Quand la mer monte

Dominique Maes
migration, consommation.

Consommatrices, consommateurs, je vous sens soudain inquiets.

Vous picorez sans conviction vos plats surgelés. En chichiteux, vous virez bio. Pâles et hagards, vous êtes tentés par le véganisme. Vous vous inquiétez désormais de la sensibilité animale et vous vous extasiez de l’intelligence des arbres. Voilà que vous captez le frémissement radiculaire du moindre poireau arraché à sa terre. Sa souffrance vous offense. Vous mangez peu.

Le caddie est désormais à moitié rempli lorsque vous vous adonnez à votre ancien culte, les samedis passés en grande surface. Le gout n’y est plus. Et vous hésitez beaucoup à remplacer la voiture : vous excluez le diésel, bien sûr, et l’essence vous culpabilise. Quant à l’électrique, vous vous angoissez vaguement pour la fabrication des batteries qui, paraît-il, empoisonne l’indigène. Vous finissez par ne plus savoir par où dépenser. Ah ! Où sont vos agapes joyeuses et insouciantes d’antan ?

Et puis les médias ne cessent de vous le répéter : le « transmigrant » (terme effroyable puisqu’il implique étymologiquement le passage d’une âme d’un corps à un autre) se noie et cela ne fait que commencer. Il en arrive bien d’autres. En quantité. Bientôt les migrations seront innombrables comme le scande ce « collapsologue » maigrichon, mais au charisme de prophète, si joliment mis en scène sur les plateaux de télévision et vos réseaux sociaux.

La mer monte. Les terres inondables vont disparaitre. Et c’est un raz de marée humaine, zombis cherchant leur métempsychose, qui déferlera bientôt pour cause de migration climatique.

Vous avez beau virer à droite toute ce ne sont pas ces petits fascistes propres sur eux comme des gendres parfaits qui vont vous tirer d’affaire. Pas l’ombre d’un dictateur de grande envergure dans ce menu fretin. Il ne vous reste qu’à vous accrocher, encore et à jamais, à cette dernière bouée qu’est votre pouvoir d’achat. Vous nagez, vaille que vaille, cherchant encore à dépenser sans penser.

Mais revoilà le prophète diplômé qui martèle l’inéluctable fin de notre société industrielle. Il vous enfonce définitivement la tête sous l’eau, métaphoriquement bien sûr, car vous n’en êtes quand même pas au point de votre semblable, né à un moins bon endroit sur la terre.

Celui-là, son bateau n’a pas résisté et comme ses compagnons d’infortune, il flotte définitivement entre deux eaux ou s’échoue sur une plage en indisposant le touriste qui lui, écourtant ses vacances, s’abstient à son tour de consommer. Cela n’arrange pas les affaires.

Bref, le navire prend l’eau. Le moral est à fond de cale. On chavire dans l’angoisse. On se prépare à crever sur des radeaux de fortune puisque de toute évidence, rien n’est éternel.

Mais nous qui avons choisi de poétiser le quotidien en nous éloignant de toute relation boutiquière et en créant des produits imaginaires qui ne peuvent ni se vendre ni s’acheter, tenons à vous rassurer. Et définitivement. Vous tremblez, la peur vous envahit, le burn-out vous paralyse, votre hypothalamus dégénère à force de stress et de créativité endiguée. Nous compatissons. Mais il est temps de vous le révéler comme en avait si pleinement pris conscience notre vieux Montaigne en son potager : tout cela n’a pas d’importance car de toute façon, dans tous les cas, inéluctablement, vous allez mourir.

Les fictions religieuses, vos diverses superstitions, l’aliénation au travail et votre obsession d’accumulation, vous ont permis de l’oublier. Mais la réalité s’impose : vous allez disparaitre. N’être rien.

Il est grand temps de le comprendre même si c’est difficile à avaler.

Seule votre brève et insignifiante petite existence, tout comme la nôtre (et ce n’est pas parce que vous n’avez aucune importance que nous ne vous prenons pas très au sérieux) est un véritable miracle. C’est d’ailleurs le seul auquel nous croyons. Songez-y : les probabilités d’exister un instant et de durer un peu sont infimes.

Notre conception relevait déjà du plus aléatoire ensemencement et à combien de maladies ou d’accidents n’avons-nous pas échappé ? Un rien suffit pour nous annihiler, depuis le microscopique caillot de sang jusqu’à l’absurde chute d’un quelconque objet d’une fenêtre. Certains même meurent de rire. C’est dire ! Et nous n’évoquerons que brièvement notre insignifiance à l’échelle de l’univers, histoire de ne pas risquer le vertige fatal. Nous ne voudrions pas plomber l’ambiance.

Nous ne savons évidemment rien du moment où nous passerons de l’être au néant. Dans quelques secondes peut-être, ou plus vieux de quelques années. N’allez pas croire, jeunesse, être préservée ! Nous qui devenons plus vénérables, vous survivrons peut-être. Nous n’en savons absolument rien.

Mais pas de panique ! Dans quelques années, quelques siècles ou davantage (pour les plus optimistes), l’humanité aura peut-être aussi disparu comme le firent bien d’autres espèces. Cela n’a finalement pas beaucoup d’importance, même si cela nous angoisse. Ce n’est pas pour rien que nous avons imaginé mille et une fictions pour nous fabriquer un espoir de survivre. Nous avons tenté de laisser des traces, d’accumuler encore et de créer des œuvres réinventées par ceux qui nous survivent. Et nous avons consommé, consommé encore, en croyant comme des enfants avides à la pérennité de nos ressources vitales.

Voilà que peut-être, au-delà de l’angoisse de mort, une quasi-conscience s’éveille. Au point de se rendre soudain compte de nos limites et de ce temps, infime, qui nous est compté.

Bien sûr, il n’en a jamais été autrement. Comparé au passé, nous avons même gagné pas mal de temps d’espérance de vie lorsque nous en avons les moyens et la bonne situation géographique. L’homme du Moyen-Âge ne dépassait pas quatorze années. Mais qu’en faisons-nous ?

Comme l’exprimait avec truculence Michel Serres disparu lui aussi dans le néant : « Les 3h37 d’espérance de vie moyenne gagnée par jour sont passées à devenir con devant la télé ».

Dès lors, nous qui nous efforçons de travailler le moins possible (ce qui est un boulot à temps complet), vous proposons de ne plus tergiverser. La chose est dite : nous allons tous mourir. Cela n’implique-t-il pas l’immédiate nécessité de nous débarrasser de tout ce qui nous aliène et sacrifie à l’argent ce qui vit et palpite ?

Vivre est l’urgence absolue.