Parti socialiste. "Positif et prospectif"

Théo Hachez

Du passé, faisons table rase  ! Au lendemain des communales, le parti socialiste espère avoir surmonté sa tourmente. Quelques chutes spectaculaires mais locales, agrémentées ici et là d’un bond en avant de l’extrême droite, solderaient tous les mauvais comptes. Avec la sanction des urnes se fermerait la parenthèse d’un « annus horribilis » entamé sous le signe des affaires par les malversations de la Carolo. Avant de tourner la page, n’aurait-il pas mieux valu la déchiffrer  ? C’est qu’on risque de voir s’y profiler une catastrophe que l’on espère éviter en la remettant toujours au lendemain  : telle était aussi la devise ironique du regretté Raymond Devos. Malheureusement, les « rénovateurs » du parti ont fait d’une boutade un dogme.

Comment aura-t-on éludé le débat dont l’urgence aurait pourtant dû s’imposer face à la multiplication particulièrement inquiétante des affaires impliquant des mandataires du Parti socialiste au cours des derniers mois  [1] ? Au prix de deux arguments martelés à l’envi  : ces agissements, condamnés avec autant de retard que de fermeté, sont individuels et relèvent, aussitôt qu’éventés, d’un passé archaïque. Du coup, la banalisation est en marche. Le nombre et la diversité des scandales cessent aussitôt d’interroger l’appareil et ses responsables qui afficheront avec le public une consternation de bon aloi. Toute critique passe alors pour malveillante ou inspirée par une chimère de pureté  : n’est-ce pas cruel de s’acharner sur un parti déjà frappé par le malheur  ?

Faits divers

La conclusion qui doit faire autorité, c’est qu’il n’y aurait au PS que quelques brebis galeuses. Comme ailleurs, exactement. Et du moment qu’on ne lui accorde qu’une valeur accidentelle, la répétition de scénarios semblables n’apprend rien sur le deuil qui frappe injustement ce parti. Coupée de toute autre explication, la mise en cause statistiquement plus fréquente du personnel politique PS est même, à contrario, dénoncée comme suspecte par certains  : n’est-ce pas curieux que la justice ou les médias s’en prennent toujours aux socialistes  ? Chez les intéressés, ce soupçon se combine avec une revendication d’impunité considérée comme un droit acquis de longue date par la pratique. Une impunité que l’on justifie en outre par l’autoproclamation d’un bilan favorable  : ce qui est condamnable n’est que peccadille en regard d’un dévouement sans faille à l’intérêt collectif, qu’il s’agisse du club de football local, de la ville ou de la Région pour laquelle on a tant fait. Le vrai scandale au fond, c’est l’ingratitude. Et de façon subliminale, dans les débordements mêmes des mandataires, on salue la puissance du parti et de ses hommes forts, l’impuissance des autres. Trop forts  ! C’est ainsi que, chez les têtes pensantes du parti, on avance comme excuse l’existence de majorités absolues.

Joue aussi paradoxalement en faveur de la banalisation le fait que les pratiques mises au jour récemment tranchent avec le grand déballage des années nonante qu’avait entrainé à sa suite l’assassinat, toujours peu élucidé quant à ses mobiles, d’André Cools. La mort d’homme, les connexions avec le milieu, l’implication d’un personnel politique d’envergure nationale, la corruption avec plusieurs zéros, ça avait quand même une autre gueule que ces quelques détournements mesquins et conflits d’intérêt vaudevillesques. Or, au fond, si elle est moins spectaculaire, la multiplication avérée de dérives témoigne, au-delà du spectaculaire, de l’implantation profonde d’un mode de gestion local qui tend à inverser le rapport de l’exception à la règle.

