Orgueil, courage et cruauté

Tikva Honig-Parnass
Proche et Moyen-orient.

Tikva Honig-Parnass analyse la « Génération 48 » en plongeant dans ses souvenirs personnels. Milicienne du Palmah durant la guerre de 1948, elle commente une lettre envoyée à ses parents durant la conquête du « corridor » de Jérusalem en octobre 1948. En écho à la définition donnée par le sociologue Baroukh Kimmerling, elle tente d’exprimer ce qu’étaient les conséquences pratiques de la socialisation d’une Juive dans un univers tendu vers la constitution de l’Hébreu nouveau, le Sabra, des conséquences pratiques matérialisées durant la guerre menée contre les Palestiniens.

Traduit de l’hébreu par P. Fenaux.

Un an avant sa mort, en 1983, parce qu’elle « remettait de l’ordre dans ses affaires » et peut-être parce qu’elle sentait sa fin proche, ma mère me remit un grand sac plastique dans lequel elle avait conservé mes lettres depuis que j’avais quitté la maison, à l’âge de seize ans, pour poursuivre mes études au lycée de Bet Ha-Kerem, à Jérusalem. Une des premières lettres que je sortis du sac datait du 30 octobre 1948, au plus fort de la guerre d’indépendance, alors que je servais dans la brigade Harel du Palmah [1]. Avant d’aborder le contenu de cette lettre, il est nécessaire que je m’attarde sur quelques détails de ma biographie, des détails typiques de ce qu’il est convenu d’appeler la « Génération 48 », cela afin de comprendre dans quel état d’esprit cette lettre avait été rédigée.

Le lendemain de la proclamation du vote des Nations unies recommandant le partage d’Eretz-Israël, j’interrompis des études entamées un mois et demi auparavant à l’Université hébraïque de Jérusalem. Avec la fin de l’« année de travail » au kibboutz Ha-Hoterim [2], condition nécessaire pour poursuivre ses études après le lycée conformément aux « Treize commandements nationaux », je m’empressai de m’enrôler dans la brigade de Jérusalem de l’armée de terre avec d’autres étudiants, et ce alors que les cours se poursuivaient, tout d’abord sur le campus du mont Scopus, ensuite, lorsque l’accès y fut fermé, au lycée de Rehavia. Je fis cela malgré l’opposition de mes parents et en vertu d’une profonde adhésion au sionisme et à ses dirigeants, une adhésion qui l’emportait sur toute considération personnelle.

Deux mois plus tard, je m’engageais dans le Palmah, qui, à mes yeux, représentait la fine fleur de la jeunesse juive. Je m’identifiais au mouvement travailliste sioniste qui dirigeait le Palmah et j’admirais la figure du Sabra [3], sa vision du monde, son style et son attitude. Comme beaucoup de gens de ma génération, j’étais fascinée par les attributs extérieurs d’une guérilla qui prétendait lutter pour la liberté de son peuple. Ces attributs permettaient de dissimuler une fascination pour une culture de la force et des valeurs militaristes déjà fortement ancrées. Ces attributs participaient du mythe de l’« autodéfense » dont s’enorgueillissait le mouvement travailliste, mythe selon lequel la force militaire déployée par le Palmah était destinée à nous protéger de tous ceux qui conspiraient contre les habitants innocents du pays. En s’affichant comme une « armée révolutionnaire » levée par des opprimés et non comme le fruit du développement d’une force militaire suréquipée, le Palmah devait permettre de réaliser le projet sioniste de conquête du pays et d’expulsion de ses habitants. C’était une des manifestations typiques de ce double langage et de cette pensée orwellienne qui caractérisaient particulièrement nos « socialistes », parmi lesquels je comptais aussi. Les deux années qui précédèrent la guerre de 1948, l’armée m’avait ainsi permis d’ingurgiter la littérature marxiste disponible en hébreu - Marx, Engels, Lénine, Plekhanov, Rosa Luxemburg, etc. Comment s’étonner, vu la contradiction entre les valeurs universelles du socialisme, d’une part, et les valeurs particularistes du sionisme et du mouvement travailliste, d’autre part, que j’ai eu besoin de me raccrocher au mythe hypocrite de l’« autodéfense » (comme le dit ellemême la célèbre historienne sioniste Anita Shapira [4]) ?

