Logistique des pandémies

Laurent De Sutter
philosophie, Covid-19, pandémie, flux, globalisation.

Un réflexe immédiat est la recherche des « responsables » des pandémies. Pourtant, cette recherche est sans doute vaine, voire ridicule. Finalement, la question des pandémies est peut-être si étroitement liée à la logistique qu’elle est indissociable du processus humain de fabrication du monde.

Peste

L’agent Smith [1] était excédé. Cela faisait plusieurs heures, à présent, qu’il interrogeait Morpheus de manière brutale, sans parvenir à le faire craquer. Jamais n’avait-il été aussi proche du but de sa mission : arracher à un être humain qui le connaitrait le moyen d’accéder à Zion, la dernière ville résistante. Il était à deux doigts, pourtant. Mais la volonté de Morpheus se trouvait tout entière maintenue par la conviction qu’il venait de découvrir l’Élu, celui qui, précisément, permettrait à Zion de se soulever contre le règne des machines représentées par Smith. En un geste inattendu, l’agent décida donc de s’adresser au capitaine rebelle de manière directe, privée et il déconnecta son oreillette de la Matrice. « J’aimerais partager une révélation que j’ai éprouvée pendant le temps que j’ai passé ici, lui dit-il après s’être carré sur une chaise. Elle m’est parvenue lorsque j’ai entrepris de classifier votre espèce. J’ai compris que vous n’étiez pas véritablement des mammifères. Tout mammifère, sur cette planète, développe de façon instinctive un équilibre naturel avec son environnement, mais pas vous, les humains. Vous vous installez dans un endroit et vous vous multipliez, vous vous multipliez, jusqu’à ce que toutes les ressources naturelles soient épuisées. La seule manière que vous ayez de survivre est de vous répandre vers un autre lieu. Il y a un autre type d’organisme sur cette planète qui adopte ce comportement. Savez-vous lequel ? Le virus. Les êtres humains sont une maladie, un cancer de cette planète. Vous êtes une peste. Et nous sommes le remède. » C’était un monologue agressif et implacable, qui prétendait témoigner d’une lucidité supérieure, tout en démoralisant son interlocuteur. Bien entendu, il était tout à fait possible de l’écarter d’un revers de la main, comme on le ferait d’un discours trop entendu, d’une caricature comme il s’en dessine de temps à autre du côté des grands misanthropes. Pourtant, l’agent Smith n’avait pas entièrement tort. Si on écartait la rhétorique du mépris, il y avait quelque chose de vrai dans la description d’une humanité possédant plus d’un trait en commun avec les modes d’opération d’un virus. Deux points de son discours, en particulier, rendaient un écho de vérité : celui voulant que ce qui caractérise les êtres humains et les virus soit leur tendance à se déplacer, et celui selon lequel cette tendance soit liée à la gestion des conséquences de leur multiplication sauvage, c’est-à-dire de leur quantité. Un mot synthétisait ces deux points : le mot de « logistique ».

Cohabitation

De fait, toute l’histoire des épidémies repose sur quelque chose comme une communauté de destin : il n’y a de virus que là où les êtres humains se sont organisés pour vivre en groupes plus importants que quelques individus. À partir de ce qu’on continue à appeler « révolution néolithique » (soit vers 9000-7000 avant notre ère), de nouvelles techniques d’exploitation des terres les plus fertiles entourant un certain nombre de bassins hydrologiques, comme le delta du Tigre et de l’Euphrate, autorisèrent, en effet, la création des premières installations sédentaires. Composées de quelques familles au départ, celles-ci vont grossir avec le temps et finir par former les premiers villages, les premières villes, les premiers espaces de cohabitation de masse de l’histoire. Or, cette cohabitation n’impliquait pas seulement les humains, elle impliquait aussi toutes les créatures qui accompagnaient leur sédentarisation au nom des exigences de la nourriture, de l’équipement, etc. Les communautés néolithiques étaient donc des communautés qui comptaient autant de non-humains, animaux et végétaux, qu’ils comptaient d’humains, voire davantage si on y ajoutait les populations microscopiques vivant en symbiose avec eux : insectes divers, micro-organismes, bactéries, etc. L’organisation néolithique des communautés constitua la première expérimentation de cohabitation à grande échelle entre espèces, et même régimes, qui n’étaient pas nécessairement faits pour vivre ensemble, ou, en tout cas, pour vivre ensemble de manière pacifique. De façon symptomatique, les premières épidémies de l’histoire remontent aussi à cette période. C’est dès le néolithique que l’on voit apparaitre les traces de disparitions soudaines de villes entières, disparitions dont la seule explication possible est qu’elles sont dues à des attaques brutales de maladies. De fait, la cohabitation étroite avec les non-humains, ainsi que leurs populations parasites, favorisa les échanges interespèces, pour le meilleur comme pour le pire, certaines maladies animales se découvrant une affinité pour le milieu biologique humain. Très tôt, donc, le fait que les humains aient découvert des techniques permettant d’assurer un mode de vie plus stable et une exploitation plus efficace de l’environnement conduisit paradoxalement au renforcement d’autres types de menaces à sa survie, les virus bénéficiant aussi des résultats des innovations humaines.

