Les ombres du palais, de L. Bonvent et M.-Fr. Plissart

Damien ScaliaEvelyne Mertens

L’ouvrage [1] ici présenté est la récigraphie d’un lieu particulier pour Bruxelles : son Palais de justice. À travers trente-et-une histoires de personnes qui le côtoient, qui y travaillent, qui y ont vécu des moments clefs de leur vie, les autrices offrent à la lecture un Palais de justice sous un nouveau jour, plus intime, plus émotionnel que ce que nous en donnent les écrits que nous avons l’habitude de lire sur ce bâtiment. C’est, en effet, bien souvent par le biais de l’architecture, de l’urbanisme, de l’histoire ou du droit qu’est présenté le Palais de justice de Bruxelles. L’approche est ici différente. C’est grâce aux voix des personnes qui le peuplent, qui l’ont peuplé ou même qui refusent d’y entrer, recueillies par Lise Bonvent, et aux photographies tantôt imposantes tantôt intimistes de Marie-Françoise Plissart, que l’on (re)découvre ce palais si particulier.

Lieu commandé par Léopold II, il est bien souvent synonyme de la grande histoire de la Belgique, mais aussi de sa part la plus sombre. La première pierre du palais a été posée le 31 octobre 1866 et sa construction, sous le contrôle de son architecte Joseph Poelaert, s’est terminée après sa mort, en 1883. Presque vingt ans pour construire une des plus grandes salles des pas perdus d’Europe, espace autour duquel tout le palais est érigé. Nous le verrons, une partie de cette histoire se retrouve grâce aux récits individuels : les petites histoires forment la grande à la manière de Sylvain Ouillon et de son ouvrage monumental Les jours ou encore Une histoire de France abordée par Nathalie Heinich au travers de son histoire familiale.

En effet, les histoires, petites et grandes, font partie intégrante de nos vies. Qu’on se les raconte à soi-même ou aux autres, elles ont une valeur pour appréhender nos représentations (individuelles autant que collectives), comment nous voyons le passé et ce que nous souhaitons pour le futur. Comme l’explique Jérôme Bruner[Bruner J. (2010), Pourquoi nous racontons-nous des histoires ?, Paris, Retz (Petit forum), p. 58.]] : « Se raconter, c’est en quelque sorte bâtir une histoire qui dirait qui nous sommes, ce que nous sommes, ce qui s’est passé, et pourquoi nous faisons ce que nous faisons ». Notre mémoire et les récits que nous créons ne sont donc jamais figés, ils se meuvent en fonction de la personne qui nous fait face et du contexte. La pratique du recueil de récit de vie revendique d’ailleurs cette subjectivité comme une richesse. La production d’une identité mouvante par la narration implique de ne pas vouloir réifier l’histoire, mais de lui donner du sens[Pineau G. et Le Grand J.-L. (2013), Les histoires de vie, Paris, PUF, « Que sais-je ? ».]]. Cet aspect donc, loin d’être une faiblesse méthodologique, est au fondement même du récit de vie.

Écrire sur l’expérience que l’on a d’un lieu permet de transformer ce qui est individuel en collectif par la création d’une histoire commune. La coconstruction de l’histoire qu’implique le récit de vie relie alors les différentes expériences et se veut créatrice de sens. Les souvenirs épars de moments de vie prennent sens grâce au thème commun et le palais se voit réhabilité grâce aux souvenirs de chacun·e. Cette dynamique rend l’approche du Palais de justice par le récit de vie particulièrement pertinente. Le lecteur et la lectrice se rendent compte au fil des récits que ce palais ne serait rien sans les personnes qui le peuplent, pour certaines contre leur gré.

C’est ainsi qu’à travers trente-et-un courts récits, on perçoit d’abord quelques éléments historiques : l’ouvrage dévoile la manière dont les Marolliens ont été expropriés et expulsés pour construire le palais, les Allemands mettant le feu aux archives durant la guerre, des évasions spectaculaires, mais aussi les diners et les réceptions somptueuses d’un autre temps. En outre, on y rencontre des traumatisé·e·s qui refusent d’y mettre les pieds — « Chacun ses limites » (p. 25) —, mais aussi des liens passionnés qui ne faiblissent pas. Certain·e·s y travaillent depuis des dizaines d’années et posent un regard mélancolique sur les salles qui se vident petit à petit. Pour elles et pour eux, il fut un temps où le palais était plus vivant. Pour d’autres, il n’est qu’une étape dans leur carrière, un lieu de travail un peu encombrant et peu pratique dont on s’accommode tant bien que mal : « avec le temps, nous parvenons, lui et moi, à connaitre des moments de grâce » (p. 42). Son gigantisme prétentieux se transforme parfois en défaut raillé avec une certaine forme de tendresse : « Ce palais se veut grandiose, tout en étant assez loqueteux ; il s’effondre de toute part, mais demeure obstinément » (p. 22). L’endroit permet de voir se côtoyer des univers différents voir opposés : metteurs en scène, pensionné·e·s qui reviennent pour des remplacements, juges, avocat·e·s, kiosquier, greffier·ère·s, secrétaires, responsables de la sécurité et, bien sûr, justiciables. Ainsi, les histoires d’audiences, comme autant d’anecdotes qui ponctuent l’ouvrage, nous apprennent beaucoup sur la justice autant que sur ses acteurs et actrices.