Une double déshumanisation

J’étais bien ce « sel de la terre », cette fille de la glorieuse Génération 48, quintessence du Sabra de notre mythologie. C’était une génération dans laquelle les parents, les éducateurs et les dirigeants, jusqu’au plus brillant intellectuel israélien, voyaient le diamant le plus pur de l’entreprise sioniste. Sans doute était-ce le produit le plus somptueux du sionisme, le fruit d’un génie social et culturel [5], qui l’avait transformé en l’outil le plus efficace pour réaliser les objectifs sionistes. C’est sur ce « plateau d’argent » que devait naitre l’État juif.

Longtemps après que, en termes idéologiques et politiques, j’eusse appris à voir dans le sionisme une entreprise coloniale dont l’objectif était, depuis le début, de créer un État juif exclusif sur tout le territoire de la Palestine historique, et cela par la force et par l’expulsion du peuple palestinien [6], j’étais restée prisonnière des mythes que continuaient à entretenir les élites socioculturelles de l’État. Avec émotion et nostalgie, je me rappelais les dates phares de ma jeunesse, « l’innocence de la jeunesse chevelue et belle », les normes lâches et informelles qui caractérisaient les rapports sociaux de cette époque, et, par-dessus tout, la camaraderie et la fraternité des combattants qui se mariaient sous le drapeau. Je feignais d’ignorer que tout cela était uniquement destiné à ceux qui étaient « comme nous » et que la chaleur et l’humanité qui étaient réservées à ceux « d’entre nous » n’étaient que le revers d’une médaille faite d’aliénation et de déshumanisation de tout ce qui était « autre », les Juifs européens « diasporiques », les Orientaux [7] et surtout les Arabes palestiniens.

La lecture de cette lettre a été pour moi un révélateur sensible et émotionnel inouï de l’aliénation idéologique et politique du sionisme, un sentiment qui n’a fait que se renforcer depuis. La lecture de cette lettre a transformé l’image personnelle et morale que j’avais de moi et de ma génération, parce que cette lettre dévoile à quel point la merveilleuse Génération 48 était préparée à refouler avec indignation le concept de droits de l’homme comme valeur absolue et à accepter sa subordination aux « objectifs collectifs » (dans le jargon sociologique de l’école d’Eisenstadt), c’est-à-dire aux objectifs sionistes, et à la création de l’État juif. La lettre révèle progressivement le processus de déshumanisation et d’infirmité sentimentale par lequel furent forcés de passer les gens de ma génération pour être en mesure d’accomplir la mission qui leur était confiée : la conquête du pays, l’expulsion de ses habitants palestiniens, la confiscation de la plupart de leurs terres pour les transformer en « terres d’État », et l’imposition d’un régime militaire à tous ceux qui étaient restés. Pendant dix-neuf ans, soit jusqu’en 1966.

Ahmad Sharabati, Artouf, Palestine

La lettre dont il est ici question a été écrite dans les environs d’Artouf, Beit Jimal et Zakaria, dont les habitants ont été expulsés et sur les terres desquels a été implanté un village d’immigrants rebaptisé Zekharia [8]. La lettre a été rédigée quelques jours après la conquête de la région par les troupes du Palmah, dans la station-service de l’ancien Artouf, sur du papier à lettre. Sur l’en-tête en arabe et en anglais, on peut lire : « Ahmad N. Sharabati, directeur de la station-service d’Artouf, boite postale 712, Jérusalem, Palestine. »

Dans ma lettre, je ne fais aucunement mention de l’origine du papier à en-tête, comme s’il s’agissait d’un fait de pure routine. Pourtant, lorsque j’arrachais les unes après les autres les feuilles du bloc de papier à lettre trouvé sur le bureau du patron de la station-service, j’aurais dû être heurtée par le murmure de ces mots. Je savais qu’un homme avait vécu et travaillé ici, et qu’il avait été forcé de s’enfuir ou avait été expulsé par les « frères héros de gloire » de mon unité.

