Perdre sa culture, de David Berliner

Azzedine Hajji

Ce titre résonne à contrecourant des surenchères identitaires et du fétichisme culturel qu’elles proclament. Dans cet ouvrage de l’anthropologue David Berliner il n’est cependant nullement question d’une injonction de plus à observer religieusement, mais d’une invitation à la lucidité sur les processus de transmission et de transformation culturelles.

Ce titre résonne à contrecourant des surenchères identitaires et du fétichisme culturel qu’elles proclament. Dans cet ouvrage de l’anthropologue David Berliner [1], il n’est cependant nullement question d’une injonction de plus à observer religieusement, mais d’une invitation à la lucidité sur les processus de transmission et de transformation culturelles. Partant de l’observation ethnographique de deux « terrains » situés l’un en Guinée-Conakry et l’autre au Laos, l’auteur nous incite ainsi à déconstruire les conceptions figées et essentialistes de notre culture et de celles des autres.

Exonostalgie, quand tu nous tiens…

L’exonostalgie — cette nostalgie fétichiste d’un temps que l’on n’a pas connu soi-même — est un exemple typique de posture enfermant les autres dans leurs objets et leur histoire. L’auteur en interroge les ressorts à travers notamment son étude des dynamiques patrimoniales qui prennent place à Luang Prabang au Laos. Il pointe en particulier le rôle des expert·e·s culturel·le·s étranger·ère·s (notamment issu·e·s de l’Unesco) qui militent en faveur de la protection du patrimoine laotien, non seulement à l’encontre des touristes étrangers, mais également des populations locales concernées.

Les Laotien·ne·s se voient en effet taxé·e·s d’incompétence culturelle et esthétique légitimant de la sorte la dépossession d’une partie de la gestion de leur patrimoine. Mais ce qui est interprété comme de l’incompétence ne s’explique-t-il pas avant tout par des divergences en matière de politique patrimoniale ? Il semblerait en effet que tou·te·s les Laotien·ne·s n’acceptent pas nécessairement de se laisser enfermer dans les formes traditionnelles figées que ces expert·e·s désespèrent de les voir vénérer.

David Berliner met en évidence plusieurs raisons à ce manque d’enthousiasme, à commencer par leur désir d’accéder à une certaine forme de modernité, aussi critiquable qu’on puisse la trouver, à un confort matériel plus élevé et à des revenus plus importants. La question architecturale est un enjeu qui l’illustre parfaitement/ alors que les expert·e·s étranger·ère·s préconisent de bâtir et rénover les constructions à l’aide de matériaux « authentiques », les locaux préfèrent utiliser des matériaux modernes, plus solides et moins couteux. Comment s’étonner dès lors que les pratiques de l’Unesco soient qualifiées par certain·e·s de néocolonialistes ?

On peut dans tous les cas s’interroger sur cette propension à s’arroger le monopole de la définition des pratiques culturelles légitimes. À cet égard, le concept de « patrimoine mondial de l’humanité » mérite réflexion. Bien souvent, en effet, les entreprises (néo)coloniales ont instrumentalisé des principes universels pour légitimer le pouvoir exercé sur autrui. Si elles agissent de cette manière, c’est en quelque sorte pour le bien de l’humanité et donc aussi pour le bien des populations locales — quand bien même sont-elles incapables de le comprendre — considérées comme ignorantes et ne pouvant empêcher la perte irréversible de leur patrimoine.

En dernier ressort, il semble bien que la culture « indigène » passe au-dessus de l’intérêt des populations elles-mêmes. Tout se passe finalement comme si l’universalité humaine, dans un retournement paradoxal, n’était accessible qu’à une minorité, toujours celle venue du Ponant. Il ne s’agit pourtant ici en aucune manière de dénier le droit à quiconque de s’intéresser et de participer à des débats culturels qui ne relèvent pas stricto sensu de ses « racines » ; en matière culturelle, comme ailleurs, la notion de propriété reste hautement questionnable. Mais de là à exclure les premier·ère·s concerné·e·s…

Néanmoins, l’intérêt de l’analyse produite par David Berliner est aussi de montrer la complexité et les ambigüités des rapports qu’entretiennent ces groupes entre eux. Si les règles établies par l’Unesco pour assurer la protection de leur patrimoine limitent la liberté des Laotien·ne·s, elles sont aussi les garantes d’une labellisation internationale qui agit comme une pompe à aspirer les touristes étrangers, charriant leur lot de bénéfices économiques auxquels il·elle·s ne souhaitent pas renoncer.

Dans un tout autre contexte on ne peut d’ailleurs s’empêcher de faire un parallèle historique avec ces Africain·e·s qui, cherchant à satisfaire la curiosité de collectionneurs et missionnaires occidentaux en mal d’(exo)nostalgie, créaient de toutes pièces des objets « authentiques », conscient·e·s que ces artéfacts caricaturaux répondaient parfaitement à l’image stéréotypée qui était faite d’eux.