Suivant la même logique de l’accident, il faudrait renoncer à relier entre eux des faits de nature différente et s’arrêter à une litanie inconsistante, sous peine de stigmatiser abusivement un parti ou de pratiquer l’amalgame sournois. Entre l’indigne, le discutable et l’illégal, toute une gamme dans les tons pastel. Détournements, dépenses somptuaires injustifiées, cumuls pléthoriques, abus de pouvoir, népotisme  : la palette de faits, elle aussi étendue, s’offre à des combinaisons subtiles. Pas tous délictueux en effet, mais où l’éthique ne trouve pas son compte, et encore moins l’éthique socialiste. Certains cumuls hallucinent seulement par leur interminable énumération, tandis que d’autres renvoient à des incompatibilités manifestes ou à des conflits d’intérêt tellement évidents qu’on a peine à penser qu’ils aient pu être consciemment assumés sans vergogne. S’y ajoute de façon récurrente la dimension familiale ou conjugale. On ne peut certes empêcher les enfants d’épouser la carrière de leurs parents. Le talent, voire l’éthos, peuvent évidemment se transmettre et se faire reconnaitre. Mais ces successions filiales, jusqu’à la constitution de dynasties ou de clans, s’opèrent au sein d’appareils dont la démocratie interne est ouvertement cadenassée  : les fiefs sont à la fois le truchement et l’objet d’un héritage. Le parti socialiste ne détient assurément pas le monopole de toutes ces pratiques, mais il est difficile de nier que, par ses mandataires locaux, il s’en est fait le champion.

Une réserve démoralisante

Les excuses sont légion pour éluder une discussion ouverte dont tireraient parti les « ennemis de la démocratie ». Mais la résistance qu’on oppose généralement à un réel débat est elle-même assez faible, tant chez les concurrents politiques que dans les médias et finalement dans l’opinion. Les autres partis démocratiques ont en effet choisi la modération, pressentant sans doute qu’une dénonciation massive de leur adversaire se retournerait contre eux-mêmes  : personne n’est irréprochable et le soupçon massif, une fois porté sur le parti dominant, risquerait de s’étendre au-delà. Domine aussi la pensée que le parti socialiste restera, malgré tout et sans doute pour longtemps encore, le partenaire sine qua non de toute participation au pouvoir. Un partenaire puissant qui vengerait par ses choix futurs une critique qui ne s’alignerait pas sur l’option retenue par le parti  : la dénonciation ponctuelle et locale des abus en question. Enfin, si aucune alliance alternative ne s’affirme, c’est sans doute en raison aussi du relai intimidant que s’est assuré le PS dans tout ce qui, hors la représentation directe, compte en Wallonie et à Bruxelles  : administrations, structures parapubliques et secteur privé.

Du côté des médias, le courant dominant s’est également tenu à la réserve. L’étonnement et l’indignation dont vivent les rédactions ne s’acquièrent que sur fond d’une image globalement favorable des acteurs politiques qu’il faut donc reconstituer quasi simultanément à mesure qu’on l’entame. Comme à la foire, les figures atteintes par les projectiles doivent être redressées ou remplacées. Au poids de cette logique se superpose l’influence efficace et plus que proportionnelle qu’a pu s’assurer la première force politique de la Communauté dans les médias d’information [2]. Si cette influence ne peut contenir dans l’instant une déferlante scandaleuse une fois qu’elle est enclenchée, elle reste de nature à faire avaliser les recadrages favorables. Quant à l’opinion elle-même, toujours disposée à claironner son scepticisme à l’égard du monde politique par des formules à l’emporte-pièce, elle est peu encline à y adhérer profondément. Confortée dans ses préjugés, dans un premier temps, elle est donc profondément déstabilisée lorsque la crise se prolonge et ne demande rien d’autre alors que de se raccrocher, dans un second temps, aux perches qu’on lui tend, fussent-elles tordues.

Comprises de la sorte, les « affaires » découvertes n’auront donc finalement contribué qu’à rabaisser le seuil du moralement tolérable dans la gestion publique. Tel sera le bénéfice de l’inépuisable indulgence que s’est acquise sans trop de peine la première formation politique francophone, y compris chez ses adversaires qu’elle tient en respect et qui n’ont vu dans les affaires que quelques opportunités locales de raclées électorales.

