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Mémoire courte

Numéro 06 – 2022 - par Aline Andrianne -

La presse actuelle, devant faire face à la concurrence de l’information sur internet, à la désinformation sur les réseaux sociaux, à la baisse du nombre d’abonnés (en partie due à l’augmentation impressionnante du prix de ces mêmes abonnements) est mise sous pression. Et, comme une bière sous pression, quand elle s’épanche sur un sujet, elle tente de se faire mousser. Pour cela, plus besoin d’un traitement nuancé et approfondi, plus besoin d’une double vérification des faits avant publication : il suffit (...)

La presse actuelle, devant faire face à la concurrence de l’information sur internet, à la désinformation sur les réseaux sociaux, à la baisse du nombre d’abonnés (en partie due à l’augmentation impressionnante du prix de ces mêmes abonnements) est mise sous pression. Et, comme une bière sous pression, quand elle s’épanche sur un sujet, elle tente de se faire mousser. Pour cela, plus besoin d’un traitement nuancé et approfondi, plus besoin d’une double vérification des faits avant publication : il suffit d’une bonne polarisation et d’une mémoire courte. La polarisation vise à simplifier les débats : on est pour ou on est contre, on est ami ou ennemi, mais de nuances, il n’y en a plus ! Les lois, les personnalités, les faits sont tous présentés soit sous un jour héroïque, fabuleux, extra-ordinaire — raison pour laquelle la presse nous en ferait l’écho — soit à l’opposé, sous une ombre de vicissitude, d’opprobre et de dégradation morale qui encourage à la condamnation.

Ainsi, l’élection de Sammy Mahdi à la présidence du CD&V ce 25 juin 2022 a été l’occasion, pour la presse, de publier des articles élogieux sur celui qu’on surnomme « le Barack Obama du Aldi » (dixit himself). Jeune « ambianceur », « malin et souriant » (dixit Le Soir), Sammy Mahdi s’est fait connaitre dans le gouvernement De Croo [1] en succédant à Maggie de Block et Theo Franken au secrétariat à l’Asile et à la Migration. Une charge dont, en cette fin juin 2022, la presse dit qu’il « a su profiter pour se faire un nom sans avoir besoin de tomber dans les travers de son prédécesseur [2] ». Phrase plutôt ambigüe, si pas en contradiction évidente avec les accusations lancées seulement quinze jours plus tôt via cette même presse : « Asile et migration : Sammy Mahdi soupçonné de violer sciemment le droit à l’accueil » (Le Soir, 14 juin 2022) ; « Sammy Mahdi soupçonné de non-respect du droit à l’asile par la justice » (BX1, 14 juin 2022) ; « Un juge soupçonne Mahdi de s’assoir à dessein sur le droit à l’accueil » (La Libre, 13 juin 2022). Et cela, sans compter les multiples débats qui ont jalonné son mandat pendant les deux années où il l’a exercé, dont, entre autres, ses déclarations quant à la nécessité de poursuivre les rapatriements d’Afghans après le retour des Talibans dans le pays (« Ce n’est pas parce que des régions d’un pays sont dangereuses que tout citoyen de ce pays a automatiquement droit à une protection » déclarait-il en aout 2021 [3]). Sammy Mahdi n’est donc pas tombé dans les travers de ses prédécesseurs ? Un doute me saisit… n’aurait-il pas poussé le bouchon un peu plus loin, Maurice [4] ?