On peut toujours s’en offusquer et trouver tout cela bien déplorable, mais l’analyse de David Berliner nous fournit des éléments pour penser autrement cette configuration. Ces attitudes peuvent en effet être interprétées comme autant de stratégies de résistance pour atténuer des rapports marqués par une très forte inégalité. En dupant ainsi les étranger·ère·s, il s’agirait tout à la fois de leur soutirer quelques ressources économiques, mais aussi de relativiser, au moins sur le plan symbolique, la domination subie en ridiculisant leur prétention à comprendre et à maitriser la culture d’autrui.

L’autocritique de l’anthropologue

En tant qu’anthropologue, David Berliner s’est aussi attaché à analyser la posture exonostalgique qui a longtemps habité les pratiques de son champ disciplinaire. L’étude des sociétés dites « primitives » a été particulièrement marquée par le « paradigme des derniers » et la nécessité consécutive d’étudier des populations dont on pensait naïvement qu’elles étaient en voie de disparition. Considérées comme trop fragiles pour pouvoir supporter le moindre contact culturel extérieur sous peine de se dissoudre, il s’agissait de les en préserver à tout prix. La dissolution tant redoutée ne s’est pas produite cependant, ces sociétés s’étant adaptées et transformées en démontrant la grande capacité des groupes humains à renouveler et à enrichir leurs pratiques culturelles. On peut le regretter, mais un tel processus est somme toute banal dans l’histoire de l’humanité.

La nostalgie fétichiste pour les temps anciens a en effet ceci de trompeur qu’elle manque de profondeur temporelle dans son analyse, un peu comme si les traditions à protéger absolument avaient toujours existé. Elles sont pourtant elles-mêmes le produit de transformations culturelles continuelles et ont remplacé ou fait disparaitre des pratiques antérieures, peut-être pour toujours, sans que jamais nous ne puissions avoir connaissance de leur existence.

Mais, au fond, tout cela est-il bien grave ? La pensée nostalgique a cela de paradoxal qu’elle se fige certes dans un horizon du passé, mais à l’étendue relativement limitée en fait/ il s’agit de regarder en arrière, mais pas trop loin non plus pour ne pas avoir à constater que les changements, les échanges avec les autres, les emprunts, bref les hybridations de toutes sortes, que tant exècrent, font partie intégrante de l’histoire de l’humanité. À l’encontre du mythe de la transparence des origines, David Berliner nous invite à décons­truire les conceptions idéalisées de la transmission culturelle qui, loin d’être un processus linéaire et stable, est faite de va-et-vient, d’accrocs, d’accélérations et de bifurcations multiples.

L’illustration qu’il nous en fournit à travers son étude ethnographique en pays Bulongic est éclairante à ce sujet/ les ainés y refusent de transmettre la mémoire des récits traditionnels aux plus jeunes car, se sentant fragilisés dans l’évolution des rapports de force, cette stratégie de résistance leur permet de maintenir un certain prestige symbolique en tant que récipiendaires exclusifs des secrets ancestraux ; « Nous sommes les derniers Bulongic », s’exclament-ils ainsi. Cela n’est évidemment pas sans conséquence sur les conditions dans lesquelles les plus jeunes s’approprient l’héritage culturel. On peut une fois de plus le déplorer, mais elles donnent lieu à des reconfigurations pour le moins intéressantes. Car, si les vieux hommes refusent de transmettre leurs savoirs, il apparait que les femmes continuent pour leur part à pratiquer des rites ancestraux en public, ce qui leur confère une place désormais plus importante que par le passé dans les processus de transmission culturelle d’une génération à l’autre.

Contre l’inexorabilité du temps qui passe, figer les autres et soi-même

L’analyse de David Berliner ne se contente pas d’éclairer le rapport que diverses populations dans le monde, mais aussi qu’une multitude d’expert·e·s internationaux·ales, entretiennent avec les patrimoines culturels locaux ; elle donne aussi à voir le rapport tout aussi nostalgique que nous entretenons bien souvent avec notre propre histoire. Car, à la vision nostalgique des anthropologues de jadis et des expert·e·s de tout poil, se joint aussi celle des thuriféraires de notre propre patrimoine culturel « en danger ».

En reprenant la judicieuse formule de Berliner, il s’agit dans les deux cas de consommer de l’altérité pour renforcer sa propre identité. De manière « positive », d’une part, en réifiant la mémoire et l’histoire de l’Autre dans ses objets, négativement, d’autre part, en le désignant obsessionnellement comme coupable de la supposée dilution de notre culture. Dans un cas, l’Autre se voit dénier toute capacité à participer à la définition de ce qui constituerait l’en-commun (terme cher à Achille Mbembé, que nous préférons à celui d’universel), dans l’autre, il est considéré comme illégitime pour servir un tel dessein. Et c’est au fond ce qui distingue le mieux ces deux postures.

Une hypothèse avancée par David Berliner pour mieux en comprendre les fondements est que la nostalgie patrimoniale et la peur qu’elle induit de perdre quelque chose d’unique sont liées au principe d’une volonté d’exorciser l’irréversibilité du temps qui passe. Cette thèse, qui reste à l’état d’intuition dans l’ouvrage, mériterait d’être développée plus avant car elle pourrait constituer une voie d’exploration riche en enseignements pour analyser la résurgence des nationalismes, mais aussi pour mieux comprendre les paternalismes qui prétendent parfois les combattre.

[1Berliner D., Perdre sa culture, éditions Zones sensibles, Bruxelles, 2018.