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Nocturnes à la fenêtre

Numéro 3 – 2020 fictionItalique - par Marta Gracia Blanco -

Synopsis
Le désamour délie les langues : la douleur, le temps, la culpabilité, l’amour… Deux amis discutent de tout et de rien sur le divin et sur l’humain, dans l’attente de l’impossible : le retour de Carmelita.

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SCÈNE 1. EXTÉRIEUR, NUIT

Dans une pièce plongée dans l’obscurité, deux hommes fument accoudés à une fenêtre. Dehors, on aperçoit un océan de toits et, au loin, une lune ronde et brillante.

L’un

La souffrance, c’est surfait, mon pote. On devrait pas en avoir aussi peur. J’te parle pas de souffrance physique, ça c’est une vraie merde. Mais l’autre souffrance, la vraie, elle prend le dessus simplement parce qu’elle nous fout les boules alors qu’en fait personne ne succombe à une blessure à l’âme.

Passe-moi le joint.

L’autre

Toi, le stick te rend philosophique. Ça doit être parce que ça rime : stick – philosophique.

L’un

Ma grand-mère disait toujours « que Dieu ne t’éprouve pas au-delà de tes forces ». C’est vrai quoi. Y’a pas de quoi en faire un fromage.

L’autre en tirant un coup sur le joint :

J’te jure. Moi, je me méfie des gens qui passent à travers les gouttes. Ils doivent pas être normaux ceux-là.

L’autre

On mythifie la douleur, on la mythifie. Les poètes lui consacrent des livres entiers, ils souffrent dans leur chair, écorchés, les tripes à l’air. Et les artistes aussi. Rappelle-toi du type qui peignait, le gars de l’expo.

L’autre

Qui ça, Bacon ?

L’un

Bacon. Putain, y’a de quoi flipper. Et tu te dis, « merde, tant de douleur, ça troue le cul ». Tu t’obstines à ne pas souffrir, et t’es là, à lutter encore et encore. Tout ça pour quoi, puisque la souffrance est inévitable ? Ça fait chier, mais c’est comme ça.

L’autre

Et c’est bien comme ça, mec. Parce que si tu souffres pas, t’apprends rien. Tiens, tire encore une taffe.

L’un

Ce que j’veux pas c’est être comme tous ces gens qui mettent une capote anti-sentiments, tu vois c’que j’veux dire ? Un imperméable sur lequel ruissèle leur souffrance. Parce qu’alors ils ressentent plus rien. Souffrir, ça, ils ne souffrent plus. Mais ils ne ressentent plus non plus la joie, l’émotion, la passion électrique. À quoi bon vivre sans fous rires, sans paroles sincères, sans oser chantonner une petite rumba même si ça sonne faux ? Ce qui me fait vraiment peur c’est ça, devenir G.I. Joe, un zombie des sentiments.

L’autre

Carrément, mec.

Leurs regards se perdent sur les toits.

L’un

Du coup, tu crois que Carmela va revenir ?

L’autre, en lui prenant le joint :

Non mec, celle-là, elle ne reviendra pas.

L’un

Mmh.

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SCÈNE 2. EXTÉRIEUR, NUIT

La même pièce plongée dans l’obscurité, les deux mêmes hommes fument accoudés à la fenêtre, le même océan de toits. Et devinez quoi, la même lune ronde et brillante (d’une autre nuit pourtant).

L’un, fume lentement un joint. Au loin, les cloches sonnent minuit ; il tire une grosse taffe et dit :

T’as déjà vu le temps, toi ? Hein ?

L’autre

Bien sûr, mec. Ça passe après le sport. On annonce du soleil pour demain.

L’un

Non, pas ça. J’te parle du temps. Les minutes, les secondes. Tu les as déjà vues ? Touchées ? Tu as senti leur odeur ? Parce que moi pas. Et toi non plus… P’têt qu’un jour, dans un de ces documentaires qui passent à la télé, un berger ouzbek ou un pêcheur islandais nous diront qu’ils ont vu le temps.

L’autre, prenant le joint :

J’pense pas. C’est pas qu’y ait pas des trucs bizarres, mais ça, ça m’étonnerait.

