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Réformer pour remédier à la crise de l’orthographe

Numéro 4 - 2017 - par Claude Gruaz -

Selon une enquête officielle de l’an dernier, dans un même texte dicté en CM2, on observait 10,6 erreurs en 1987, 14,3 en 2007 et 17,8 en 2015. Il a été maintes fois démontré que la maitrise de l’orthographe est liée à la condition sociale. […] Par ailleurs, l’orthographe, comme toute réalité, évolue logiquement avec son époque.

Selon une enquête officielle de l’an dernier [1], dans un même texte dicté en CM2, on observait 10,6 erreurs en 1987, 14,3 en 2007 et 17,8 en 2015. Il a été maintes fois démontré que la maitrise [2] de l’orthographe est liée à la condition sociale. On insistera cependant ici sur le fait que l’on relève deux fois plus de fautes, surtout grammaticales, chez les enfants de cadres qu’il y a trente ans, c’est dire que la crise touche actuellement tous les milieux et la complexité superflue de l’orthographe en est, à n’en pas douter, l’une des causes principales.

Par ailleurs, l’orthographe, comme toute réalité, évolue logiquement avec son époque. La norme actuelle n’est pas celle des siècles passés : pas plus Villon que Montaigne ou Racine et même Chateaubriand n’écrivaient comme nous, et si l’on consulte une édition de 1667 du chef d’œuvre de Molière on aura la surprise de lire Le Misantrope. Parlons certes de la « langue de Molière », mais pas de son orthographe.

À tout moment historique donné l’orthographe est dans un état de transition. Le changement implique nécessairement la disparition de certaines graphies et l’apparition de nouvelles. Ne confondons donc pas crise ou baisse de niveau avec changement : le changement orthographique est chose normale, inévitable et nécessaire.

L’orthographe a trois visages selon qu’on l’aborde sous l’angle de la norme, du système ou de l’usage.

La norme est l’ensemble des conventions quasiment figées depuis le XIXe siècle, enseignées à l’école et considérées comme régissant la bonne orthographe.

Le système est l’ensemble des régularités rationnelles qui déterminent l’orthographe.

L’usage est l’ensemble des réalisations observées dans les écrits de toute nature, quels que soient les moyens de communication employés.

Prétendre que la norme est logique, ce qu’elle n’est qu’en partie, c’est confondre la norme et le système.

La démarche traditionnelle pour découvrir le système est d’examiner au cas par cas chacune des nombreuses exceptions et de voir s’il est possible de l’éliminer. La démarche de Erofa est inverse. Elle consiste, à partir des grandes régularités qui sous-tendent l’orthographe actuelle, d’examiner dans quelle mesure elles peuvent être généralisées et permettre ainsi d’effacer les exceptions.

Ces grandes régularités se manifestent dans la part de logique de l’orthographe et nul ne doute de l’existence de cette logique : que l’on écrive des maisons rouges car l’adjectif s’accorde avec le nom auquel il se rapporte, que l’on écrive bienfaisant avec ai comme dans faire, que l’on écrive les voisins arrivent puisque le verbe s’accorde avec son sujet, tout cela est logique.

Or dans la norme il n’est guère aujourd’hui de règle qui ne soit suivie d’exceptions dont la justification se fait par référence à divers critères, tels les avatars de l’histoire pour le n doublé dans honneur, absent dans honorer, mot dans lequel on a conservé la graphie latine, ou l’étymologie pour leth grec de thésauriser (lat. thesaurizare du gr. thêsauros, lat. thesaurus), qui ne se retrouve pas dans trésor (gr. thêsauros, lat. thesaurus), etc.

Et que dire du recours à des sous-règles prétendument ad hoc pour justifier certaines graphies, par exemple mettre un n devant al et nn devant el, par exemple traditionalisme/traditionnel (encore faut-il oublier confessionnal), ou encore associer le n simple de honorer au fait que l’on entend /onore/ et deux n dans honneur qui, lui, est prononcé /onœr/, etc. Dans les années 1970, R. Thimonnier (à qui on a emprunté l’exemple de honneur/honorer) avait montré qu’il suffisait de connaitre quelque 4500 séries pour ne plus faire de « fautes ». Bon courage aux enseignants et à leurs élèves.

