Protéger la société

Joëlle Kwaschin

Sur la souffrance des proches après le meurtre de Joe Van Holsbeeck se greffe l’impuissance d’adultes qui ne savent plus quelles réponses apporter aux jeunes  : en avril 2006, les certitudes et les valeurs des parents ont basculé. « Comment encore lui inculquer le respect de la justice si celle-ci [...] n’apporte pas une réaction proportionnée par la peine », s’interrogent-ils  ? Comment, désormais, éduquer un enfant qui reproche à ses parents « de ne pas l’avoir orienté vers des sports de combat, plutôt que vers la natation  [1]  ? Comment justifier que Mariusz O. puisse sortir de l’institution publique de protection de la jeunesse le temps de participer à des loisirs alors que Joe n’ira plus jamais à un match de foot et qu’il a dix-sept ans pour toujours  ? La décision de la chambre de la jeunesse de la Cour d’appel de Bruxelles de ne pas se dessaisir du dossier à charge du coauteur présumé du meurtre de Joe a suscité colère et désarroi des parties civiles. Mariusz O. sera donc jugé par le tribunal de la jeunesse, ce qui est assimilé à un insupportable laxisme  : la justice ne serait pas rendue et la population ne serait pas en sécurité si l’on protège les délinquants au détriment de leurs victimes.

Une société totalement sûre, où jamais un enfant ne mourra de manière imbécile pour un MP3, n’existe pas. En revanche, la protection de la société est l’une des missions assurées avec succès par la prison... le temps que le détenu purge sa peine. Mais après, car il faudra bien, un jour ou l’autre, le laisser sortir  ? C’est un carnassier qui sortira, socialisé à la culture de la prison, déresponsabilisé par un univers où tout aura été décidé à sa place.

L’irrationalité du système carcéral est telle que la réinsertion, sauf exception, est impossible. Parler de réinsertion a du reste quelque chose du paradoxe puisque, dans leur immense majorité, les détenus sont des personnes dont la vie tout entière est marquée par la désaffiliation  : faible niveau de scolarisation, chômage, assuétudes, problèmes familiaux... Ce désastre social, ce « monde hors du monde  [2] », dont ne nous parviennent que des bruits assourdis sauf, au plus fort de l’été, lorsque la chaleur exacerbe les tensions et que les détenus montent sur les toits, ne sert ni les victimes ni les coupables. On a rarement vu l’exclusion fabriquer de l’inclusion, l’humiliation produire de la dignité. Passer de la survie à la vie est un parcours plein d’embuches, et nombreux sont ceux qui récidivent. Rien n’est fait en dépit du « défi » que se fixait le gouvernement précédent, dans sa déclaration de politique fédérale d’octobre 2006, pour assurer « l’indispensable mobilisation de tous les niveaux de pouvoirs concernés pour œuvrer à la réinsertion sociale des détenus en misant plus encore sur la formation par exemple ». L’enfermement dans des bagnes à l’autre bout du monde était jadis appelé « peine de débarras ». L’expression est hors d’usage, pourtant que fait d’autre une société que de se débarrasser de ceux qui l’encombrent  ?

« Quand j’étais petit, je voulais devenir terroriste. J’ai tenu parole  : je suis directeur de prison », écrivait Pierre Reynaert  [3]. La boutade force naturellement le trait, mais elle énonce la loi d’équivalence entre le mal commis et le mal que le détenu doit souffrir. Dans ce monde de l’ombre, à l’inverse du travail éducatif qui est mené dans les institutions publiques de protection de la jeunesse, il est toujours face à sa peine, jamais à son délit, puisque l’institution ne travaille pas cette confrontation. La prison ne parvient pas à relier la citoyenneté à la peine, même si les pistes de la justice réparatrice, encore mal connues en prison, sont prometteuses.

La discrimination entre les dossiers des jeunes auteurs présumés est choquante  : l’un aura la possibilité de se réinsérer grâce à un soutien pédagogique qui passe par la prise de conscience de la gravité de son acte tandis que l’autre ira à l’école du crime. Certes, les juges ont sans doute tenu compte de l’indispensable repentance manifestée ou non par les jeunes gens  : sans elle, la reconstruction est impossible. Mais l’égalité ne consiste pas à araser les situations  : c’est à tous les détenus qu’il faudrait fournir les moyens de se socialiser.

Pour Mariusz, il lui appartient désormais de devoir vivre tout au long des jours en portant le fardeau de la culpabilité d’une vie volée. Les institutions publiques de protection de la jeunesse tentent d’effectuer un réel travail d’accompagnement du jeune dans une socialisation mal et parfois tragiquement engagée. C’est ainsi qu’elles permettent la protection de la société et celle du mineur. Certes, aucun expert, aucun éducateur ne peuvent fournir de garantie absolue que Mariusz ne commettra plus de délit. Face au risque important de récidive qu’entraine l’incarcération, ce non-dessaisissement est pourtant une chance.

[1« Joe  : 12 avril, 12 mois, et bien plus de questions pour son ami et ses semblables », réaction du père de l’ami de Joe dans La Libre Belgique du 12 avril 2007. »

[2Capron Cl., Ce monde hors du monde. Échos d’une visiteuse de prison, éditions Couleur Livres, mars 2006, 148 p.

[3Pierre Reynaert, « La violence de l’enfermement », dans « L’ombre des prisons », La Revue nouvelle, n° 4, avril 1999, p. 80