L’un

Alors si on ne le voit pas, si on ne le sent pas, si on ne le touche pas, comment on peut savoir que le temps existe, bordel de merde ? Si ça s’trouve c’est comme pour Dieu. Ou Saint-Nicolas. Si ça tombe le temps, ce sont nos parents.

L’autre

Putain mec, avec quoi tu viens. Que Dieu ça soit pas ton truc, passe encore, mais que tu ne croies pas que le temps existe, putain, t’abuses. Et ce bide ? Et ce début de calvitie ? T’appelles ça comment toi ?

L’un

Le temps, c’est pas les rides. Ni les cheveux blancs. Ni les cloches de l’église. Ça, c’est le temps qui passe. Mais c’est pas le temps en soi. Tu vois c’que j’veux dire ? Il lui passe le joint.

L’autre

Ouais, mais non. T’as jamais vu l’amour non plus, tu ne l’as jamais senti ni entendu et pourtant l’amour existe, putain bien sûr qu’il existe. Et le désamour aussi. Et viens pas me dire que le désamour n’existe pas après les nuits que tu me fais passer depuis que Carmela t’a quitté. Bordel de merde.

L’un

Hé, ducon faut pas t’mettre dans cet état.

L’autre

C’est que j’pige pas de quoi tu me parles, si j’ai vu passer les heures, si j’ai senti les secondes. Casse pas les couilles.

L’un, tirant lentement sur le joint :

Carmelita… J’lai appelée cet après-midi pour lui demander de revenir et elle m’a répondu de lui laisser du temps. « Donne-moi du temps. J’ai besoin de temps. » Mais putain comment j’vais lui en donner ? Comment j’pourrais lui donner un truc sans être sûr qu’il existe ? Je sais même pas où je range mes caleçons, comment veux-tu que je sache où j’ai rangé le temps ?

L’autre

Les femmes font chier. C’est toujours pareil. C’est la même chose avec ma mère. « Maman, elle où est ma chemise ? Dans l’armoire. Elle n’est pas dans l’armoire, maman. Je te dis qu’elle y est. » Je retourne voir, elle n’y est pas. Elle se pointe et elle la trouve. J’parie c’que tu veux que ta Carmelita, elle te fait le même coup avec le temps, elle l’a rangé dans un tiroir et elle te le demande exprès pour que tu ne le trouves pas.

L’un

Quelle connasse, non ?

L’autre

À fond.

L’un

J’le trouverai jamais son temps, c’est ça ?

L’autre

Jamais.

L’un

Pfffff, putain de bordel de merde.

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SCÈNE 3. EXTÉRIEUR, NUIT

L’un et l’autre restent accoudés à la fenêtre à contempler l’océan de toits et une lune qui n’est plus si ronde, parce que la lune ne peut pas rester pleine et intacte nuit après nuit. Cette nuit, il n’y a plus de joint. Seulement une bouteille de Jägermeister à moitié vide et deux verres à moitié pleins.

L’autre

T’es bien pensif cette nuit, mec.

L’un

Oui.

L’autre

Et tu penses à quoi ? À Carmelita, pour changer ?

L’un

Non. Enfin si. Je pense à c’qu’elle m’a dit cet après-midi. Tu sais ce qu’elle m’a dit ?

L’autre

Ben non, qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

L’un

Elle m’a dit « c’est pas ta faute. C’est pas toi, c’est moi. » Elle m’a lâché ça comme ça. On se serait cru au beau milieu d’une rom com américaine, « It’s not you. It’s me ».

(Il soupire et boit une gorgée de Jägermeister.)

L’autre

Là, t’es vraiment dans la merde, mec. C’est la pire chose qu’une femme puisse te dire.

L’un

Pourquoi ?

L’autre

Mais parce que. Parce qu’elles disent ça quand elles pensent que t’es trop bon ou trop con pour entendre une vérité qui te briserait le cœur.

L’un

Une vérité ? Quelle vérité ?