Le désintérêt absolu pour l’ennemi comme être humain, l’indifférence et l’absence de tout sentiment, ni joie maligne ni haine, tout cela était typique de la mise à distance et du refoulement de tout affect dont faisait preuve la Génération 48 envers les Arabes palestiniens. Cette position était conforme à la perception des Palestiniens comme un « obstacle naturel » qu’il fallait traiter rationnellement et sans haine et, au moment propice, comme je le faisais avec ce papier à lettre, cueillir les fruits de son éviction. J’étais déjà experte dans ces acrobaties consistant à faire abstraction de l’« obstacle ». Durant toute mon enfance à Hadera [9], je voyais les femmes arabes qui arrivaient des villages environnants s’assoir sur les trottoirs à l’entrée du marché de la colonie et essayer de vendre leurs fruits et leurs légumes. J’étais devenue une spécialiste dans l’art de les éviter ou de les enjamber sans leur jeter un regard. Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais engagé la moindre conversation avec elles ou qu’elles aient jamais fait l’objet de la moindre conversation entre mes camarades. Quant aux noms de leurs villages, je les connaissais à peine. Ce n’était pas une question de haine. Tout au plus une objectivation intégrale de l’« ennemi » qui permettait de nous conforter dans l’illusion de notre supériorité morale.

L’Exil et la Conquête

Mais la contradiction interne entre notre représentation autojustificatrice et l’idéologie meurtrière d’une culture de force déjà enracinée affleure à chaque ligne de cette lettre. Après la description de « la sainteté et [du] silence qui enveloppent les montagnes environnantes conquises par nos soldats il y a quelques jours », l’évocation des villages qui « ont été vidés » de leurs habitants et le récit de ma rencontre avec quelques familles arabes dans l’église de Beit Jimal (sans même mentionner Zakaria, le village voisin), je commence à me plaindre de ce que « le patrimoine des générations de l’Exil nous a affligés à un point tel que nous ne savons pas être des conquérants ».

Précisément, qu’aurions-nous dû accomplir comme « conquérants » et que nous n’avions pas fait ? Je n’en dis pas plus dans la lettre. Les soidisant valeurs universelles brandies par le mouvement travailliste sioniste m’empêchaient de poursuivre cette tentative modeste de réflexion et de dénoncer directement et explicitement les destructions, les expulsions et les assassinats d’Arabes. Par ailleurs, je ne pouvais pas ignorer ce qui se cachait derrière les termes « Nous ne savons pas être des conquérants ». J’ai bien dû l’affronter sans faux-fuyants, vu l’évocation de mon agacement contre d’« autres » Juifs sionistes, des non-sabras, qui avaient osé contester « notre » morale sioniste. Il y avait là des gens des Mahal [10] qui avaient rejoint mon unité et qui faisaient partie d’un gros contingent de soldats américains vétérans de la Seconde Guerre mondiale venus épauler le yishouv dans sa guerre. « Parmi nos fantassins, il y a deux Américains qui sont arrivés il y a à peine un mois et demi. Ce sont d’excellents compagnons. Mais hier, quand ils ont vu tous les Arabes, les femmes et les enfants, revenir dans leurs villages et demander du pain, ils se sont “émus de leur sort” et ils ont commencé à crier que si l’État juif n’avait pas les moyens d’assurer la gestion économique des territoires conquis, cela ne servait absolument à rien de faire une guerre. Cela ne sert à rien de tuer des Arabes sans raison. Bref, cette Amérique, avec ses sionistes idéalistes, me tape parfois sur les nerfs. Toute leur attitude philanthropique envers la vie et le monde s’exprime aussi dans leur attitude à l’égard du sionisme ainsi que, évidemment, à l’égard du problème que j’évoque ci-dessus. »

Ces mots à peine écrits, dans le même souffle, peut-être par peur de m’attarder sur le sujet ou parce que j’ai très bien appris à ne pas poser de questions, je m’empresse de traiter de choses de la vie de tous les jours, je demande des nouvelles de mon beau-frère Shalom, je parle de la chemise que j’ai achetée lors de ma dernière permission à Jérusalem et je demande à ma mère de m’envoyer des draps de rechange.

