« Plus tard » c’est maintenant

Thomas Lemaigre • le 14 avril 2020
crise, Covid-19, confinement, pandémie, crise financière, Sophie Wilmès.

Comment fait-on de la politique en Belgique après un mois de pouvoirs spéciaux ? Pourquoi ce cadre devient-il trop étroit pour affronter une pandémie face à laquelle le pays manque de ressources et qui se double d’une débâcle économique et sociale, voire humanitaire ? Quelles pierres de touche poser pour remettre la démocratie en marche et préparer des élections que l’on sait inévitables ? Tentative de commentaires avec identification de leviers d’action à saisir dès aujourd’hui.

Sophie Wilmès en Première ministre s’en sort bien. C’est évidemment à nuancer car cela se complique de jour en jour, mais si on nous permet de « causer politique » quelques minutes malgré les circonstances inédites, rien n’interdit de commencer par cette première impression, en définitive une bonne surprise par rapport au marasme politique des quinze mois précédents. Certes comme tous ses homologues, le gouvernement Wilmès 1 a réagi trop tard face à la première vague du Covid-19, mais la Chine mentait sur la dangerosité du virus et une partie du monde scientifique n’estimait pas nécessaire de tirer la sonnette d’alarme. Les choses se sont comme on sait accélérées dès lors que l’OMS s’est enfin mise à évoquer une pandémie mondiale. L’urgence permettait de faire prévaloir l’impératif de continuité de l’action publique, ouvrant une issue inattendue à la crise politique qui nous engluait depuis quinze mois.

Galop de départ

Depuis cet instant, Wilmès 2 est en selle et l’action gouvernementale suit une ligne de crête complexe. Il s’agit de naviguer entre deux états de fait en tension dynamique : d’un côté, un historique de choix de société calamiteux qui a provoqué un manque de moyens matériels et logistiques (masques, tests, médicaments, etc.) et, de l’autre côté, une mobilisation forte de la société civile (fermeture des universités, réorganisation des hôpitaux, initiatives privées de fabrication d’équipements, etc.), le tout sur fond d’incertitudes scientifiques sur des points aussi importants que les mécanismes de propagation du virus ou les possibilités thérapeutiques. Partant de cela, mieux qu’une partie de ses homologues occidentaux tout aussi mal préparés, Wilmès a réussi, notamment par son style dans ses prises de parole télévisuelles et la marge laissée aux briefings quotidiens du Centre de crise, à ouvrir un espace national de transparence et de confiance, arme indispensable contre toute épidémie grave, alors même qu’elle imposait à la population de très lourdes limitations aux libertés civiles, politiques, culturelles et économiques.

Le gouvernement minimise évidemment les choix posés avant la mi-mars et dont ses membres pourraient être tenus responsables – c’est de bonne guerre (ce qui ne veut pas dire excusable). Mais il ne tombe pas dans l’ornière que représente la manière dont nombre de chefs d’État abordent de cette crise sanitaire, à base de manipulation systématique de l’information et des opinions. Il se départit de l’« infodémie » (fake news et épidémiologie de salon, voir ici, ici et ici) qui sévit chez nous comme ailleurs, alimentée par des groupuscules ou des influenceurs aussi bien que par quelques personnalités politiques, y compris dans les rangs de la « majorité ». Nous faisons donc jusqu’à présent l’économie de chefs de gouvernement aussi inconsistants que ceux qui contredisent des consensus scientifiques ou qui justifient des décisions par des rapports d’experts qu’ils se refusent à rendre publics. Les experts et les professionnels de santé ne passent pas leur temps à reprendre les ministres (même s’ils ont déjà dû monter au créneau à quelques reprises). Les phénomènes de surenchère de la part d’élus locaux semblent du coup limités (pour le moment du moins), contrairement à ce que semble susciter le climat martial et pesant chez notre voisin français, où se confondent sans vergogne distanciation sociale et assignation à domicile, distribution de masques et de coups de matraque.

Un gouvernement fragile, menacé d’impuissance

Notre idée n’est pas ici de distribuer des points et il est un peu tôt pour être assurés que la stratégie adoptée circonscrit bien l’épidémie. Rien n’est acquis. Responsabiliser les citoyens et héroïser les soignants faute de ressources techniques et logistiques, cela peut mener tout droit à une crise de légitimité. Continuer à patiner sur la mise à disposition de masques et de tests ou perdre la maitrise sur la situation sanitaire dans les maisons de repos, cela peut très vite mettre le gouvernement fédéral dans les cordes.

