promotion de l’apprentissage de la langue chinoise ainsi que le développement de dialogues interculturels avec ses partenaires [1]. Le but principal étant de créer une certaine empathie, de pousser à la compréhension sans toutefois forcer à l’adhésion. D’autre part, le soft power chinois se décline en un discours diplomatique qui insiste sur les notions d’(harmonie et de peaceful development afin de contredire les perceptions d’une soi-disant menace chinoise. La multiplication des dialogues et partenariats promus par le leadeurship chinois, tant au niveau bilatéral que multilatéral, renforce cette idée d’émergence pacifique. Enfin, la trajectoire de développement particulier à la RPC est impressionnante pour de nombreux pays en voie de développement. Le mode de développement chinois se voudrait être singulièrement attractif et constituer une alternative pour de nombreux pays qui ne peuvent que remarquer le succès incontestable du modèle économique chinois dans la réduction du taux de pauvreté.

Le développement du soft power chinois semble néanmoins rester un échec. La perception de la montée en puissance chinoise reste, en effet, très souvent négative. D’une part, un manque flagrant de compréhension mutuelle entre la Chine et ses partenaires privilégiés empêche le développement de liens sincères de confiance. La méconnaissance mutuelle reste le problème principal pour Pékin qui peine à faire comprendre ses intérêts et stratégies. D’autre part, des contradictions flagrantes entre les actions et le discours de politique étrangère nuisent à la crédibilité du soft power chinois. En témoignent notamment l’agressivité croissante de la Chine en Asie pour la protection de ses intérêts souverains ainsi que sa présence grandissante dans le bassin sud du Mékong, le blocage des négociations au sein du conseil de sécurité de l’ONU sur la question syrienne ainsi que l’augmentation des investissements dans des secteurs stratégiques. Autant d’enjeux qui ne rassurent pas les partenaires internationaux de la Chine. Ce décalage entre discours (soft) et actes (hard) nous présente la Chine en puissance comme les autres.

La Chine : une puissance rassurée ?

Afin de se prévenir d’une vision trop optimiste qui garantirait le développement et le succès du siècle chinois, il nous apparait indispensable d’évoquer les problèmes systémiques internes auxquels fait face la société chinoise. Ces difficultés ont, en effet, un impact direct sur la capacité de la Chine d’agir et d’avoir de l’influence sur la scène internationale.

D’une part, la stabilité du pouvoir politique et le maintien du pouvoir du PCC — fort de ses 80 millions de membres — sont conditionnés au maintien d’une croissance économique forte et à l’amélioration des équilibres sociaux. Dans ce contexte, les différentes factions du PCC voient leur pouvoir contraint par la quête d’une légitimité par résultats (output legitimacy) qui pallie autant que faire se peut à l’absence de légitimité démocratique (input legitimacy) du régime chinois. Telle est la teneur du contrat social (qualifié de « mandat du ciel » dans la tradition confucianiste) qui assure le lien entre le peuple et ses dirigeants. Des intérêts divergents au sein du Parti communiste, l’augmentation du mécontentement populaire, la nécessité d’accroitre la transparence du pouvoir confrontent néanmoins ce régime autoritaire à un paradoxe complexe : c’est seulement en garantissant la protection des libertés individuelles et en établissant un État de droit que le régime peut aujourd’hui espérer garantir sa survie.

D’autre part, si le développement économique de la Chine pendant la période de réformes peut légitimement se targuer d’avoir sorti de la pauvreté des centaines de millions de personnes, il est aujourd’hui clair que la trajectoire de développement a engendré des disparités économiques de plus en plus accrues. L’existence d’un clivage grandissant entre les zones urbaines et rurales, entre les régions côtières, centrales et occidentales se veut aujourd’hui de plus en plus frappante. À ces divisions géographiques viennent se greffer les difficultés de certaines minorités ethniques — les plus notables et connues étant probablement les Tibétains et les Uigurs — à être reconnues par le modèle socioéconomique chinois.

À cela s’ajoutent les problèmes environnementaux croissants auxquels le pays fait face. La Chine est devenue le premier émetteur de gaz à effets de serre dans le monde, surpassant les États-Unis. Le pays compte à présent seize des vingt villes les plus polluées dans le monde comme en témoignent les réguliers records de pics de pollution atteints dans les métropoles chinoises. Une dépendance forte à des sources énergétiques hautement polluantes (particulièrement le charbon), l’élargissement constant du parc automobile chinois (800.000 nouvelles immatriculations pour la seule ville de Pékin en 2010), la présence de petites et moyennes entreprises hautement polluantes dans de nombreuses régions ont bien sûr un impact significatif sur l’empreinte écologique chinoise. La question environnementale est ainsi en passe de devenir, dans de nombreuses villes, une question de santé publique et de stabilité avant d’être un choix politique ou idéologique pour un développement durable.

Enfin, il serait difficile de mentionner les difficultés internes sans mettre en avant la corruption rampante à tous les degrés de l’État. La lutte contre la corruption est d’ailleurs devenue une des priorités du régime qui y voit une menace contre son autorité et la stabilité sociale et politique du pays. Ainsi, le nouveau secrétaire général du Parti communiste chinois, Xi Jinping a argumenté, lors de la récente transmission de pouvoir : « Nous devons prendre la résolution de combattre tous les phénomènes de corruption, de punir tous les officiels corrompus et d’éradiquer de façon permanente les sources qui nourrissent la corruption. L’objectif étant de gagner la confiance du peuple grâce à des résultats concrets. » L’établissement d’un État de droit aux caractéristiques chinoises — entendez sans séparation stricte des pouvoirs — est l’instrument qui tente d’être mis en place aujourd’hui par le régime pour contrer ce phénomène.

