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Rénovation du Parlement européen : une opportunité pour repenser le quartier ?

Numéro 5 - 2017 - par Yves Rouyet - Liesbeth Temmerman -

Le siège du Parlement européen de Bruxelles n’est pas qu’une honte architecturale, c’est aussi un scandale urbanistique majeur ! Quartier brutalisé, architecture médiocre, complexe introverti, espace public sinistre, le bilan est vite tiré.

Inauguré en 1993, l’hémicycle du Parlement européen de Bruxelles, l’immeuble Paul-Henri Spaak, doit être profondément rénové. Certains experts envisagent carrément une démolition suivie d’une reconstruction totale [1]. On y aurait découvert de graves problèmes de stabilité notamment. Vu la relative jeunesse de l’immeuble, et au regard des années de chantier, des sommes investies et du traumatisme du quartier, c’est choquant.

Mais le siège du Parlement européen de Bruxelles n’est pas qu’une honte architecturale, c’est aussi un scandale urbanistique majeur ! Quartier brutalisé, architecture médiocre, complexe introverti, espace public sinistre, le bilan est vite tiré.

Les Bruxellois appellent le Parlement le « Caprice des dieux ». Parce que sa forme rappelle celle du célèbre fromage, mais aussi en raison d’un processus de gouvernance du projet particulièrement peu participatif, voire carrément méprisant envers les préoccupations légitimes des habitants.

Et si on profitait de la reconstruction possible de l’hémicycle, qui anticipe sans doute de quelques années une rénovation des autres bâtiments du Parlement (Spinelli, Antall et Brandt), pour repenser l’ensemble du complexe ? Sans tout démolir, en partant du déjà-là, on pourrait tenter d’en faire un modèle en matière d’architecture, d’écologie, d’utilisation judicieuse des ressources, de mixité fonctionnelle, de qualité des espaces publics et d’intégration dans son quartier ?

Situé sur les territoires d’Ixelles et de la Ville de Bruxelles, le complexe du Parlement européen (cinq immeubles), appelé « Espace Léopold », fut érigé de 1989 à 2008, de part et d’autre des voies de chemin de fer de la gare du Luxembourg, elles-mêmes recouvertes d’une « Esplanade ». De sa conception à sa réalisation, en passant par la gouvernance du projet, le Parlement cumule tous les contrexemples à ne pas suivre. Comme si on avait voulu systématiquement faire l’inverse de ce que recommandent les autorités européennes en matière de marché public, de développement durable, de culture ou de participation citoyenne. Un cas d’école à dénoncer dans toutes les facultés d’architecture [2].

Un florilège…

C’est un projet de spéculation immobilière mené par des promoteurs privés (la Société Espace Léopold) qui ont pris le risque énorme (mais calculé) d’anticiper une décision d’implantation du PE à Bruxelles qui n’arrivera qu’en 1992, lors du sommet d’Edimbourg. Officiellement, jusqu’à cette date, on construisait un centre de congrès international…

Comme il s’agit d’un projet privé, il n’a pas été soumis aux règles sur les marchés publics. Par conséquent, l’immense gâteau de 520,000 m2 (dix tours Belgacom !) fut partagé entre les principaux acteurs de la construction du marché bruxellois. Aucun concours international d’architecture ne fut organisé pour concevoir l’identité de cet immeuble qui aurait pourtant pu être un symbole de l’Europe, tout en ne prenant pas la forme d’un ovni n’ayant aucun égard pour son contexte. C’est inouï, impensable dans n’importe lequel de nos pays voisins. Les autorités du Parlement étaient d’ailleurs tellement gênées du résultat, qu’elles ont fait de l’ancienne gare du Luxembourg (XIXe siècle), l’image de leur institution.

Le projet a nécessité la destruction massive du patrimoine du quartier Léopold (hôtels de maitres néoclassiques ou art nouveau, anciennes brasseries, nombreux ateliers d’artistes…). Le film Bruxelles requiem (1993, André Dartevelle) retrace le massacre [3]. Il s’agit du plus grand et plus violent exemple de « L’Europe qui construit Bruxelles ».

Le résultat est une esplanade piétonne sans aucune qualité d’usage ou paysagère et une architecture agressive où dominent les vitres opaques, les dispositifs de sécurité et qui véhicule, en outre, une image de forteresse, tournée exclusivement sur elle-même, très malvenue pour une telle institution. Le long de l’Esplanade publique, les rez-de-chaussée sont parfois carrément de simples murs aveugles, ce qui ne contribue évidemment pas à animer l’espace public, à créer un sentiment de sécurité et du lien social.

Les immeubles sont des passoires énergétiques et les matériaux de construction ne sont pas durables.