Un doute bien évidemment renforcé par le choix des mots pour qualifier ce nouveau président de parti : il n’est pas « pertinent » ou « juste » [5], c’est un « ambianceur hors pair » qui a « déjà ses fans ». La presse, tout en oubliant son travail d’excavation, de rappel des faits et d’alerte démocratique, fait donc le jeu de cette nouvelle politique basée sur le sensationnel, sur l’émotion plutôt que sur les programmes, les idées et les projets de lois, en soulignant la qualité d’animateur de ce nouveau ponte de la politique belge. Sammy Mahdi a ainsi été élu à 97 % parce que c’est un joyeux luron, qui rassemble autour de lui, qui fédère autour de… sa personnalité. C’est en effet ce que souligne le terme « fan », qui, dans le dictionnaire, est synonyme d’admirateur, de fanatique — à comprendre donc comme une adhésion, un soutien plein et entier à une individualité que l’on n’arrive plus à juger de son esprit critique. Cette idolâtrie de la personnalité (déjà sentie dans l’élection de Donald Trump aux États-Unis, par exemple) est ainsi renforcée par la description journalistique de cette élection : Sammy Mahdi est présenté « bondissant tout sourire […], smartphone à la main, sur la petite scène du parc Plopsaland à la Panne [6] ». Le cadre même de cette nouvelle politique se décentralise : elle s’établit désormais dans les parcs d’attractions, sur Twitter et les réseaux sociaux, mais plus dans les hémicycles officiels où la parole est régulée et doit être mesurée — et donc rapportée avec nuance. D’un même mouvement, la presse se décentre, elle aussi, des vrais enjeux, et rapporte l’accessoire, le fun, ce qui suscitera une adhésion ou un rejet émotionnel.

Aujourd’hui ainsi, la politique (et la presse qui s’en fait l’écho) nous propose des sensations fortes à l’aune de celles apportées par les montagnes russes : des montées vertigineuses (c’est-à-dire dans la course à l’instantanéité), de la passion (par exemple dans les débats autour de l’école), des positionnements forts et clivants (comme dans le traitement de la guerre russo-ukrainienne), des tweets-chocs visant à décrédibiliser les autres joueurs de cette triste tragicomédie (voir @George-L Bouchez), et des descentes tout aussi brutales qui retournent l’estomac sur fond de scandales, de malversations et de petits marchandages politiques obséquieux (la pudeur m’empêchera ici de donner un exemple).

Évidemment, ces effets de looping, tant politiques que journalistiques, sont accrus par cette perte de mémoire de la presse. Oublier, effacer les précédents scandales pour ne garder que l’actualité la plus fraiche, la plus récente, la plus juteuse, permet dans une naïveté toujours renouvelée de vendre des journaux, de susciter des clics, d’encourager la fausse polémique autour d’un pour ou contre souvent stérile (par exemple à la question complexe des conditions d’accueil des migrants s’est substituée sa variante simpliste du pour ou contre l’immigration — qui ne fait émerger aucune solution durable et encourage un traitement inhumain de ces personnes). Cette absence de repères dans la presse agit donc comme l’attraction « Psyké Underground » de Walibi sur nos sens : en nous plongeant dans le noir, elle accroit nos sensations et titille nos émotions. On ressort alors de cette expérience investi d’une conviction : on aime ou pas, on soutient ou pas, et on exprime son opinion sans argument, haut et fort, en plaidant pour le droit à l’expression (comme si ce droit était illimité et non contraint par des devoirs).

Cette vision courte est d’autant plus rétrécie, en Belgique, par la scission Nord-Sud de la presse, qui rajoute des œillères à l’absence d’historicité. Ainsi, si on a pu dire que Sammy Mahdi n’était pas tombé « dans les travers de ses prédécesseurs » (pour ma part, je mets au pluriel), il faut aller lire la presse flamande pour comprendre les ressorts implicites d’une telle déclaration (et pas d’excuses pour les mauvais Belges francophones qui ne savent toujours pas lire le néerlandais, le site Daardaar.be se charge de traduire pour eux les articles qui font débat de l’autre côté de la frontière linguistique). La politique de Théo Franken lors de son mandat de secrétaire à l’asile et la migration y est ainsi qualifiée de « rupture radicale » du point de vue de la rhétorique utilisée, considérée par certains comme « une ingénieuse stratégie de dissuasion [7] ». Dès lors, pas de pas de travers pour Sammy Mahdi qui poursuit simplement cette stratégie de dissuasion de la migration, quitte à ne pas respecter le droit d’accueil. Comme cause est pointé du doigt un manque crucial : « la conclusion d’accords clairs, avec les pays en question, concernant le renvoi des personnes qui ne peuvent demeurer en Belgique. La volonté ne suffit pas : la coopération de ces pays est indispensable [8]. » Le ton est donné : il y va de la volonté de la Belgique de renvoyer les migrants qui arrivent sur son territoire et de la nécessité de trouver des accords bilatéraux pour renvoyer à l’envoyeur la marchandise indésirable/surnuméraire. Mais de ces déclarations inhospitalières, aucun écho dans l’article francophone à la gloire du nouveau président de parti. La page est tournée, son nouveau titre lui assure une nouvelle couverture médiatique, de même que la barrière de la langue qui empêche la transmission des points de vue entre les deux entités principales du pays.