Dans ce contexte, la Chine entend mener une politique étrangère qui prend en considération ses impératifs domestiques afin de stabiliser sa société nationale. L’impact de ces difficultés internes sur la politique étrangère chinoise est double. D’une part, l’incertitude politique, particulièrement à un moment de transition politique, pousse le régime à agir avec prudence sur des sujets sensibles et à refuser des changements stricts dans sa politique étrangère. L’exemple récent de la dispute territoriale pour les iles Diaoyu/Senkaku en mer de Chine orientale est particulièrement intéressant à cet égard. Il témoigne que la fragilité politique du pays peut conduire les dirigeants à suivre la mouvance nationaliste afin d’assoir et de protéger leur pouvoir. Ce qui n’est pas sans risque dans l’environnement de sécurité sensible que connait l’Asie du Nord-Est. D’autre part, l’incertitude et la précarité économiques d’une partie de la population conduisent la Chine à revendiquer son statut de pays en voie de développement dans ses relations extérieures. C’est ainsi que la Chine n’entend pas jouer un rôle proactif et directif dans la crise financière mondiale — par exemple, en réévaluant sa devise le renminbi (RMB). Ce statut de pays en voie de développement contraste avec la volonté chinoise d’assoir sa réémergence dans l’arène internationale et l’empêche d’acquérir le prestige et l’influence d’une véritable grande puissance.

La réémergence de la Chine : vers une ouverture des possibles ?

Nous avons démontré dans ce dossier que la montée en puissance de la Chine dans différents domaines est aujourd’hui une réalité. Nous avons aussi entrepris d’établir les difficultés pour la Chine de rassurer ses partenaires mais aussi de se rassurer face à cette émergence sans précédent. Mais quel(s) futur(s) laisse entrevoir cette (ré-)émergence chinoise sur la scène internationale ?

Ce futur nous apparait comme étant celui de tous les possibles, le meilleur comme le pire. D’une part, cette Chine (ré-)émergente est intimement liée à ses partenaires. Son interdépendance en matière économique avec les pays développés (UE, États-Unis, Japon, Corée), mais aussi en matière énergétique avec les pays en voie de développement (Afrique, Amérique latine), oblige Pékin à agir dans un cadre international et à intégrer les contraintes qui le structurent. Ainsi, ce n’est qu’en respectant les règles, en collaborant avec ses partenaires, que la Chine parviendra à garantir le maintien et la durabilité de sa réémergence. La violation de certains droits fondamentaux ou des pratiques confinant au protectionnisme soulignent que la quête nécessaire de coopération internationale demeure inachevée. D’autre part, l’absence d’un modèle de développement politique, économique, social et normatif cohérent témoigne de la possibilité de réorienter le modèle chinois. La Chine reste aujourd’hui un pays incertain à l’avenir imparfaitement défini. L’aventure post-maoïste n’a ainsi pas encore ouvert la voie à une réflexion sur la place de l’individu par rapport au système. La Chine vit ainsi sa révolution industrielle sans avoir réellement vécu ou pensé sa révolution « humaniste ». Le pays est toujours en quête d’une cohérence, de la définition d’un nouveau contrat social made in China.

Dans ce contexte, la Chine peut prendre de nombreuses directions qui dépendront aussi bien du contexte international que de l’évolution de la stabilité interne du pays. Cette Chine des possibles constitue-t-elle une menace ou une opportunité ? Il nous semble qu’elle est avant tout une opportunité aussi bien pour la Chine que pour ses partenaires, particulièrement l’Union européenne. En effet, l’interdépendance oblige la Chine à respecter le cadre normatif international quand sa puissance montante contraint ses partenaires à repenser l’architecture d’un système international peu en phase avec l’évolution des équilibres mondiaux. Il s’agit là d’une opportunité unique pour réformer les structures de la gouvernance globale et rendre ces dernières plus représentatives de la diversité qui caractérise les relations internationales contemporaines. Une réforme plus nécessaire que jamais à une époque où les enjeux majeurs (terrorisme international, changement climatique, crise économique et financière) ont une échelle globale et ne peuvent trouver une réponse efficace que dans la collaboration internationale.

La Chine des possibles constitue aussi une menace, mais avant tout une menace pour elle-même. En effet, le XXe siècle a été pour le pays un siècle de ruptures, notamment en raison de la mise en place de la politique d’ouverture et de réformes. Ainsi, sans avoir fait table rase de l’héritage politique de la période maoïste — le leadeurship actuel tenant encore sa légitimité des structures de pouvoir établies à la suite de la révolution de 1949 —, le pays s’est ouvert au monde et est progressivement confronté à des partenaires défendant des principes et modèles politiques, économiques ou encore moraux différents. Une telle contradiction a été jusqu’à présent canalisée et contrôlée, dans une large mesure, par le régime communiste. Il est néanmoins certain que les tensions générées par cette ouverture sont difficilement soutenables à long terme. Ce n’est donc qu’en résolvant ces tensions, en instaurant de profondes réformes, que la Chine pourra assurer sa stabilité interne, gage d’un comportement loyal et prévisible envers ses partenaires internationaux.

[1Un « people-to-people dialogue » a ainsi été établi dans les relations entre l’Union européenne et la Chine en 2012. Il constitue à présent le troisième pilier du partenariat stratégique.