Car ce qu’il importe de ne pas perdre de vue, c’est que ce gouvernement Wilmès 2 est très fragile. L’aplomb qu’il capitalise, il le doit à sa concertation continue avec les directions des dix partis qui le cornaquent tous les samedis matin. Des pouvoirs spéciaux offrent beaucoup de marges de manœuvre, mais pas cette configuration politique inédite, très cadrante, à l’équilibre précaire. Un seul partenaire lâche l’attelage et c’est la culbute en pleine course. À coups de #keepSophie, on a trop vite tendance à minimiser cette donne de départ, qui va d’autant plus se faire sentir que les affaires ne se pilotent plus désormais au jour le jour, mais à un horizon d’une semaine : si les désaccords politiques ont jusqu’ici réussi à s’articuler en décisions de court terme en donnant une place centrale aux scientifiques, cette manière de produire du consensus à dix va s’émousser avec la manière dont — on va le voir — le temps de la crise va se dérouler et se distendre.

Le mode gestion de crise est déjà dépassé

Depuis une semaine, nous sommes passés à autre chose qu’une gestion de crise sanitaire purement réactive et défensive. Dans la nouvelle séquence qui s’est ouverte, il s’agit d’anticiper et d’organiser la société pour faire face aux suites de l’épidémie et à ses conséquences économiques et sociales. Tout le monde a commencé à se rendre compte que le retour à une situation stabilisée en termes de santé publique va prendre longtemps. Qu’il n’y aura pas de retour à la situation préexistante, le risque épidémique devant être intégré à l’organisation des systèmes de santé et à nombre de modalités de la vie sociale. Une partie des problèmes que nous avons découverts depuis un mois vont rester structurels et exigent des décisions tout autant structurelles. De telles décisions ont commencé à être prises, elles seront de plus en plus nombreuses chaque semaine, et une bonne partie ne pourra plus être défaite par le fonctionnement parlementaire post pouvoirs spéciaux. La question qui se pose dans cette nouvelle séquence est donc celle des traces structurelles que laisseront dans le paysage de nos politiques publiques ces semaines de régime d’exception.

Sur le seul plan sanitaire, les exemples sont légion. Il pourrait en aller ainsi, typiquement, du statut des personnes qui seraient toujours porteuses du virus et donc contagieuses alors qu’elles auront été soignées (hypothèse non encore confirmée). Comment l’envisager sans mettre à mal les dispositifs nationaux et européens de lutte contre les discriminations ? Dans le même tonneau, on trouve aussi tout ce qui relève du solutionnisme technologique, à commencer par l’épineuse question de l’utilisation des données personnelles de téléphonie mobile qui, sur fond de passage à marche forcée à la 5G et de pressions pour la marchandisation des données personnelles de santé, va pousser nos autorités à tailler des brèches inacceptables et irréversibles dans les protections du type RGPD [1].

S’il y a une réalité sur laquelle il est crucial de ne pas se méprendre, c’est bien celle de l’horizon de temps dans lequel fonctionne le politique en ce moment. Si le mandat donné au gouvernement fédéral est de courte durée, quand et comment atterrir ? S’il est intéressant de poser l’hypothèse que les démocraties sontplus faciles à gérer en situation de crise aiguë qu’en temps normal, le mandat de Wilmès 2 est-il de fait toujours bien celui qu’elle a reçu le 17 mars ? Substantiellement, ce mandat n’est déjà plus limitable au sanitaire. Depuis deux semaines au moins, les décisions à prendre débordent le contrôle de l’épidémie. Ne fût-ce que parce que la sortie de crise sera aussi un effarant crash économique et social (si pas humanitaire) et parce que les bases de la reconstruction se jettent dès aujourd’hui.