Dans ce contexte, le rappel incessant du bilan « globalement positif » d’un parti « fort et efficace » et dévoué à l’électorat populaire ne laisse à cet électorat qu’une alternative  : la soumission, myope sinon cynique, ou la révolte. Aussi bien, la lutte contre l’extrême droite, justifiée en elle-même, prend-elle des allures de catéchisme intéressé. À supposer que les quasi 20 % de chômeurs wallons et bruxellois et les bénéficiaires de petites pensions se croient satisfaits de la sollicitude dont le parti socialiste ferait preuve, plus qu’un autre, à leur égard, il faudrait donc que ce soit au prix de ces innombrables couleuvres qu’on leur fait avaler une à une. C’est, au sens plein et ancien du terme, à une entreprise de démoralisation qu’on a affaire.

La rénovation du silence

Subsiste l’intuition que, dans ces révélations successives, se précisent les contours sous-marins et continus d’un seul et même iceberg, d’un système toujours bien présent. Ou plutôt que, de Liège à Charleroi, d’Ath à Dison, des paillettes de la modernité présidentielle au machisme des barons archaïques, plusieurs sous-systèmes n’en font toujours qu’un seul qui satisfait tant bien que mal les uns et les autres. Les efforts de banalisation sommaire et la complaisance qu’ils ont rencontrée auront certes ramené ce soupçon au second plan, mais il n’en continuera pas moins, recouvert seulement d’une mince pellicule de politiquement correct, de hanter les esprits, jusques et y compris ceux des « rénovateurs » du parti socialiste. Faute d’avoir mis les points sur les « i », et finalement de s’être expliqué la dimension structurelle de ces affaires, que répondre à ceux qui voient dans le parti socialiste (et plus largement dans le monde politique) une association de malfaiteurs  ?

L’argument qui devrait répondre à cet amalgame, c’est la protestation sans cesse répétée que tout ce qui est condamnable n’est que le reliquat d’un passé qui tient donc lieu de bouc émissaire. Tant pis pour les générations de militants qui se trouvent ainsi injustement chargées de tous les maux, face à une jeunesse montante et pure  ! Pour que cette discontinuité entre passé et présent soit crédible, il faudrait encore marquer leur frontière en désignant clairement ce qui relève de l’un ou de l’autre. Or, si l’inventaire exact du « passé » se heurte à une sorte d’aphasie (pour ne pas parler de loi du silence), les pratiques présentes du parti rénové se chargent de répondre d’une continuité certaine.

L’appareil s’avère significativement incapable de faire lui-même la part du passé et d’assurer la police dans ses rangs. La seule loi du silence continue donc de régner sur des situations dont il est clair à postériori qu’elles ne pouvaient être ignorées  : on se limitera donc à gérer leur publicité intempestive. La sérénité relative des leadeurs se comprend mieux  : rien de neuf, au fond, sauf qu’il faut prendre en compte que désormais tout le monde sait. Et sait que tout le monde sait.

La « chasse au parvenu » déclarée par Elio Di Rupo à l’automne dernier s’est avérée pour le moins discrète à l’égard de situations qui, découvertes publiquement aujourd’hui, devaient être largement connues de tous. N’est-ce pas assez que cette « pratique présente du parti » se soit cantonnée à charger de façon tardive les personnalités visibles que médias ou justice avaient déjà fait trébucher, prenant la forme d’un lynchage final sous l’œil des caméras quand les rapports de force entre personnel politique local et « national » le rendaient opportun  ? Aussi bien, les sanctions prises (l’exclusion de ses rangs) par le parti à l’égard des barons fautifs, voire les révélations elles-mêmes, apparaissent-elles localement comme des règlements de compte déguisés. Avec une bonne foi variable, on en donne pour preuve un silence et une impunité en effet souvent acquise de longue date. Et de s’en prendre avec une arrogance pathétique au président et à sa garde, pour n’avoir pas pu empêcher le scandale, et même de les accuser de l’avoir fomenté à dessein de nuire indirectement à tel ou tel.