Le x final s’explique par l’usage graphique des scribes médiévaux qui remplaçaient la finale ls de, par exemple, chevals par une sorte de croix, ainsi chevals, pluriel tout à fait régulier, s’est écrit chevax, puis on a introduit le u pour respecter la prononciation /o/, mais en conservant le x. Le pluriel des noms et des adjectifs se traduit avant tout en français contemporain par s (des tables jaunes, des maisons rouges) et il serait donc logique d’écrire des chevaus, ne serait-ce que par respect de l’histoire de la langue !

Les règles synchroniques elles-mêmes sont souvent prises en défaut, telles celle qui justifie la lettre finale d’un mot par ses dérivés : le s final de bois se retrouve effectivement dans boiser, mais choix se termine par x en dépit du dérivé choisir.

Parfois, faute de règle, il ne faut se fier qu’à sa mémoire, ce qui est le cas pour le pluriel en x des mots terminés par au tels des noyaux, mais on écrit des landaus, ou par eu : des cheveux, mais on écrit des pneus, ou encore par ou : des cous, mais on écrit des choux.

Et que dire de des murs marron, sans s à marron car, enseigne-t-on, le mot désigne la couleur du marron, mais des jupes roses ne sont-elles pas de la couleur de la rose ?

Le propos des études de Erofa [3] est d’écarter certaines incohérences et contradictions qui encombrent inutilement la norme et la noient dans un véritable embrouillamini.

Ces études ont porté sur la simplification des consonnes doubles, le remplacement du x final par s et celui des lettres grecques et similaires par les graphèmes français correspondants.

Les consonnes doubles sont remplacées par des consonnes simples lorsque le rapport à l’oral n’exige pas le maintien du doublement, on écrira donc patrone comme patronat, nourrir comme courir, aquarèle comme modèle, aigrelète comme secrète, férure comme férié ; en revanche on conservera accéder, ennui, surréalisme, et les mots dans lesquels la consonne double s’entend.

Le x final est remplacé par s lorsqu’il n’est pas prononcé dans le mot ou dans ses dérivés, d’où des cheveus, des agneaus, des hibous, un chois, le x n’étant conservé que dans deux mots : flux, crucifix (dérivés fluxion, crucifixion), ce qui est bien peu, on en conviendra.

Les lettres grecques et similaires sont remplacées par les graphèmes français correspondants, par exemple artrite, farmacie, analise, névus, énologue.

Le participe passé avec être a foncièrement valeur d’adjectif et s’accorde donc dans tous les cas avec le sujet : Marie est venue comme Marie est grande, y compris pour les verbes pronominaux : Marie s’est lavée, Marie s’est lavée les cheveux (et non pas lavé), Les cheveux qu’elle s’est lavée (et non pas lavés), Elles se sont vues et elles se plues (et non pas plu).

Après avoir, le participe passé n’a pas cette valeur et ne s’accorde donc pas : Marie a mangé, Marie a mangé des fruits, Les fruits que Marie a mangé (et non pas mangés) [4].

Que d’innovations, dira-t-on ! Nos études ont montré que parmi les 15000 mots examinés, les consonnes doubles sont dès à présent simplifiées dans près de 120 mots, tels craquèlement, que les lettres grecques le sont dans près de 60, tels fantasme, aérolite et les lettres grecques et similaires dans près de 40 mots, tels olifant, rubarbe, que le s se rencontre dans 5 mots tels que tripous. Quant à l’accord du participe passé, il suffit d’observer les journaux et les échanges sur la toile pour se rendre compte que ces propositions sont de plus en plus souvent conformes à l’usage [5].

Cette rationalisation permettrait d’entrer dans le système réel du français et de le renforcer.

Hérésie, s’exclamera-t-on. Et l’on avancera ici trois arguments, le premier est historique, le deuxième synchronique, le troisième pédagogique.