Démocratie et élections malgré tout

Car reconstruction il y aura, au sens de réinvention. On le voit à quelques signes de sortie de « sommeil dogmatique » : il y a des curseurs importants qui ont commencé à bouger, sur la globalisation économique, sur le sens de l’action publique, sur la santé comme bien commun, sur la marchandisation du vivant, sur l’endettement public, etc. Peut-être même des rapports de force se sont-ils déjà renversés. Aborder tout cela sous les seules formes de la gestion de crise constituerait un déni de réalité, raplatirait ces chantiers démocratiques sur des recettes obsolètes, et produirait des occasions manquées si pas des catastrophes : raccourcir les congés estivaux sans s’interroger a minima sur les contours de l’obligation scolaire, financer des plans sociaux sans expérimenter des dispositifs sérieux de réduction/partage des temps de travail, envoyer certains chômeurs aider aux champs sans questionnement politique sur le juste prix des productions agricoles, s’accrocher à la reconquête de points de croissance sans se fixer d’objectifs sur la reconquête du bien-être… La tentation est immense de jouer sur le besoin de réassurance de la population et des acteurs économiques pour foncer tête baissée en regardant… dans le rétro !

Ce n’est pas le moment de bétonner l’avenir. Tous ces arbitrages déterminants, il n’est pas question de les confier au fragile attelage Wilmès ni à un quelconque gouvernement doté de pouvoirs spéciaux. Faire autrement serait se résigner à « l’urgence comme scénario permanent de notre futur ».

C’est le moment de regarder les choses en face, la seule solution n’est rien moins qu’un retour aux urnes début 2021. Ou pour le formuler autrement, ce dont nous avons besoin d’urgence, c’est d’un agenda pour remettre la démocratie au centre du jeu politique.

Des élections législatives à court terme sont une perspective qui a pourtant tout pour déplaire : elles seront tout sauf le remède miracle pour boucler une coalition praticable, elles seront un moment tendu entre partis, etc., mais ce sera toujours mieux que de replonger dans le marasme qui était de rigueur depuis le lâchage de la Suédoise par la N-VA en décembre 2018. C’est aussi un moyen (pas une garantie) de couper l’herbe sous le pied à celui des dix partis qui pourrait vouloir tirer la prise de Wilmès 2.

Délibérer pour reconstruire la politique

Ajoutons aussi qu’il est possible de se placer dans une perspective électorale en pariant sur l’intelligence collective chère à notre Première. Wilmès et le Sénat ont, en effet, de bonnes cartes en main pour préparer l’heure où une opinion publique éprouvée sera interrogée sur le futur qu’elle veut se choisir, pour remettre le citoyen et le débat démocratique au centre du jeu.

Ce que nous voulons indiquer par là consisterait à imaginer et prendre l’initiative de l’une ou l’autre innovation en termes de démocratie délibérative de façon à nous permettre à tous de confronter nos vécus et récits des évènements et de les nouer en lignes de conduite pour l’avenir. Car tous, sommés de prendre sur nous bon gré mal gré depuis un mois, nous sommes acteurs de cette crise : les personnels de santé et de tous les secteurs de services exposés à la contamination, les enseignants et tous ceux qui réinventent leur métier à la maison, les personnes privées de travail, les confinés qui ont simplement soif de liberté de mouvement et de justice, même les bornés qui n’ont de cesse d’en appeler à l’État pour socialiser les pertes et au marché pour partager les plus-values… Une innovation démocratique propice à actualiser les points de jonction et les lignes de partage de la société et à construire du projet politique avec les émotions fortes de ces temps chahutés au lieu de les intérioriser sous forme de colère et de ressentiment.

Scénariser un retour volontariste et rapide à la pleine démocratie doit être affirmé comme horizon proche et doit prendre des voies multiples. La conjugaison d’une campagne électorale courte et d’un tel débat public constitue une séquence risquée, mais nous la croyons à la fois indispensable et porteuse. Ouvrir une commission d’enquête parlementaire sur les erreurs, les errements et les gabegies sera sans doute aussi un passage obligé. Redéposer devant le Parlement des questions qui dépassent le cadre de l’urgence, comme vient de le proposer Macron au sujet des données de téléphonie mobile, est une occasion à ne surtout pas sous-estimer. Mais tout cela ne suffira pas, ne constituera pas un horizon de reddition de comptes et de débat public suffisant à pousser les décideurs à faire de la politique et non à gérer en bons techniciens sous le parapluie des experts. Car il y aura du pain sur la planche… On parle bien ici de comptes à rendre sur les présents mois de gestion de crise aussi bien que sur la mise en place, en particulier par le gouvernement De Wever-Michel, des conditions qui ont facilité ou compliqué cette gestion. Tout ce qui aurait pu être fait et ne l’aura pas été (ou trop tard) devra être dit : réquisitionner des hôtels pour héberger les malades, organiser des soins adaptés aux résidents des maisons de repos et de toutes les autres institutions d’hébergement (les prisons en particulier), décréter un moratoire sur les crédits à la consommation ainsi que sur les baux commerciaux et les leasings de véhicules professionnels, des mesures de soutien aux travailleurs mis en quarantaine ou affectés (soignants, travailleurs sociaux, fonctionnaires locaux, forces de l’ordre, pompiers, etc.), des assouplissements en matière de volontariat pour les allocataires sociaux, etc.