Il semble pourtant que même le passage à la routine du quotidien ne me réconcilie pas avec une bonne conscience vertueuse dérangée par les deux « sionistes américains ». J’ai rapidement besoin d’enfoncer le clou, d’affirmer mon attachement aux valeurs sionistes, de faire l’éloge de ma solidarité envers ceux qui se battent pour elles et de me raccrocher au mythe de l’« autodéfense ». Je conclus la lettre par ces lignes : « L’état d’esprit est excellent ici. Nous avons été rejoints par les gens qui viennent de mener de longs combats dans le Goush Etzyon. Après la chute du Goush, ils sont revenus ici avec le célèbre convoi. Ils brulent du désir de rédimer le Goush. Évidemment, la route du Néguev est dégagée à partir d’ici et nous espérons tous qu’elle sera bientôt assurée. [11] »

Typique de la Génération 48, plutôt que de me montrer indifférente au sort des femmes et des enfants palestiniens qui demandent du pain, je fais preuve de moquerie, d’insolence et de colère à l’égard de ceux qui, précisément, osent témoigner de leur humanité, et à l’égard de leur refus de subordonner les valeurs universelles à l’objectif de la création de l’État juif. En outre, je m’empresse de les traiter de dégénérés, de mollassons et même de véritables immoraux, vu ce qui est associé aux termes « idéalistes » et « philanthropes ». Évidemment, la critique et la négation de leur moralité n’est pas personnellement orientée contre les deux volontaires, mais contre l’ensemble des « sionistes américains » qui, contrairement à « nous », sont des « idéalistes », c’est-àdire détachés d’une réalité qui impose l’expulsion et la famine. Ce sont en plus des philanthropes, c’est-à-dire que leur représentation du sionisme est repue et les prépare à jeter aux Arabes les miettes d’une table qui ne leur appartient pas et « sur notre compte »...

Bien entendu, dans l’univers intellectuel des gens de ma génération, il n’y avait pas de place pour la critique du sionisme ou de ses dirigeants. À Hadera, dans une dissertation qui avait reçu l’insigne honneur d’être accrochée aux murs de l’école primaire et que j’avais apprise par coeur pour que cela rentre bien dans ma cervelle, on pouvait lire : « Nous semons et ils arrachent, nous plantons et ils brulent, nous construisons et ils détruisent. » Mais la simple question « pourquoi ? », nous ne la posions jamais. C’est dire à quel point nous étions préparés à ne pas penser et à ne pas contester. Nous avions appris à accepter de façon absolue qu’« ils » arrachaient, brulaient et détruisaient, simplement parce qu’ils étaient naturellement trop mauvais, trop arriérés et trop incultes pour apprécier la civilisation. Il n’y a que comme ça qu’il était possible d’amener les gens de la Génération 48 à sacrifier leur humanité pour affamer, expulser, déraciner et détruire.

Droits de l’Homme et construction nationale

Comme le démontre Zeev Sternhell [12], le cadre conceptuel et idéologique du sionisme était typique du nationalisme organique et tribal, ce nationalisme « du sang et de la terre » qui s’était développé en Europe comme l’antithèse du nationalisme libéral ancré dans les principes des Lumières et de la Révolution française. Ce nationalisme fondait l’appartenance nationale non pas sur des normes politiques, mais culturelles, ethno-religieuses, des normes perçues comme reflétant une unité biologique ou raciale. L’individu n’était pas perçu comme autonome ou comme ayant de la valeur en soi, mais comme partie intégrante et sans choix d’une unité nationale à laquelle il faisait allégeance totale. Le mouvement travailliste sioniste avait en outre renforcé ce « nationalisme organique » d’un « socialisme national » (dans sa variante israélienne : le socialisme constructiviste) qui exigeait la subordination de toutes les revendications sociales et des intérêts des ouvriers aux « enjeux nationaux, en tête desquels se trouvaient les objectifs ultimes de conquête du pays par le travail, voire, si ce n’était pas possible autrement, par la force ». Dans sa version déformée, le socialisme du mouvement sioniste travailliste englobait même dans ses « enjeux nationaux » le développement de l’économie capitaliste de l’« État en marche [13] » par l’enrôlement de la classe ouvrière.

