Les nouveaux « sentiers lumineux »

Jean Blairon

Pour le monde associatif, le travail en réseau, encore peu réfléchi, ouvre de nouvelles possibilités d’action, ce qui implique notamment une analyse des représentations montrant que le pouvoir n’est pas hors d’atteinte et qu’il n’y a aucun lieu qui en est protégé. Le pouvoir en réseau ne peut se penser sans le contre-pouvoir. Les réseaux ne sont pas uniquement sociaux, ils sont aussi techniques avec le risque que comportent les technologies de la communication (soumission à l’immédiateté) et accentuation de l’élément machinique par le « codage stratégique » qui transforme le citoyen en client. Il faut distinguer plusieurs types de réseau qui peuvent changer de forme et entre lesquels peuvent se produire des glissements : transformer la composition des groupes est l’objectif des luttes. Les relations du réseau ne sont pas pensables seulement en termes de connexions : puisque le réseau est mouvement, la vitesse joue aussi un rôle.

Notre réaction est ancrée dans une pratique d’éducation permanente qui s’exerce essentiellement par l’intervention institutionnelle. Nous soutenons les dynamiques institutionnelles (ou associatives) dans lesquelles se lancent des protagonistes lorsqu’ils décident de « lier leur sort » pour faire exister leur refus de l’état des choses : un lieu de mixité sociale pour échapper à la tyrannie du projet pour les dix-huit à vingt-cinq ans, un tremplin pour sortir des « assignations à résidence » dans des quartiers stigmatisés, une expérience de pédagogie institutionnelle renouvelée, une création collective d’un court-métrage pour résister à l’usinage médiatique des subjectivités [1], etc.

Certes, toute association/institution se heurte à des effets de pouvoir et elle peut même être « retournée » et produire des effets bien éloignés, si ce n’est inverses, de ceux qu’elle croit poursuivre. Mais elle contribue souvent aussi à « faire monter » de nouvelles questions publiques, à faire entendre des silences, à demander de nouvelles réponses politiques.

Dans ce contexte d’intervention institutionnelle, nous ressentons l’urgence et la nécessité de sortir d’une conception du pouvoir « simple », hiérarchique, linéaire, s’exprimant par l’ordre et la répression, conception qui était d’ailleurs souvent mobilisée à l’époque où s’inventait l’analyse institutionnelle (les institutions/associations étant, par exemple, considérées comme des « appareils idéologiques d’État »).

La proposition de Luc Van Campenhoudt correspond bien à ce que notre pratique nous fait rencontrer sur le terrain : le passage d’une forme où le pouvoir s’exerce par l’ordre à une forme où il s’exerce par le mouvement.

Nous partageons donc le projet qui vise à échapper « à ce système Souverain-Loi qui a si longtemps fasciné la pensée politique », en tentant de saisir comment le pouvoir « vient d’en bas », du « socle mouvant des rapports de force qui induisent sans cesse, par leur inégalité, des états de pouvoir, mais toujours locaux et instables [2] ». La matrice proposée par Luc Van Campenhoudt est stimulante, dans la mesure où elle permet de penser les relations au travers desquelles se construisent en permanence des états de pouvoir, à l’intérieur de réseaux et entre les réseaux eux-mêmes : la dimension actancielle qu’il définit doit nous conduire à penser comment des « réseaux » entretiennent entre eux des rapports de force qui, en retour, contribuent à les définir, les transformer, les consolider ou les affaiblir.

Nous sommes amenés toutefois à nous demander si la théorie des réseaux sociaux n’est pas un cadre parfois trop étroit pour développer un tel projet. En conséquence, nous aimerions formuler quelques propositions complémentaires, dictées par les questions issues de notre pratique.

Pas l’un sans l’autre

Une première proposition est directement inspirée par l’héritage foucaldien : il est exclu de penser le pouvoir en réseau sans son « irréductible vis-à-vis », à savoir la multiplicité des points de résistance. Pour Foucault, les rapports de pouvoir « ne peuvent exister qu’en fonction d’une multiplicité de points de résistance : ceux-ci jouent, dans les relations de pouvoir, le rôle d’adversaire, de cible, d’appui, de saillie pour une prise [3]. »

Proposition qui n’a rien de théorique, puisqu’elle conduit à penser qu’il n’y a pas d’extériorité par rapport au pouvoir, certes, mais pas non plus par rapport à la résistance. Ce point est essentiel puisqu’il implique immédiatement la nécessité, pour l’intervention institutionnelle, d’un travail sur les représentations et notamment sur l’impression très (trop) répandue que le pouvoir est hors d’atteinte et que les courants dominants sont inéluctables, d’une part, et, d’autre part, qu’il existe des espaces « purs » en dehors du pouvoir, ce qui est aussi inexact. La conception d’un pouvoir en réseau doit être assortie de celle d’un irréductible contre-pouvoir en réseau, ce qui devrait permettre de dégager immédiatement des voies nouvelles pour l’action, mais aussi d’en appeler à de nouvelles formes de vigilance.