À propos du passé plus lointain, ce n’est peut-être pas tant la masse budgétaire accordée aux soins de santé qui devra être mise en cause que des décennies de désintérêt politique pour la prévention santé : les politiques mainstream du tout-à-la-malbouffe, du tout-à-la-bagnole et du pas-grand-chose-aux-énergies-décarbonnées (celles qui préservent les fonctions respiratoires), toutes politiques dont il faudra dresser le bilan si pas ouvrir le procès — si du moins se confirme l’hypothèse selon laquelle la grande majorité des cas fatals de Covid-19 concerne des personnes déjà affectées de maladies dites de civilisation (comorbidités avec le diabète et/ou les maladies vasculaires et cardiaques).

Jouer à fond la carte du débat démocratique a la vertu de permettre de déployer tout cela en posant les bases de nouveaux consensus à élaborer, peut-être quelque chose comme un pacte universel de santé, peut-être des formes plus inédites de moments refondateurs et réinstituants, en intégrant la question climatique sur laquelle personne ne peut se permettre de perdre les mois volés par la pandémie. La balle est peut-être d’abord dans le camp d’une société civile qui n’a pas encore eu le temps de se mettre en ordre utile.

L’institutionnel n’est jamais loin

Pour en revenir aux tout premiers actes posés par le gouvernement Wilmès 2, il faut enfin nuancer le succès évoqué d’entrée de jeu par un gros couac. Nous faisons référence à cette manière dont la Belgique a d’emblée perdu pied dans les débats européens sur le Covid-19 avec cette abstention surréaliste de trois eurodéputés N-VA lors du vote sur un fonds de solidarité Coronavirus de 25 milliards au motif que la clé de répartition était trop favorable à la Wallonie. Il vaut la peine de relever cette anecdote avant de porter le regard sur la scène politique européenne elle-même. Si l’on veut bien se prêter au jeu des suppositions sur où nous emmènent cette crise et sa gestion, on ose à peine imaginer ce que ce genre d’arguments donnera dans quelques mois. À ce moment-là, l’économie flamande, qui semble moins souffrir en ce moment, aura commencé à se redresser plus vite que la Wallonie et Bruxelles, exsangues, frappées par une récession plus dure et des contrecoups sociaux plus profonds. Flamands et francophones se retrouveront alors à négocier, comme des chiffonniers survoltés, les éventuels moyens que l’Union débloquerait pour leur redressement économique. Sans de tels moyens, au Sud du pays, Régions et Communautés n’auront pas assez de ressources pour entreprendre des politiques publiques propres. C’est dans ce contexte que « l’institutionnel » reviendra, avec violence, à n’en pas douter. S’ils veulent être prêts à en découdre dans ces âpres négociations, les partis wallons et bruxellois, à commencer par le PS et Ecolo, ont tout intérêt à plancher ensemble et sans attendre sur un projet volontariste et prospectif. Car s’ils veulent encore comme par le passé n’« être demandeurs de rien » face aux revendications flamandes de matières à retirer au fédéral, ce sont la N-VA et/ou le VB qui les attendront vraisemblablement de l’autre côté de la table.

L’UE à la masse, la plus grave menace ?

Pour en venir enfin à la scène européenne, il est déjà évident que c’est à ce niveau que se trouve la clé de la reconstruction. On ne surmontera pas la crise économique qui sourd sans des politiques budgétaire et monétaire européennes volontaristes, voire sans une initiative fiscale d’envergure continentale sur l’un ou l’autre des trois fronts que constituent les transactions financières, le kérosène et les big data. Mais plus encore, un tel moment keynésien est la clé même de l’avenir de l’UE. Beaucoup voient en cette épidémie le dernier crash test pour Bruxelles, que ce soit en termes de politiques intérieures à l’Union ou à l’international dans un moment où s’accélèrent des reconfigurations géostratégiques spectaculaires.