La construction a été menée en l’absence de tout processus de participation. Les habitants, fédérés au sein d’un comité de quartier hyper combatif, l’Association du quartier Léopold et européen, ont été forcés de mener un bras de fer permanent avec les maitres d’ouvrage et les autorités pendant près de vingt ans, afin de s’assurer de la construction de logements en compensation des nombreuses maisons détruites, de la création d’un espace public qualitatif et d’obtenir des entrepreneurs des conditions de chantier acceptables (deux enfants sont décédés en 1989 dans l’explosion de leur maison rue Vautier à l’occasion du chantier [4]).

Ce projet consacre un entre-soi choquant de l’institution. Pour rappel, de nombreux commerces et un bureau de poste du quartier ont été supprimés lors de l’édification du Parlement. Ils ont été réimplantés à l’intérieur du complexe, mais sont inaccessibles aux habitants !

Les parkings ont été surdimensionnés (2300 places sous le D3 + 650 places sous le D4) pour une institution qui prône une mobilité urbaine alternative à la voiture individuelle. Dans la réalité, le parking du D3 est limité à 1400 places, notamment pour des questions de sécurité et de permis d’environnement. Heureusement pour l’environnement, serions-nous tentés d’écrire, s’il ne s’agissait pas d’un gaspillage absurde d’espace.

L’ensemble est marqué par une tentation lourde à la privatisation de l’espace public et à la gestion privée de la sécurité, notamment rue Wiertz [5].

Le développement a fait l’objet de connivences fortes et parfois à la limite de la légalité entre responsables politiques et promoteurs pour permettre la construction de l’hémicycle en dérogeant au plan d’affectation du sol [6].

Tentatives d’aménagement

Depuis dix ans, les autorités européennes et bruxelloises se sont rendu compte de l’extrême faiblesse du projet. Elles ont tenté de rectifier la situation, notamment à travers l’élaboration d’un schéma directeur pour l’ensemble du Quartier européen [7], approuvé en avril 2008 par le gouvernement régional bruxellois. Ainsi, la sinistre esplanade du Parlement, jadis interdite à toute activité culturelle ou commerciale, est aujourd’hui davantage animée grâce à la signature d’un protocole d’accord de gestion en 2012. Des espaces culturels et touristiques se sont ouverts : le Parlementarium sur l’Esplanade, la Maison de l’histoire européenne dans le parc Léopold. Tout cela reste néanmoins un emplâtre sur une jambe de bois tant que l’urbanité du site ne sera pas revue en profondeur.

La rénovation/reconstruction du Parlement n’est finalement pas si étonnante lorsqu’on observe attentivement le marché immobilier bruxellois. C’est déplorable, mais les immeubles de bureaux sont construits pour servir, en moyenne, pendant vingt-cinq ans avant un cycle de travaux d’envergure. Les baux locatifs sont d’ailleurs souvent calqués sur cette durée de vie. Au-delà, ces bâtiments doivent souvent être totalement rénovés, repensés, voire reconvertis [8]. Généralement, ils sont déshabillés, rarement totalement reconstruits comme dans le cas du Paul-Henri Spaak. Cette durée de vie réelle est en partie due à l’obsolescence inhérente à certains équipements, notamment les installations techniques, soit en raison d’un déclin à moyen terme de leur performance et rendement, soit parce que leur rénovation ou leur remplacement ne peut se faire sans que d’autres éléments, dans bien des cas encore en état de service, n’en souffrent [9]. Ainsi, pour remplacer par exemple un système de ventilation existant, de nombreuses gaines techniques, faux plafonds et même parfois cloisons sont démolies et partent à la poubelle. Une perte importante de matières premières, augmentée par l’impossibilité courante d’adapter des systèmes et même des aménagements intérieurs et des éléments d’enveloppe de bâtiment qui n’ont à la base pas été conçus pour être résilients en cas de démontage ou d’adaptation.

Aujourd’hui, les choses ont évolué. Les instances de l’UE semblent (mieux vaut tard que jamais) avoir fini par comprendre l’urgence d’œuvrer à une approche véritablement durable en matière de ressources employées dans le domaine de la construction. Ce secteur utilise, au niveau européen (et les chiffres pour la Belgique [10] sont du même ordre) un tiers des ressources et génère un tiers des déchets [11]. Après avoir fait de la performance énergétique des bâtiments un cheval de bataille, c’est désormais le tour du volet « matière » : des initiatives poussées et complémentaires en matière de « Design no waste », concevoir pour déconstruire [12] et d’utilisation de matériaux de récup’ et réutilisables sont portées au sein des DG Grow, Environment, Climate et Energy [13] — une (r)évolution positive entamée dans le cadre du programme Horizon 2020 et actuellement développée avec Closing The Loop [14]. Le Parlement ne peut pas manquer l’opportunité de concevoir son futur nouvel hémicycle selon ce nouveau paradigme et de se donner ainsi une ambition d’éternité qui dépasserait le quart de siècle. Mais, pour l’instant, l’approche de reconstruction/démolition envisagée est en opposition flagrante avec les politiques qui sont actuellement à l’étude.