Les réseaux sont autant techniques que sociaux

Plusieurs auteurs ont insisté sur cette dimension et notre expérience conduit à leur donner raison. Les réseaux techniques sont bien des acteurs à part entière (M. Callon), la dimension « machinique » est essentielle (F. Guattari).

L’actualité récente qui nous a remis en mémoire les mouvements culturels et sociaux qui se sont opposés au pouvoir communiste dans certains pays de l’Est permet d’identifier le rôle qu’y ont joué les transmissions en temps réel : relais quasi immédiats, dans les télévisions du monde entier, des propos hésitants d’un porte-parole du gouvernement d’Allemagne de l’Est sur l’ouverture des frontières, bombages et SMS échangés tous azimuts à l’initiative d’Otpor annonçant que Milosevic « est fini », etc.

Bref, ce ne sont plus nécessairement ces « ruelles étroites » des quartiers qui peuvent être considérées, par leur promiscuité, comme le « nid de toutes les révolutions [4] », ce sont aussi les voies directes ouvertes par les nouveaux vecteurs de communication, qui rendent proche ce qui est éloigné, qui peuvent provoquer, par contagion, un soulèvement.

Inversement, la « politique des Blackberry » mériterait d’être étudiée en termes de réseau : cette nouvelle « machine » ne conduit-elle pas tant d’attachés de cabinet à envisager leur rôle prioritaire comme une mission de « déminage » immédiat de tout ce qui pourrait compromettre, dans la sphère virtuelle et essentiellement dans le champ médiatique, l’image symbolique de leur ministre : acculés à réagir devant le mur du présent, ont-ils encore les moyens de développer une pensée et une action réellement démocratiques ?

Parmi les éléments « machiniques » qui agissent dans les réseaux, il faut aussi accorder, suivant la suggestion de Félix Guattari, une importance majeure aux « codages stratégiques » qui circulent et s’imposent en circulant. Pour donner un exemple simple, le codage du citoyen en « client » (qui est imposé aujourd’hui, par exemple, par le cadre d’auto-évaluation de la fonction publique en Europe et chez nous) est un « agencement machinique » redoutable : il permet de réduire la participation sociale à l’expression de la satisfaction, de transformer le service public en fournisseur de services et de transformer le service en marchandise. Il joue un rôle considérable et discret dans la « conversion » de la gauche aux valeurs de l’entreprise, entamée depuis les années quatre-vingt, qui conduit à implanter partout (dans les services publics comme dans certaines associations) les valeurs managériales (c’est-à-dire capitalistes) comme référence unique de l’action.

Les réseaux sociaux ne mobilisent pas que des groupes constitués ou des positions acquises

L’essentiel des luttes de pouvoir réticulaires, au contraire, porte sur la transformation de la composition des groupes ; comme le dit très bien Foucault, il s’agit de déplacer des clivages, de briser des unités, de susciter d’autres regroupements, par exemple de faire adhérer les opposants au programme dominant. Prenons l’exemple de Frank Vandenbroucke : ayant, en tant que président du SP, « brûlé » une valise contenant un argent « noir » dont il aurait découvert l’existence, il part se faire oublier dans une université anglo-saxonne et revient avec une doctrine aux effets incendiaires (l’« État social actif »), qui, en focalisant l’attention sur la prétendue fraude sociale, jette un écran de fumée fort opportun sur le jeu permanent des dominants avec la règle, dans le but de maximiser leurs profits [5]. On peut dès lors susciter un nouveau regroupement qui distribue l’action politique sur deux axes inégaux : pas de pardon pour la fraude sociale et pas de contrainte (seulement des « incitants » libres comme le code Lippens) pour les dominants.

Vitesse et politique

Les relations constitutives du réseau ne sont pas seulement descriptibles en termes de connexion. Des questions de rythme et de vitesse [6], par exemple, sont à prendre en compte, comme le postule d’ailleurs implicitement le thème du pouvoir comme « mouvement ».

