Peut-on ne pas rire de tout ?

Anathème • le 9 mars 2020
liberté d’expression, Antisémitisme, carnaval.

Il a récemment été beaucoup question de l’humour particulier pratiqué au carnaval d’Alost. L’année dernière, un char y avait illustré des Juifs sous des traits qui n’auraient pas déplu aux fascistes et nazis des années 1930, et qui continuent de leur plaire, car il faut leur reconnaitre une belle constance dans l’humour. Le tollé qui s’était ensuivi avait eu pour conséquence d’amener les responsables dudit carnaval à retirer volontairement leur manifestation de la liste du patrimoine immatériel de l’humanité de l’Unesco — plutôt que d’avoir à rendre des comptes sur leur conception de la drôlerie. Mais les choses n’en sont pas restées là, puisque, cette année, les groupes caricaturant les Juifs se sont multipliés, accompagnés d’autres, également fort amusants, comme celui constitué de nazis rigolos.

Sans surprise, le scandale fut plus considérable encore que celui de l’année dernière.

On entendit à cette occasion beaucoup de bêtises : le carnaval devrait être le lieu où l’on moque les puissants, pour démontrer qu’ils ne sont pas intouchables et que leur domination n’est pas absolue, l’humour devrait prendre garde à qui il égratigne, et éviter de surenchérir sur les violences symboliques que les minorités et les dominés subissent au jour le jour, il faudrait rire avec et non contre, il conviendrait d’éviter d’adopter l’humour des nazis, ou encore, il serait judicieux que les moqueries portent sur des actes délibérés et non sur des stigmates ou des caractéristiques que ne maitrisent pas les individus. Billevesées !

Heureusement, il y eut également des voix raisonnables pour rappeler que tout cela était fort rigolo et qu’on se fichait bien du reste ou pour brandir l’étendard de la liberté et indiquer que cela devrait mettre fin à tout débat. Ces hérauts de la charlitude ont ainsi rappelé que, certes, on pouvait rire de tout, mais que, même, il était nécessaire de le faire. En effet, face à la menace du « on ne peut plus rien dire », le devoir commande de constamment rappeler par les actes qu’on peut tout dire. Pouvoir tout dire, implique donc de devoir tout dire.

Or, quoi de mieux, pour ce faire, que de rire du faible, sans scrupule ni modération ? Quoi de plus noble que de faire du rire (le nôtre, bien entendu), le rappel de notre imprescriptible liberté ? Car nous pourrions décider de revenir au nazisme, d’endosser à nouveau les pires clichés antisémites, d’assumer l’héritage raciste de l’Occident, de raviver la tradition des blagues sur les pédés, de relancer la vogue de la claque sur les fesses de la belle-sœur en fin de repas, de faire à nouveau sortir du stade les cris de singes et les jets de bananes aux Noirs. Notre liberté est pleine et entière, et il convient de la rappeler. C’est à ça que doit servir le carnaval.

Les Juifs, les femmes, les basanés, les handicapés, les homosexuels ou les Asiatiques protestent ? Ils rappellent qu’on leur crache au visage chaque jour, concrètement ou symboliquement ? Ils ressortent les images d’autrefois, montrant comme la moquerie était la face rieuse de l’animalisation et de la brutalité physique ? Ils nous confient qu’ils n’en dorment plus, qu’ils se sentent amoindris, méprisés, rejetés de la collectivité ? Ils nous demandent de bien vouloir les épargner ? Ils osent critiquer nos railleries ? Voilà qui est regrettable. Sans doute leur position particulière les empêche-t-elle de voir la noblesse de notre combat ; à nous qui n’hésitons pas à prendre l’absolu à bras-le-corps en nous confrontant avec l’aspiration éternelle à la liberté ; à nous qui, du haut de notre universalité, combattons pour émanciper l’humanité. Cette petitesse est désolante, mais elle doit nous conforter dans la conviction de notre propre noblesse. Si nous rions d’eux, ce n’est pas de gaité de cœur. C’est parce que nous servons un dessein qui nous dépasse et qui sacrifie leur dignité à une cause infiniment plus précieuse et respectable.

Du reste, avons-nous le choix ? Pourrions-nous nous résoudre à ne moquer que les puissants, alors que nous leur devons tant… et que cela pourrait nous amener à rire de nous-mêmes ? Faudrait-il que nous nous posions mille questions sur ce qui est drôle et ce qui mérite d’être soumis à l’acide de nos moqueries, alors qu’il est si aisé de rajouter un gros nez et des papillotes à une figurine pour déclencher l’hilarité générale, ou presque ? Devrions-nous concevoir un monde meilleur pour rire de l’actuel, et risquer d’affronter notre manque d’imagination, alors même que le système actuel nous désigne de parfaits sujets de moqueries ? Nous faudrait-il changer nos manières de voir, pour trouver de nouvelles raisons de rire, et porter ainsi atteinte à des modes de pensée qui nous vont comme des gants ?

Alors, oui, nous sommes des combattants de la liberté absolue, en effet, et prêts aux ultimes sacrifices, encore bien, mais dans des limites raisonnables, tout de même.

NDLR : Ce billet a obtenu un Charliscore® A


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.