Dans « L’élégant » (p. 41), on est greffier de père en fils. Au fil de cette histoire, le palais est toujours présent, en filigrane. Aucune nostalgie, aucun attrait de la part du narrateur pour le bâtiment : il y travaille, c’est tout. Il y découvre les rouages de la justice et les illusions qu’elle suscite. D’apparences solides, la justice et le palais ont ceci de commun qu’on en voit les fissures quand on s’en approche trop. En regard du texte, la photographie de Plissart montre quatre magistrats discutant sous le regard sombre du portrait d’un prédécesseur en hermine. La scène semble conviviale et se passe dans un couloir, un endroit passant. Passé, présent et avenir se conjuguent en un instant.

« Le pilier » (p. 45) nous raconte son activité d’huissier qu’il exerce et les gestes qu’il fait depuis plus de vingt ans, aussi invisibles qu’indispensables au bon fonctionnement de la justice. Paradoxalement, la proximité avec les détenu·e·s lui a permis de découvrir la dimension humaine de la justice qu’il sert. Il relate aussi l’évasion d’un justiciable et ce que la peur ressentie a changé en lui. Sur la photographie de la monumentale salle des pas perdus qui répond au texte, on peut voir quatre hommes : trois sont en costume-cravate, ils ne font que passer ; le quatrième est plus jeune, il a l’air préoccupé et patiente en regardant ses baskets.

Sont aussi convoqués les clients de la justice ; ceux et celles qu’elle fait souffrir ou sauve parfois. Ainsi, dans « Le cœur déchiré » (p. 144), les autrices partagent la souffrance d’une mère, qui connait trop bien ce palais, qui aurait aimé ne pas y mettre le pied, mais qui soutient son fils tant que cela est possible. Dans « Tout a changé » (p. 121) se dévoile l’expérience d’un justiciable, complice du « Grand blond », qui explique comment la justice est à l’image des couloirs sombres du palais dans lesquels il s’est perdu. Les transferts jusqu’au palais sont synonymes d’attente et cela les rend difficiles. Cette attente est celle de la procédure pénale en général qui est ici magnifiquement concrétisée par son témoignage.

Le Palais de justice est aussi le lieu de moments heureux : les anniversaires fêtés, un baiser volé, la découverte d’une bibliothèque, la soupe partagée au restaurant, une rencontre ou encore la vue fabuleuse depuis la coupole et son emplacement pratique pour aller boire une chope le vendredi.

L’ouvrage compile ainsi, à la façon de Svetlana Alexievitch, plusieurs récits qui se trouvent liés par le Palais de justice de Bruxelles. À travers l’expérience d’un lieu, c’est aussi la pratique du droit que l’on découvre sous un autre prisme : le ressenti de ces acteurs et actrices ou de ses client·e·s. En cela, les récits apparaissent parfois proches de la sociologie ou, pour certains, en accord avec la convict criminology. Dans un contexte judiciaire proposant le plus souvent une écriture à sens unique, c’est une rareté.

C’est aussi une classe sociale que nous lisons dans cet ouvrage. La façon dont les lignées d’avocat·e·s et de magistrat·e·s ont de se mettre en scène traduit une assurance et des égos parfois démesurés que nous découvrons au fur et à mesure de la lecture des pages. La Cour apparait comme un petit monde, dans lequel les liens familiaux, intimes et amicaux étonnent parfois, à l’image de la réaction de ce jeune avocat : « Lorsque j’ai comparu pour défendre mon client, j’ai vu arriver par la même porte le président du tribunal et le ministère public, ils se parlaient, rigolaient ensemble. J’ai été profondément choqué. Comment imaginer une magistrature indépendante si elle est si proche du ministère public. Quelque chose est alors faussé dans la perception » (p. 29).

Un regret peut-être : on aurait apprécié une implication plus grande de l’autrice magistrate à propos de ces récits dont, une fois la lecture terminée, on ne sait ce qu’elle pense. Cela aurait permis des observations quant au positionnement épistémologique de l’autrice, des explications sur les interactions qu’elle a eu avec les narrateurs et un supplément d’humanité. Aucune explication n’est donnée sur le contexte et le déroulement des entretiens ou sur la richesse des rencontres. Nous ne lirons pas non plus les impressions de Marie-Françoise Plissart sur son travail impressionnant. Cette neutralité anonyme laisse perplexe au vu de l’émotion qui se dégage de certains récits. Elle a peut-être pour but de laisser la plus grande place possible aux individus, mais quelques explications auraient relié de manière bienvenue les différents entretiens avec la perception qu’en ont les autrices. Mais ce n’est pas là l’objet de l’ouvrage qui vise à redonner vie à un lieu que l’on estime bien souvent mort, cet ouvrage y parvenant brillamment. Donner une voix à ceux qui peuplent le Palais, c’est le redescendre de son piédestal pour le rendre enfin humain. Outre le fait de garder une trace, le récit et les images relient le passé et le présent. Les anecdotes racontées et les photographies redonnent vie à des instants disparus. Car tout immense, tout grandiose et tout imposant qu’il soit, le palais n’est finalement qu’un bâtiment vide (de sens ?) sans les personnes qui y passent, qui le contemplent, qui le vivent ou qui le fuient. Ça donne envie d’aller ou de retourner le visiter.

[1Bonvent L. et Plissart M.-Fr. (2019), Les ombres du palais. Récits de vie, Bruxelles Larcier, 184 p.