Deux exemples : la vitesse de réaction qui est imposée au personnel politique par les exigences du champ médiatique conduit à une pratique assimilationniste des connexions (d’un champ à l’autre, d’un pilier à l’autre, d’un camp à l’autre) autour d’un « PPCD » (plus petit commun dénominateur immédiatement compréhensible). Les versions néomanagériales simplistes trouvent probablement là une des explications de leur adoption par ceux qui auraient dû les combattre.

Inversement, l’action d’affaiblissement des résistances peut passer par une mise en mouvement accélérée et permanente, apte à produire l’éclatement de leur noyau dur. C’est le rôle que peuvent jouer les « appels à projet » successifs et évanescents, qui détruisent in fine la capacité d’invention des associations, des institutions en leur imposant de se couler dans un moule de renouvellement automatique et sans fin (Jean-Pierre Le Goff parle dans un autre contexte de « centrifugeuse à idées » pour expliquer le fonctionnement d’un Sarkozy).

formes de réseau et effets des « changes de forme [7] » entre eux

Quand on travaille avec les associations, on est frappé par deux choses : le fait de « travailler en réseau » est pour elles une évidence trop peu interrogée [8] ; la confusion qui tourne autour du « travail en réseau » est très grande, notamment à cause du fait qu’on peut passer sans s’en rendre compte d’une forme de réseau à une autre [9].

La même attention devrait être portée aux réseaux de pouvoir et de contre-pouvoir. Le glissement permanent, par exemple, de « réseaux de mobilisation » (forme apparente, incarnée, par exemple, par les « piliers ») à des « réseaux de connexion » (forme officielle, incarnée par la rencontre d’acteurs de champs différents, comme le plan Marshall), puis à une neutralisation de certains réseaux (forme réelle, incarnée, par exemple, par la pratique assimilationniste dénoncée plus haut) joue un rôle considérable dans les agencements de pouvoir.

Symétriquement, la reconnexion d’acteurs œuvrant dans des réseaux de mobilisation séparés voire opposés et la déconnexion d’acteurs œuvrant dans un même réseau de mobilisation sont une pratique de résistance essentielle (comme le montre, on s’en souvient, l’action menée contre le projet Jobpass du Forem au départ de quelques associations d’éducation permanente).

Les rapports de force changeants qui opposent les agencements de pouvoir et de résistance, le rôle des composantes machiniques, les actions de déplacement, brisure, regroupement, les changements de rythme et de vitesse, les « changes de forme » sont donc pour nous les nouveaux « sentiers lumineux », souvent bien obscurs, parfois fort brutaux, qu’empruntent aujourd’hui les formations de pouvoir et que Luc Van Campenhoudt nous invite et nous aide à explorer. L’enjeu est plus que jamais celui qu’énonçait déjà Félix Guattari en 1970 : « Les énoncés continueront de flotter dans le vide, indécidables, tant que des agents collectifs d’énonciation ne seront pas à même d’explorer les choses dans la réalité, tant que nous ne disposerons d’aucun moyen de prendre du recul par rapport à l’idéologie dominante qui nous colle à la peau, qui parle d’elle-même en nous-mêmes, qui, malgré nous, nous porte aux pires conneries, aux pires répétitions, et tend à faire que toujours nous soyons battus sur les mêmes sentiers battus [10]. »

[1Nous évoquons ici quatre associations innovantes qui ont fait l’objet d’une étude que nous avons réalisée pour l’Observatoire de l’enfance, de la jeunesse et de l’aide à la jeunesse : Solidarcité, Dynamo International, Pédagogie nomade, Loupiote asbl.

[2Ces expressions sont de Michel Foucault, dans La volonté de savoir, Gallimard, 1976, p. 128 et 122.

[3Ibidem, p. 126.

[4On se souvient de la transformation de Paris par le baron Haussman.

[5Voir la thèse de L. Boltanski dans Rendre la réalité inacceptable, à propos de la La production de l’idéologie dominante, Demopolis, 2008.

[6Nous nous référons implicitement ici aux travaux de Paul Virilio, qui met en avant les effets destructeurs de la trilogie « immédiateté, ubiquité et instantanéité », en politique comme dans les interactions quotidiennes.

[7On reconnaît l’expression de Jean-Pierre Faye.

[8Alors qu’on peut démontrer que ce type de travail peut fonctionner sur base des mêmes procédés destructeurs que ceux mis en œuvre par les institutions totales fermées, voir J. Blairon, J. Fastrès, E. Servais et E. Vanhée, L’institution totale virtuelle, Luc Pire, 2002.

[10F. Guattari, « Nous sommes tous des groupuscules », dans Psychanalyse et transversalité, Essais d’analyse institutionnelle, La Découverte, 2003, réédition de 1972, p. 285.