Ces principes sont devenus centraux dans l’idéologie hégémonique de l’État après sa fondation, une idéologie dont s’enorgueillissaient les dirigeants du sionisme travailliste et les gens de la Génération 48. Ils façonnent l’establishment politico-sécuritaire et identifient l’État à ses organes de sécurité, particulièrement à un Shabak [14] mis au-dessus des lois, « caractéristique centrale d’un État policier, tout le contraire d’un État légal qui veille au respect des droits de l’homme », comme l’atteste le juriste Moshé Negbi [15]. C’est ainsi que, dans un article intitulé « Pacte avec le diable », Dan Margalit [16] pouvait clouer au pilori tous ceux qui émettaient de vives critiques à l’encontre du Shabak (à la suite d’un rapport de Betzelem sur la torture des prisonniers palestiniens) en les traitant de « gauchistes irresponsables représentant un danger pour la sécurité de l’État et la survie physique de ses habitants », ou accuser Nissim Kalderon, qui avait déclaré que « les droits de l’homme primaient les États et les régimes », d’« appeler à la violation de la souveraineté de l’État juif ». Une partie de cette idéologie se trouve également dans le développement de l’approche orientaliste raciste du sionisme envers les Arabes et de son application envers les Orientaux.

Sur la première chaine de télévision [17], on a pu revoir des images de l’intifada qui montraient un jeune du kibboutz Bet Keshet [18], petit-fils d’un des valeureux héros de la Génération 48, rouer de coups de pierre les bras de deux Palestiniens pour leur briser les os, comme Rabin en avait donné l’ordre. Tout sourire face à la caméra, il affirmait que, « au nom de la sécurité » évidemment, s’il le fallait, il recommencerait. Un membre plus âgé du kibboutz, confirmait par ailleurs qu’il était un « bon garçon ». Il faut préciser que ce nervi soutient la « paix » et les accords d’Oslo. Et pourquoi pas ? Sur le fond, le projet d’accord définitif accepté par les deux grands partis israéliens n’est rien d’autre que le passage d’un modèle colonial à un autre. La poursuite de la domination israélienne garantira les intérêts économiques et financiers de ces mêmes couches de la bourgeoisie israélienne qui se recrutent prioritairement chez les descendants de la Génération 48. Ils sont les bénéficiaires du miracle de l’« économie libre » et les interlocuteurs de la Banque mondiale. La « paix » qu’ils soutiennent ne peut que léser les ouvriers et les déshérités en Israël, c’est-à-dire essentiellement les Orientaux et les Arabes. Ainsi, nous les voyons soutenir de tout leur coeur l’idéologie de l’« État juif », une idéologie qui garantit leur situation privilégiée en perpétuant la discrimination légale à l’encontre de la minorité arabe palestinienne, à l’intérieur même des frontières israéliennes.

Dans les faits, comme l’affirme Baroukh Kimmerling [19], le caractère fondamental de l’État d’Israël, c’est d’être une société d’immigrants impliquée activement dans un processus de colonisation, de se baser sur un territoire qui ne lui appartient pas et de vivre par le glaive. Dans la culture politique du nouvel ordre mondial post-colonial, cet État est embarrassé par la question de la légitimité de son existence, et il doit expliquer sans cesse, à soi-même et au monde entier, pourquoi il a fait d’Eretz-Israël un enjeu de colonisation.

L’idéologie sioniste se doit de garder la majorité de ces dimensions, sous peine de ne pouvoir justifier le déni des droits humains et nationaux des Palestiniens, le pillage de leur terre et de leur eau, et la discrimination dont ils font l’objet dans les frontières de 1967 comme dans celles de 1948. Tout cela est incompatible avec l’empathie envers la souffrance de ceux qui subissent l’occupation et l’oppression. Ainsi devrait se poursuivre la déshumanisation de l’« ennemi » palestinien et s’approfondir la déshumanisation même des nervis occupants, « qui continueront à tirer et à pleurer, ou à pleurer et à allumer des cierges, ou à allumer des cierges et à retourner en religion [20] ». Ce modèle, la Génération 48 y a énormément contribué.

[1Acronyme de Plouggot Mahatz (« Groupes de choc »). Milice créée par les dirigeants activistes du mouvement travailliste et de la gauche sioniste. La brigade Harel opérait dans la région de Jérusalem.

