Olivier Maroy et les journalistes purs

Simon Tourol

L‘annonce inattendue, le 10 mars dernier, du passage en politique d’Olivier Maroy, journaliste à la RTBF télévision, n’a pas seulement ravivé les questionnements habituels lors de ce genre de transfert. Il a aussi divisé la communauté professionnelle sur un point jamais soulevé aussi bruyamment auparavant : l’interdiction éventuelle de revenir au journalisme après un mandat électif. Ce débat fut moins anecdotique ou corporatif qu’il n’y paraît. Il touchait en réalité à l’identité même de la profession telle qu’elle se construit — mythe compris — par ceux qui l’exercent, et à son étrange rapport à la politique.

Il n’était pas surprenant que la candidature d’Olivier Maroy pour un fauteuil libéral de député wallon remette en lumière la ligne si mince qui sépare un journaliste de télévision du sérail politique. Le premier a côtoyé de si près les élus que l’envie lui vient un jour d’en faire partie. Confondant volontiers l’audimat et le scrutin, il ne doute pas que sa notoriété journalistique lui vaudra le plébiscite politique. N’est-ce d’ailleurs pas le seul calcul du parti qui l’accueille ? La preuve à contrario : les journalistes de la presse écrite, piètres attrape-voix, ne se rencontrent qu’en rase campagne pour les élections communales…

Olivier Maroy a donc exercé son droit de citoyen à solliciter un mandat, et cela ne lui fut reproché par personne. Mais d’aucuns, au sein même du service public, a suggéré non sans perfidie que cela pourrait jeter à postériori la suspicion sur ses animations du débat dominical. Le discrédit sur le passé du journaliste qui part et l’ombre jetée soudain sur sa neutralité d’alors avait déjà servi d’arguments lors de précédents départs du boulevard Reyers pour la politique. Le procès est aussi injuste qu’inepte. On ferait ainsi semblant de découvrir qu’un journaliste, en général, a des convictions, qu’il baigne dans un environnement idéologique et qu’il vote ! Mais on limiterait le scandale de ce constat aux seuls professionnels qui rejoignent un parti. Les autres auraient réussi, eux, à n’avoir pas d’opinions ou à les neutraliser pendant la pratique du journalisme. Ainsi, pour les procureurs de ce mauvais procès, les qualités d’indépendance du journaliste ne seraient pas vérifiables au moment où il les met en œuvre, mais seulement après relecture de son passé à la lumière de ses nouveaux choix personnels. Pas de doute là-dessus : il se trouvera toujours de fins analystes pour décortiquer les «  Mises au point  » animées par Olivier Maroy et montrer que, en effet, le ton de voix, la formulation des questions et le temps de parole accordé étaient outrancièrement favorables à ses invités du MR. De même, il sera posé comme évident, à postériori, que Jean-Claude Defossé orienta ses reportages vers les thèses écologistes et qu’Anne Delvaux privilégia les actualités sociales-chrétiennes dans ses JT.

Ces relectures vicieuses établiraient comme principe qu’un journaliste ne peut l’avoir été réellement qu’en restant définitivement à l’écart de l’affirmation idéologique. Sa citoyenneté ne peut qu’être cachée ou ne pas être s’il veut préserver de tout risque de disqualification ses années de métier déjà accomplies.

L’indépendance et son apparence

Si cette condamnation du passé est absurde, l’est-elle autant pour le futur de l’élu qui reviendrait au journalisme ? La réponse, cette fois, exige des nuances. Le retour à l’information politique belge ne va pas de soi. Certes, on connait quelques exemples — inégalement réussis — de journalistes passés par des cabinets ministériels et revenus ensuite dans un média pour traiter de l’actualité politique. La RTBF n’a plus le monopole de ces situations depuis quelques années. Frédérique Piron a couvert l’info politique au quotidien Le Matin après avoir assuré la communication du libéral Daniel Ducarme. Véronique Lamquin, actuelle responsable du service politique du Soir, fut chargée de communication du gouvernement régional bruxellois de Jacques Simonet voici dix ans. Comparaison n’est pas raison : ces journalistes-là n’avaient pas brigué un mandat, ce qui suppose une adhésion aux valeurs d’un parti, mais mis leurs compétences techniques au service d’un employeur hors média.

Si l’on s’en tient aux ex-élus, le retour au journalisme politique se heurte à la crédibilité indispensable que le professionnel doit préserver pour lui-même et pour le média qui l’emploie. Il aurait beau être capable de la plus inébranlable objectivité, son apparence d’indépendance serait ébranlée, malgré lui. Le public serait cette fois en droit de mettre le travail du journaliste en lien avec son passage en politique. La simple possibilité de voir le doute, à tort ou à raison, plomber le message médiatique suffit à justifier d’éviter ces situations. À ce propos, le Conseil de déontologie journalistique recommande aux responsables des médias de prendre les mesures nécessaires pour prévenir «  toute suspicion de conflit d’intérêts  » à l’égard des journalistes candidats aux élections. L’invitation, à fortiori, vaut aussi concernant les ex-mandataires.

Des compétences solubles ?

Encore faut-il que ceux-ci aient pu revenir au journalisme. Or, des éditorialistes sérieux — Béatrice Delvaux (Le Soir), Johanne Montay (RTBF), Christian Carpentier (Sud presse) — ont estimé que cela n’était plus concevable à leurs yeux, que les ex-journalistes devaient le rester à jamais, que leur indépendance était irrémédiablement perdue, et que le politique laisserait sur eux une trace indélébile.

Cette position radicale, à première vue séduisante parce qu’elle relèverait d’une splendide rigueur morale et d’une haute exigence pour soi-même, cache pourtant quelques messages moins admirables.

Elle invente une ligne de partage, au sein des journalistes, entre les impurs et les purs. Les premiers seraient tachés à vie par l’engagement politique, les seconds se seraient prémunis de toute forme de contamination. Leur indépendance à eux ne saurait être interrogée.

Elle feint d’ignorer que d’autres détours et/ou petits services de journalistes — dans les sphères économiques, culturelles, sportives — exposent tout autant l’indépendance du professionnel chargé plus tard de traiter l’information économique, culturelle ou sportive.

Ne distinguant pas le travail militant du travail professionnel, elle décrète que les compétences spécifiquement journalistiques sont solubles dans le mandat politique. L’ex-mandataire serait devenu incapable de traiter une info internationale, de devenir chroniqueur littéraire, d’animer une rubrique ou de travailler au secrétariat de rédaction.

Une silhouette parfaite

Il y a de l’autocélébration dans ces messages en creux. Ils dessinent la silhouette irréelle du journaliste sans idéologie assumée, hors d’atteinte de toute influence. Un journaliste parfait, fier et sans reproche, porteur de l’objectivité et bénéficiaire d’une crédibilité absolue. Cette construction — qui exclut scandaleusement du champ journalistique la presse d’opinion — est peut-être une réponse inconsciente (?) à la dévalorisation sociale du métier. Comme s’il fallait réparer l’image dégradée du journaliste par de l’imagerie d’Épinal. On perçoit aussi une difficulté, pour les tenants du non-retour des élus au journalisme, à envisager un rapport serein à la politique. Impossible, apparemment, de reconnaitre dans l’engagement une plus-value pour le journaliste, un élargissement de ses compétences et connaissances, un heureux temps de recul à l’égard de ses activités médiatiques, toutes choses qui, ensuite, pourraient se révéler utiles au média et à son public.

La politique n’est pas toxique pour le journaliste qui la touche. Au pire, elle sera décevante ou irritante. Il faudra interroger Olivier Maroy dans quelques mois…