Circulation

Mais ce n’est pas tout. À côté de la mise en place d’une écologie nouvelle, dont les effets secondaires n’étaient pas maitrisés par ceux qui s’en voulaient les principaux bénéficiaires, les techniques d’exploitation du monde développées dès le néolithique favorisèrent sa diffusion. Pourvu que certaines ressources fussent présentes (pour l’essentiel, de l’eau), il était possible d’acclimater les technologies et les stratégies développées dans les grands bassins fertiles. Il suffisait pour ça d’en adapter les réseaux logistiques (donc, au début, les premières routes ainsi que les premiers systèmes d’irrigation et de canalisation de l’eau) au contexte local. Depuis toujours, les humains avaient été nomades : ils connaissaient mieux que personne l’importance de la circulation, de sorte qu’au moment où ils décidèrent de s’installer en un lieu spécifique, ils se contentèrent de renverser le mouvement de celle-ci. Plutôt que passer leur temps à se déplacer, ils organisèrent progressivement les moyens permettant de faire venir les choses à eux, que ce soit l’eau, précisément, ou, plus tard, des céréales, du bétail, des travailleurs, et ainsi de suite. C’est-à-dire que les premiers groupes humains se transformèrent rapidement en attracteurs logistiques, en nœuds plus ou moins importants dans un réseau de circulation des êtres et des choses sans lequel la vie locale demeurerait limitée. La croissance des groupes devint conditionnée à l’extension de leur prise sur leur environnement, et donc à leur capacité de se saisir à distance de ce dont ils avaient besoin pour assurer leur subsistance, sans parler de leur développement. Pour pouvoir vivre ici, il fallait qu’il y eût aussi de la vie là-bas, et que l’une comme l’autre puissent être mises en communication de sorte à se soutenir de manière mutuelle. Comme il fallait s’y attendre, cette extension progressive de la gestion de la vie ne fut pas sans conséquence sur la manière dont les populations parasites des êtres humains y aménagèrent leur place. Avec les matières premières, le bétail ou les commerçants eux-mêmes, les créatures qui avaient fait du microcosme néolithique leur résidence accompagnèrent aussi les méandres des déplacements géographiques. Si les épidémies naquirent de la concentration interespèces organisée par les êtres humains, les pandémies, elles, apparurent avec leur dissémination sur toute la surface de la planète. Elles furent la marque du succès dans la colonisation.

Modernité

Il faut donc dire ceci : il n’y a rien de nouveau dans les pandémies contemporaines. Elles ont accompagné l’histoire de l’humanité comme son ombre portée, ou plutôt comme l’ombre portée des succès, plus ou moins brillants et plus ou moins inconscients, qu’elle a rencontrés sur le chemin de sa propre diffusion. Il serait même possible de dresser une sorte de ligne des pandémies qui servirait de contrepoint à la narration traditionnelle des étapes considérées comme les plus décisives de la conquête humaine de la planète. Les grandes pestes qui ont affecté le monde entier depuis l’époque d’Antonin le Pieux, au IIe siècle de notre ère, portèrent toutes témoignage d’un état spécifique du développement logistique des civilisations qu’elles ravagèrent. Les épidémies de malaria, de fièvre jaune, de typhus, etc., qui balayèrent le continent nord-américain après l’arrivée des Européens, elles aussi, marquèrent le fait qu’il est impossible de penser les maladies en dehors de la fabrique du monde humain. En clôturant le globe sur lui-même, les explorateurs contribuèrent aussi à finir de boucler les voies de circulation des créatures qui les accompagnaient, qu’il s’agisse des cochons, des lapins et des chevaux, de toute une série de plantes, comme la canne à sucre ou, bien entendu, des bactéries et des virus. Les pandémies de l’âge industriel, de ce point de vue, ne changèrent pas grand-chose : elles se contentèrent de se déployer dans un contexte où les connexions logistiques étaient plus nombreuses et où la concentration humaine avait atteint un point de non-retour. Avec la modernité, les pandémies devinrent véritablement des pandémies au sens où il n’était plus aucun coin du globe qui pouvait prétendre s’excepter du réseau de connexions permettant la circulation des choses et des êtres. Mais, du point de vue de leur nature, le développement industriel et la mondialisation ne transformèrent pas les conditions de la cohabitation entre les humains et leurs parasites ; les pandémies étaient inscrites dans le fait que les humains ne peuvent pas vivre seuls, et que certaines formes de vie profitent de cette impossibilité de la solitude pour pouvoir exister aussi. Partout où la logistique permettra la multiplication des êtres humains, il y aura des créatures susceptibles d’en profiter ; et plus cette logistique rendra possible la survie d’un grand nombre d’individus, plus ils seront susceptibles d’abriter cela même qui est le mieux capable de les détruire.