Pourtant, une suite institutionnelle s’est chargée de donner corps à cette rhétorique chasse aux parvenus  : un comité d’audit et un commissaire à la rénovation ont été désignés. L’existence fantomatique du premier laisse penser qu’il restera attaché à la légitimation des règlements de compte présidentiels. Quant au « jeune et beau » commissaire « qui sent bon... la rénovation » (c’est ainsi que le site internet du PS officialise sa fonction cosmétique), son « rôle d’animation » est clairement balisé  : il sera « positif » et « prospectif ». À vingt-neuf ans, il ne lui sera donc pas permis de savoir ce qu’il doit rénover, le verbe prenant alors une valeur d’absolu.

Dérive durable

Revenir sur les affaires, ce n’est pas se laisser absorber dans le détail du fait divers. Ce n’est pas s’acharner sur tel parti que de rappeler une évidence  : les chats ne font pas des chiens. Le libéral MR a produit en son temps des fraudeurs du fisc qu’on a voulu faire passer pour des artistes. Au PS, dans les dérives mêmes de ses mandataires, si on a encore la bonté de les considérer comme telles, autant que dans ses excès, se lisent les options d’une politique. L’inconsistance des mesures sociales improvisées et probablement sans lendemain, à coup de chèques mazout ou d’allocations de rentrée, répond bien à la même logique que le clientélisme sans vergogne. Et le président Di Rupo, en limitant ses prétentions publiques à rencontrer les difficultés les plus immédiates de ses « concitoyens », en particulier les plus faibles d’entre eux, cautionne de fait cette orientation à défaut évidemment d’accorder sa bénédiction officielle au zèle débordant qu’elle engendre et aux moyens pas toujours légaux par lesquels certains socialistes se sentent autorisés à la rencontrer.

Abstraction faite des limites de la légalité formelle, la continuité entre affaires et affairisme est limpide, à moins que le sport à Charleroi n’ait rien à voir avec Francorchamps. À moins encore que les cumuls des « rénovateurs », président en tête, se distinguent nettement, en quantité et en qualité, de ceux dont la tête a roulé dans la sciure et que l’on classe sans examen parmi les « pratiques du passé ». Si l’on se refuse à voir dans les affaires autre chose que des naufrages individuels, on laisse vierges de tout examen une inspiration, des pratiques et finalement une ambiance politique qui les a nourries. La filialisation systématique et incontrôlée de l’action publique et la bride laissée sur le cou des mandataires du second degré qu’elle institue en potentats, tout cela produit naturellement des dérives, indépendamment des partages que l’on fera entre le légal et l’illégal, l’honnête et le malhonnête, le passé et le présent.

Tant dans l’opinion que dans les médias qui contribuent largement à en construire les représentations, l’usure des révélations se fait sentir, alors même que la série est, semble-t-il, loin d’être épuisée. L’accumulation n’apprend rien du moment qu’on se refuse à en tirer une conclusion radicale qui inverserait la soumission perverse de la règle aux « exceptions ». Il est vrai qu’il serait tout aussi nuisible d’entretenir l’illusion d’une pureté irréprochable de tous les mandataires publics que de les dénoncer comme universellement pourris. La question de savoir où placer la barre entre ces extrêmes ne doit pas en cacher une autre fondamentale et qui ne concerne pas seulement le PS, mais tous les Wallons et les Bruxellois  : quel système produit ces scandales répétés  ? Tant que l’on y aura pas répondu, on ne se libèrera pas du passé.

[1Il faut bien s’arrêter quelque part. De proche en proche, on pourrait remonter à 1932 et à la faillite de la Banque du travail qui ne fut pas étrangère au succès électoral de Rex.

[2Voir le numéro de septembre 2004, « Libérer la liberté de la presse ».