Malheureusement, les premiers pas du Conseil et de la Commission dans cette gestion de crise sont en-dessous de tout, comme le montre la liste de tout ce qu’ils auraient pu entreprendre depuis mi-février — une succession d’actes manqués telle qu’il eût sans doute été possible de s’abstenir de fermer les frontières intérieures de l’Union. Toutes les attentes se sont dès lors reportées sur l’Eurogroupe et sur une réunion du Conseil cette semaine, mais on ne voit pas très bien quel leadeurship est en train d’émerger (en tout cas pas du côté de Charles Michel). À part peut-être la France, on ne voit pas de quel pays leadeur pourrait venir le sursaut. Tout comme sur la question migratoire, c’est le réflexe national unilatéral qui a occupé tout l’espace. Mais autant si pas plus que sur la question migratoire, il apparait déjà que le manque de coordination et de solidarité prive les États de marges de manœuvre décisives. Il est permis de croire qu’un tel vide représente une chance unique pour une coalition des petits pays de montrer la voie, en commençant par mettre sur la table du Conseil une série de propositions communes pour piloter de manière plus coopérative ne fût-ce que les réponses à la suite de la crise sanitaire.

Imbriquer l’économique et le politique

Au fil du tableau ici dressé, on a été amené à se départir des postures cyniques déclinistes si promptes à pointer les problèmes pour pouvoir ensuite revenir en se gaussant sur l’air de « Je l’avais bien dit le premier ». On a tenu à indiquer les nombreuses possibilités de sortie par le haut et vers l’avant des « escadrilles d’emmerdes » qui nous affligent. Mais à moins de s’envaser dans l’angélisme et le wishful thinking, la première exigence de tout commentaire est de chercher à coller avec rigueur et finesse au réel et au probable de ce qui est en train de se jouer.

Le probable résultat des semaines et mois de gestion de crise qui viennent est malheureusement d’abord le retour de la défiance politique. Il sera nourri par le temps mis à juguler la maladie en l’absence des ressources adéquates et par la difficulté d’accepter socialement dans la durée les mesures pour y parvenir. Voire par les deux à la fois. Tous les deux ou trois jours, l’observateur curieux de l’avenir est sommé de réajuster ses manières de voir. Hôpitaux obligés de recourir à des médicaments pour animaux, militaires palliant le manque de personnel dans les maisons de retraite, files interminables aux distributions de colis alimentaires, nuits d’émeutes face à une bavure policière sont autant de scènes qui, si elles se répètent, vont réduire comme peau de chagrin l’espace de confiance inauguré à la mi-mars. Il y a aussi des signaux positifs : réseaux de makers qui produisent des milliers d’équipements de protection, inventivité des professionnels des arts du spectacle pour nous « sortir » de nos foyers malgré tout, réseaux de voisinage qui organisent l’assistance aux personnes dépendantes, etc. Ces réactions de solidarité de terrain, dans la continuité d’initiatives d’envergure comme les plateformes d’hébergement de réfugiés, peuvent tout autant contribuer à délégitimer l’action publique.

Ce retour de la défiance, scénario usé comme un chemin de dépendance peut encore être contenu : par l’affirmation dans le chef des dirigeants politiques d’une vision qui raconte quelque chose sur le moyen et long termes, et par une limitation des dégâts sociaux et économiques engendrés par ces longues semaines de confinement.

Sur le plan du droit, nous vivons dans ce qui, au regard de la législation belge, ressemble le plus à un régime d’exception. Dans les faits, la vie démocratique est moribonde pour une durée non déterminée : elle se limite à la transparence à laquelle s’accrochent les exécutifs, à quelques médias, à une concertation en service minimum avec les partenaires sociaux et les entités fédérées, et aux comptes à rendre plus tard aux Parlements et aux électeurs. Toute réunion ou rassemblement sont impraticables, la Justice et la société civile vivent au ralenti. Le retour à une véritable vie démocratique passe à la fois par un scénario de restauration du débat public, par une limitation des dégâts sociaux du confinement et par la remise en route énergique de l’économie à organiser dès maintenant. Donc par un sursaut des institutions européennes qui — s’il ne survient pas d’ici la fin du mois — arrivera trop tard ou trop petit.

[1La question peut aussi se poser pour les drones policiers et pour les dispositifs de surveillance utilisant des systèmes de reconnaissance faciale.