[2Kibboutz fondé au début de 1948 sur le littoral du village palestinien Tirat Al-Karmil (évacué en juillet 1948).

[3« Cactus ». Acronyme de Tzaïr-Bari-Raanan (« Jeune-Sain-Fort ») désignant les Juifs nés en Palestine/Israël à l’ère du mouvement sioniste.

[4Historienne israélienne de l’ancienne génération. Auteur de diverses études sur le sionisme travailliste. Ha-Halikha al Kav Ha-Ofek (« Les yeux sur la ligne d’horizon »), Am Oved, Tel-Aviv, 1989. Yehoudim hadashim, Yehoudim yeshanim (« Juifs nouveaux, Juifs anciens »), Am Oved, Tel-Aviv, 1997.

[5Baroukh Kimmerling, « Ha-Tzabbarim, dor holekh ve nikhhad » (« Les Sabras, génération perdue »), Ha’Aretz, 15 aout 1997. Critique du livre du sociologue Oz Almog, Ha-Tzabbar (« Le Sabra »), Am Oved, Tel-Aviv, 1997. Voir aussi la traduction française dans Espace Orient n° 25, Bruxelles, septembre 1997.

[6Norman G. Finkelstein, Image and Réality of the Israel-Palestine conflict, Verseau, Londres, 1995.

[7Les Orientaux, aussi appelés Mizrahim, sont les Juifs israéliens originaires des États arabo-musulmans et ayant émigré en masse dans les années cinquante. Quasi majoritaires, ils n’en constituent pas moins un groupe déclassé. Leur vote Likoud exprime une revanche permanente contre un appareil d’État identifié au Parti travailliste

[8Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949, Cambridge University Press, Cambridge, 1988. Également Israel’s Border Wars, 1949-1956, Clarendon Press, Oxford, 1993. Les millecents habitants palestiniens de Zakaria ont été expulsés en deux temps, en octobre 1948 et, six mois après la fin de la guerre, en juin 1950. Le village palestinien d’Artouf a donné son nom à la colonie rurale de Har Touv, laquelle est désormais une ville de développement pour Juifs orientaux dénommée Bet Shemesh.

[9Ville juive fondée en 1890 sur les terres de Doumaïra. Les villages palestiniens voisins étaient Doumaïra,
Zalafa, Manshiya, Al-Bourj et Qeisariya (Césarée).

[10Acronyme de Mitnadvé houtz la-aretz, « Volontaires de l’étranger ».

[11Au plus fort de la guerre de 1948, le bloc de colonies du Goush Etzyon, entre Bethléem et Hébron, se rend à l’armée transjordanienne. Situé en Cisjordanie, ce bloc sera reconstitué après l’occupation consécutive à la guerre des Six Jours. Il est désormais promis à l’annexion à Israël.

[12Zeev Sternhell, Binyan oumma o tikkoun hevra ? (« Construction nationale ou réforme sociale ? »), Am Oved,
Tel-Aviv, 1995. Ouvrage paru en adaptation française sous le titre Aux origines d’Israël. Entre nationalisme
et socialisme
, Fayard (collection « L’espace du politique »), Paris, 1996.

[13Dans l’historiographie israélienne, l’« État en marche » (Ha-Medina ba-Derekh) désigne le yishouv, la communauté
politique des colons antérieure à l’État en 1948.

[14Acronyme de Sherout Bittahon Klali (« Service de sécurité générale »), plus connu sous le nom de Shin- Bet.

[15Moshé Negbi, Me’al la-hok. Mashber shilton ha-hok be-Isra’el (« Au-dessus de la loi. Crise de l’État de droit en Israël »), Am Oved, Tel-Aviv, 1987.

[16Ha’Aretz, 19 septembre 1971.

[17Yoman, 11 décembre 1997.

[18« Maison de l’Arc ». Première colonie, fondée en 1944, par le Palmah, sur les terres du village arabe Ein Mahil (intact), en Galilée.

[19Baroukh Kimmerling, « Lo demokratit ve-lo yehoudit » (« Ni démocratique ni juif »), Ha’Aretz, 27 décembre 1996.

[20Moshé Tzukerman, Kol Ha’Ir, 11 décembre 1997.