Monde

Lorsque Martin Heidegger se permit sa célèbre remarque voulant que les animaux fussent « pauvres en monde », il se trompait donc deux fois : non seulement les animaux ont-ils un monde, mais ce monde, pour une grande partie d’entre eux, n’est autre que celui que nous avons fabriqué. C’est là une grande leçon des discussions relatives à la question de savoir si nous sommes entrés dans l’Anthropocène ou non : nous découvrons soudain qu’un monde n’est jamais donné, mais toujours fait. Toutes les activités auxquelles se sont livrés les êtres humains n’ont pas eu d’autre but que la constitution de quelque chose comme un monde, un espace vivable, à la surface d’une planète dont il n’était pas acquis qu’elle fût habitable. Il se fait juste qu’un tel monde ne se construit pas tout à fait seul. Pour qu’il y ait monde, il faut la collaboration d’un nombre considérable d’êtres, certains agissant de manière plus ou moins invitée et d’autres en sous-main. Parler de logistique, c’est parler de l’ensemble des conditions au nom desquelles il y a un monde, et donc aussi des conséquences que l’application de ces conditions à la vie des humains implique en termes d’invités indésirables. Nous ne sommes pas seuls au monde ; le fait même qu’il y ait un monde implique la cohabitation avec des myriades d’autres êtres, depuis les morceaux de roche excavés dans les mines jusqu’aux micro-organismes synthétisant l’oxygène ou filtrant les rayons du soleil dans l’atmosphère. La force exorbitante des êtres humains, s’il y en a une, n’a donc consisté qu’à imposer une note dominante, une règle d’ordre, au monde dans lequel ils avaient embarqué les autres, non sans qu’ils l’adaptent ensuite à leur sauce. Car c’est le fait de toute cohabitation d’altérer ce avec quoi on cohabite, de contribuer à modifier le design du monde fabriqué par ceux chez qui on s’invite. Dans le cas des pandémies, cette altération peut être mortelle pour toute une série d’individus ; pour les autres, elle constitue plutôt une manière de tirer les ultimes conséquences des facilités offertes, jusqu’à ce que, par une réaction de défense, celles-ci soient fermées. Il serait stupide de croire que nous pourrions l’empêcher, que nous serions capables de décider de l’accès au monde comme nous prétendons décider de l’accès de telle ou telle catégorie de personnes sur le territoire de telle ou telle nation. Dans un monde, fermer une porte équivaut toujours à ouvrir une fenêtre.

Faute

Une conclusion essentielle doit être tirée de tout ceci, une conclusion radicalement opposée à celle que l’agent Smith voulait faire comprendre à Morpheus afin de le démoraliser. Cette conclusion, ce serait celle voulant que, dans l’histoire des pandémies, et en particulier dans son volet contemporain, il serait possible de désigner des fautifs, des responsables, des individus à blâmer. Les candidats sont nombreux, pourtant : du capitalisme industriel à la gestion néolibérale des populations, en passant par l’Occident colonisateur ou la psyché anthropocentriste des humains, ils n’ont pas manqué de recevoir l’attention des critiques de tous horizons. Mais il n’y a rien de plus ridicule, de plus absurde, que ce réflexe critique. De la même manière qu’un virus ne possède aucune raison morale d’en vouloir à celui ou celle qu’il abat, personne n’est responsable de l’état du monde que nous contribuons tous à construire, pour notre plus grand bénéfice et celui d’une série d’autres espèces. En réalité, le fait même que le monde soit fabriqué, soit le résultat de nos soins aussi jaloux qu’incompétents, devrait susciter chez nous un réflexe paradoxal de solidarité vis-à-vis des passagers clandestins de la vie que nous avons organisée. Dans le monde tel que nous l’avons conçu, il est, en effet, devenu difficile de distinguer ce qui est virus et ce qui ne l’est pas, ce qui est parasite et ce qui ne l’est pas, ce dont l’infrastructure logistique du monde est le soutien ou pas. S’il est indéniable qu’un grand nombre de paramètres relatifs à la concentration et à l’extension logistique de l’humanité sur la planète Terre pourraient être mieux gérés, cette gestion n’est pas une question de projet politique ou économique. Elle est une question de projet cosmologique, voire cosmologistique. Les routes, canaux, ponts, rails, tunnels, câbles, tuyaux, conduites, pipelines qui recouvrent la planète de leurs réseaux sont par définition des systèmes de circulation sans lesquels il n’y aurait pas de vie du tout — à proprement parler, ils sont la vie, parce qu’ils sont le monde. Tout l’enjeu, pour ceux qui souhaiteraient maitriser davantage le flux d’indésirables, consiste donc à commencer par mesurer à quel point, davantage que n’importe quelle forme de discours ou d’idéologie, c’est d’eux que, tous ensemble, nous dépendons. Nous ne pourrons jamais nous défaire de cet ensemble aux frontières floues, mais nous pouvons au moins en apprendre la raison d’être.

[1NdR : Les personnages et évènements décrits ici font référence à la trilogie Matrix (Matrix, 1999, Matrix Reloaded, 2003 et Matrix Revolutions, 2003), films australo-américains de science-fiction réalisés par Les Wachowski.


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