Un appel en guise de conclusion

Dès lors, nous encourageons toutes les autorités compétentes en matière d’aménagement du territoire à anticiper les rénovations profondes futures qui s’imposeront aux multiples bâtiments du Parlement européen durant la prochaine décennie. Que le principe de « Design no waste » soit appliqué non seulement au niveau du bâtiment en tant qu’ensemble de matières, mais au sens le plus large, comprenant son lien avec le quartier, le tissu urbain environnant et les êtres humains qui l’habitent et le fréquentent.

Nous appelons à un encadrement systématique des projets par le Bouwmeester bruxellois et Bruxelles Environnement. Nous demandons l’élaboration d’un plan guide pour la rénovation et l’intégration urbaine de l’Espace Léopold. Un projet incarnant une institution démocratique en phase avec ses propres recommandations, ouverte sur le monde qui l’entoure (à commencer par le quartier), capable d’évoluer en fonction des besoins et à l’écoute des attentes de ses usagers et des citoyens.


[1D’après une réunion du bureau du Parlement européen du lundi 12 juin relayée par la presse. Lire par exemple la bonne synthèse référencée dans Le Figaro : « Le bâtiment du Parlement européen à Bruxelles menacé de destruction », Etienne Jacob, 13 juin 2017.

[2The Brussels Reader, mieux comprendre Bruxelles et le quartier européen, VUB press, 2013.

[3Lire Cinergie.be, le site du cinéma belge.

[4« Deux enfants morts et vingt ans de vaines attentes, sans pouvoir tourner la page » La Libre Belgique, 4 février 2010.

[5Règlement de police de la zone Bruxelles-Capitale-Ixelles de février 2009 qui autorise une firme privée à agir sur l’espace public pour compte du PE (lire : Ecoloxl, quartier européen : privatisation de l’espace public, 16 février 2009).

[7Elaboré sous la direction de Marie-Laure Roggemans, déléguée de la Région de Bruxelles-Capitale pour le développement du Quartier européen.

[8Lire Chr. Lasserre, P. Laconte, A. Böhlke, B. Dooreman, « Bureaux du passé, habitants du présent », édité par la Direction Études et Planification (administration de l’Aménagement du territoire et du Logement) à l’initiative du ministre-président du gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale, Bruxelles, 2013. Lire également Observatoire des bureaux n° 34, Bruxelles, 2014.

[9Une bonne référence pour comprendre la durée de vie probable des composantes d’un bâtiment est le schéma des « couches de durabilité » d’un bâtiment, développé par Stewart Brand. Voir https://professorcrawford.wordpress.com/tag/stewart-brand/ pour une image. Ce schéma est apparu dans son ouvrage How Buildings Learn : What Happens After They’re Built (Viking Press, 1994) qui comprend différents exemples de bâtiments qui ont évolué et été adaptés au fil de leur histoire, en fonction des besoins des occupants.

[10Pour la Région de Bruxelles-Capitale, lire « Etude sur l’analyse du gisement, des flux et des pratiques de gestion des déchets de construction et démolition », CERAA asbl et rotor asbl pour le compte de Bruxelles Environnement. Rapport final, mai 2012. Aujourd’hui, en Région bruxelloise, des initiatives volontaires sont soutenues afin de promouvoir les chantiers circulaires, notamment via be circular.

[11Waste Statistics, Eurostat, octobre 2016.

[12En la matière, une norme est en cours d’élaboration au niveau du Comité technique européen 59 /SC17 : la norme ISO 20887 « Conception pour le désassemblage et l’adaptabilité des bâtiments.

[13Particulièrement, mais pas uniquement, dans le cadre du projet de recherche BAMB (Buildings as Material banks), auquel participent d’ailleurs également des instances bruxelloises comme Bruxelles Environnement.

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Yves Rouyet


Auteur

urbaniste, enseignant à la Faculté d’architecture de l’ULB, conseiller communal Écolo à Ixelles

Liesbeth Temmerman


Auteur

architecte, chercheuse au CERAA (Centre d’étude, de recherche et d’action en architecture) asbl, conseillère communale Écolo à la Ville de Bruxelles