Ainsi, la vision transmise par la presse de la politique et de l’actualité, ne nous permet pas/plus d’avoir sur les faits un regard critique, nuancé et replacé dans son cadre historique. Chaque actualité devient une attraction qui doit jouer d’un effet d’annonce, surprendre, faire peur, susciter des émotions violentes et tant pis pour l’esprit distancié d’analyse qui permettrait de trouver des solutions communes aux problèmes politiques sérieux.

Malheureusement, je n’aime pas (et je n’ai jamais aimé, malgré mon jeune âge) les montagnes russes et autres grands huit. Continuons donc de soutenir les petites publications intellectuelles et indépendantes, qui prennent le temps long de l’analyse, à l’instar de Médor, d’Agir par la Culture, de Médiapart, ou de La Revue nouvelle (et bien d’autres encore), souffrant de la désaffection des politiques publiques visant le financement de la presse (évidemment, pourquoi financer correctement des publications qui, élargissant le regard, pourraient écorner durablement l’image de ces politiciens et de leurs politiques) ! Continuons ainsi de nous informer correctement, parce que l’information est cruciale en démocratie (et fera de nous des bêtes de longue mémoire).


[1Attention, la Flandre connaissait déjà le personnage pour ses chroniques « au vitriol » dans le quotidien De Morgen, et ses participations à des « talkshows populaires » (cf. deuxième référence note 2).

[2Biermé M., « Sammy Mahdi, le “Barack Obama du Aldi”, tient sa revanche », Le Soir, 27 juin 2022, même si un message contraire est délivré dans un autre article du même journal : Biermé M., « Sammy Mahdi (CD&V) s’en va par la petite porte », Le Soir, 25 juin 2022.

[3« L’Afghanistan et ses migrants inquiètent les pays européens, Sammy Mahdi opposé à un arrêt des retours », RTBF, 10 aout 2021.

[4Et pour le coup, même Théo Franken est d’accord avec moi, le bilan de Sammy Mahdi n’est pas bon : « il a fait de grandes promesses qu’il n’a pas tenues. […] Il n’a pas non plus fait campagne pour décourager les migrants à venir en Belgique. Surtout, il n’a pas eu le courage de sortir du paradigme qui encourage les trafiquants d’êtres humains. On doit arrêter de donner l’asile à ceux qui arrivent illégalement en Belgique » (Biermé M., « Theo Francken (N-VA) : “Sammy Mahdi n’a pas tenu ses promesses” », Le Soir, 25 juin 2022). Des propos qui soulignent bien l’absence de rupture de politique par rapport à son prédécesseur, même si celui-ci aurait mieux fait.

[5Il n’est par ailleurs pas qualifié de sérieux, d’ambitieux ou de porteur de changement — non, la presse se contente de souligner des qualificatifs dont on cherche l’intérêt pour un poste politique à responsabilités.

[6Biermé M., « Sammy Mahdi, le “Barack Obama du Aldi”, tient sa revanche », Le Soir, 27 juin 2022.

[7La stratégie employée ne visait donc pas l’amélioration de l’accueil des migrants et demandeurs d’asiles, mais la dissuasion, et soulignons bien cet habile glissement de politique qui n’est pas explicite jusqu’au bout… parce qu’il ne faudrait pas donner mauvaise conscience aux concitoyens belges qui ont voté pour ces politiques.

[8Haeck B., « Asile et Migration : un ministère qui ne paie plus électoralement », Daardaar.be, 29 juin 2022.

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Aline Andrianne


Auteur

Aline Andrianne est professeure de français (FLE), assistante à l’université Saint-Louis Bruxelles et doctorante en linguistique française