L’autre

La vérité, putain. La vraie raison pour laquelle elle t’a quitté. Et ça peut être n’importe quoi, chais pas moi, qu’elle fricote avec le pharmacien. Qu’elle s’ennuie. N’importe quelle connerie. Ma sœur a largué son mec parce qu’avant de baiser, il pendait son caleçon sur un cintre à pinces. Tu crois vraiment que c’est une raison valable pour quitter quelqu’un ? Eh bien, elle l’a quitté. Et elle lui a dit, « ce n’est pas ta faute, c’est la mienne ». Parce qu’évidemment si elle lui avait dit qu’elle le quittait parce qu’il pendait ses caleçons sur un cintre, le mec aurait pété un câble. C’est quoi c’te connerie de faute ?

L’un

C’est ce que j’ai dit à Carmelita.

L’autre

Attends, tu lui as dit pour les caleçons de ma sœur ? Tu te fous de ma gueule !

L’un

Mais non. Je lui ai dit que ce n’était pas une question de faute. Qu’une relation amoureuse comme la nôtre est née librement, elle s’est construite sur la liberté et que là où il n’y a aucune entrave, il ne peut y avoir de faute. Tu comprends ? L’amour, c’est pas une décision rationnelle, ça vient du fond de tes tripes, de l’hypophyse, c’est purement intuitif, ça relève des neurosciences et tout ça. Et si tomber amoureux n’est pas une décision rationnelle, cesser d’aimer ne l’est pas non plus. Et là où il n’y a pas de décision consciente, comment peut-on parler de faute ? Tu comprends ?

L’autre

Je sais pas. Tu peux dire ce que tu veux, mais deux personnes ne se quittent pas si l’une d’entre elles ne le veut pas. Et celui qui veut rompre, eh bien, c’est sa faute.

L’un

Non, non. La faute, c’est autre chose. Ça doit être autre chose. D’ailleurs…

L’autre

D’ailleurs ?

L’un

D’ailleurs, j’ai dit à Carmelita que de toute façon c’était la faute de sa mère. Ou la mienne. Je ne sais pas.

L’autre

De sa mère ? Arrête tes conneries, mec. Tu sais bien que sa mère est morte quand elle était petite !

L’un

La mère est toujours l’ultime responsable de tout ce qu’on est et de tout ce qu’on n’est pas, tout comme l’a été la mère de la mère et on peut ainsi remonter, dans une spirale de récriminations, jusqu’à la nuit des temps, jusqu’à la bactérie originelle qui, elle, n’avait pas de mère et donc fut dévorée par un sentiment de culpabilité dont elle n’a pas pu se défaire parce qu’elle n’avait personne à qui faire de reproches.

L’autre

T’as trouvé ça tout seul ?

L’un

Non, je l’ai lu ça sur internet.

L’autre

Et t’as lâché ça à Carmelita ?

L’un

Comme ça. D’une traite.

L’autre

T’es à l’ouest mec, très à l’ouest. T’es un bon gars, mais t’es vraiment à l’ouest. Ça ne m’étonne pas que Carmelita t’ait largué.

L’un

Mais c’est ça la clef.

L’autre

Ah bon ?

L’un

La clef se trouve dans les subordonnées. Tu vois ? Moi, j’ai toujours été un bon gars et j’ai toujours été à l’ouest. Tant que c’était « t’es à l’ouest, mais t’es un bon gars », Carmelita est restée. Mais après l’ordre des mots a changé, tu vois ? La phrase principale est devenue la phrase subordonnée et la subordonnée, la principale. C’est à ce moment-là que je suis devenu un bon gars, mais à l’ouest. C’est à ce moment-là que Carmelita m’a quitté.

L’autre

Tu fais les questions et les réponses.

L’un

Tu l’as dit.

(Il ne reste alors plus de Jägermeister ni dans la bouteille ni dans les verres. Et ils restent là, l’un et l’autre, à boire la lune.)

Traduit de l’espagnol par les étudiantes de traduction littéraire Master 2 de l’École d’interprètes internationaux de l’U-Mons et Cristal Huerdo Moreno

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Marta Gracia Blanco


Auteur

licenciée en droit et en théorie du droit. Elle a travaillé pendant dix ans dans des PME et, depuis mai 2015, est bourgmestre de La Almunia de Doña Godina (Saragosse - Espagne)