L’argument historique : on ne respecte plus les graphies anciennes, ce à quoi on répondra que des variations graphiques ont été d’usage courant avant l’instauration d’une orthographe unique au milieu du XIXe siècle : les auteurs de dictionnaires R. Estienne, 1549, et Thierry, 1564, écrivaient comette (grec komêtês, latin cometé), J. Nicot et l’Académie, 1718, comete et ce n’est qu’en 1740 que l’Académie écrivit comète ; Voltaire dans son courrier écrivait philosofe, relligion, instament [6].

L’argument synchronique : on ne peut imaginer que les quinze milliers de mots concernés par les trois types de modifications passeront dans l’usage, ne serait-ce que parce qu’il serait difficile pour les usagers de changer des graphies qu’ils ont apprises à l’école et utilisées depuis, et que cela imposerait éventuellement de réimprimer les ouvrages parus depuis l’instauration de la norme unique. On ne peut ignorer ces arguments. Mais on ne peut non plus les retenir si l’on se situe, non pas dans l’optique d’une réforme, laquelle consisterait à remplacer autoritairement et brutalement une orthographe par une autre, mais dans l’optique d’un espace de liberté, dans lequel chacun aurait le droit d’utiliser l’une ou l’autre graphie. On ne considèrerait

plus alors comme « faute » ce qui, en fait, est rationnel et se situe dans le véritable système de l’orthographe française contemporaine.

L’argument pédagogique : l’école doit-elle former l’esprit de réflexion ou simplement habituer à répéter sans comprendre que patronner s’écrit avec deux n et patronage avec un seul ? Pourquoi surcharger l’enseignement de l’accord du participe passé avec avoir par une règle qui date de 1538 ? Mais on nous dira que simplifier, c’est encourager la paresse. Certes rationaliser, c’est en un sens simplifier, mais les simplifications proposées accroissent la logique du système profond et ce faisant le renforce. Imposer à tous une norme désuète, c’est en réalité favoriser la discrimination sociale ; faire appel à l’intelligence, c’est dépasser les inégalités sociales. Un premier pas en avant a été franchi par les Rectifications de 1990, poursuivons dans ce sens.

Dans ce monde qui bouge, pourquoi l’orthographe n’évoluerait-elle pas ? Figer l’orthographe, c’est interdire toute évolution, d’autant plus que cette orthographe est quasiment celle du dictionnaire rétrograde de l’Académie de 1835, du temps des fiacres, des crinolines et des hauts-de-forme. Ce qui ne vit pas meurt.

Lorsque la situation se sera progressivement débloquée, l’usage fera son œuvre et certaines nouvelles graphies s’imposeront d’elles-mêmes. Si l’on veut véritablement défendre l’orthographe française, donnons-lui l’opportunité d’évoluer vers un état où la logique prendra peu à peu la place de la convention arbitraire.

Disposer de graphies rationnelles, c’est dépasser l’immobilisme rétrograde sans tomber dans les errements du laxisme.


[1Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, ministère de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

[2Ce texte applique les Rectifications de 1990.

[3Cf. Cl. Gruaz (dir.), Le X final, Limoges, Lambert-Lucas, 2009, également chez le même éditeur Simplifier les consonnes doubles, 2013, L’accord du participe passé, 2e édition, 2013, Les lettres grecques et similaires, 2015.

[4En 2014, le Conseil international de la langue française, réunissant des linguistes belges et français, a rédigé et diffusé une motion intitulée « Pour un assouplissement des règles d’accord du participe passé » qui, sous une autre forme, préconise le non-accord du participe passé après avoir et son accord avec le sujet après être.

[5Par exemple : « Quelle forme les écrivains ont-ils donné au hasard », Le Monde des livres, 19 décembre 2006, p. 7, « Et les boulevardiers se sont accaparés Feydeau », Le nouvel Observateur, 2409, 6 janvier 2011, p. 84, phrases relevées par Georges Legros, fascicule L’accord du participe passé, p. 41 et 45, note 3.

[6Cf. N. Catach, Les délires de l’orthographe, Paris, Plon, 1989, p. 203.

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Claude Gruaz


Auteur

membre du Conseil international de la langue française, président de Erofa (Études pour une rationalisation de l’orthographe française d’aujourd’hui),