Les journalistes arabes face au dilemme syrien

Mohammed El Oifi

Contrairement au cas de la Tunisie, de l’Égypte ou du Yémen, la couverture médiatique de la crise en Syrie a donné lieu à un véritable débat parmi les journalistes arabes. En effet, la Syrie jouissait, jusqu’aux derniers évènements, d’une position privilégiée dans le monde arabe en raison de sa politique étrangère.

Héritiers du nationalisme arabe, les dirigeants syriens ont mené depuis l’arrivée au pouvoir en 1970 du président Hafez el-Assad une politique étrangère habile qui attire la sympathie de larges secteurs des opinions publiques arabes. Ainsi en dépit de la participation de la Syrie à la guerre contre l’Irak en 1991 aux côtés des armées américaines, elle a su construire et préserver l’image d’un pays qui résiste à l’emprise américaine sur le Moyen-Orient. Il est vrai qu’en 2003, le président Bachar el-Assad a dénoncé la guerre américaine contre l’Irak et a mis en garde contre ses conséquences néfastes pour la région.

En dépit du calme qui a régné depuis 1973 sur les frontières israélo-syriennes, sans le soutien que la Syrie accorde aux « mouvements de résistance arabes » à Israël, et plus particulièrement le Hamas et le Hezbollah, ces derniers n’auraient pas pu survivre aussi longtemps.

L’image valorisante dans le monde arabe d’une Syrie, qui forme avec l’Iran, le Hamas et le Hezbollah, l’axe de la résistance à l’« impérialisme américano-israélien », a pendant longtemps occulté la réalité de la répression interne. Le débat parmi les journalistes arabes à propos de la Syrie débute le 23 avril 2011, lorsque le journal libanais Assafir annonce la démission du journaliste Ghassan Ben Jeddo de la chaine d’information en continu Al Jazira [1]. L’intéressé avance deux arguments pour expliquer son initiative ; d’une part, le manque de professionnalisme de la chaine et son militantisme sélectif en faveur de certaines révolutions arabes et notamment son refus de couvrir les protestations sanglantes au Bahreïn [2]. La question syrienne n’est pas mise en avant, mais dans une interview donnée à la chaine syrienne privée al-Dounia [3], Ghassan Ben Jeddo revendique sa proximité avec le président Bachar el-Assad et se dit convaincu que ce dernier est capable de mener les réformes nécessaires pour satisfaire les protestations légitimes, de son point de vue, du peuple syrien. Son discours est habité par les déboires de l’expérience révolutionnaire libyenne qui a permis à la France et aux États-Unis « de prendre en otage le mouvement révolutionnaire arabe » en lui faisant perdre son autonomie.

Pour Ghassan Ben Jeddo, l’Arabie saoudite et les États-Unis profitent de cette occasion historique pour éliminer le régime syrien comme premier pas pour s’attaquer à ce qu’ils considèrent comme leur véritable ennemi dans la région : l’Iran [4].

Le régime syrien a cru, dans un premier temps, avoir mis Al Jazira en difficulté en raison de cette démission qui a été largement exploitée dans les médias syriens ou par les alliés de la Syrie, notamment au Liban. En effet, les défenseurs libanais du régime de Bachar el-Assad [5] ont été beaucoup plus nombreux et présents sur les écrans des chaines d’information arabophones que les Syriens eux-mêmes [6].

Un compte Facebook « Non à Al Jazira, nous sommes avec Ghassan Ben Jeddo » a été créé [7] pour soutenir ce journaliste vedette d’Al Jazira qui bénéficie de véritables sympathies parmi les téléspectateurs arabes. Al Jazira a ainsi été identifiée par le gouvernement syrien et ses médias comme le principal « outil de désinformation », pourtant le président syrien et l’émir du Qatar entretiennent de bonnes relations et sont considérés comme proches de l’Iran.

C’est ce qui explique que les autorités syriennes se sont senties trahies lorsqu’Al Jazira s’est mise, après deux semaines d’hésitation, à couvrir les évènements en Syrie comme elle l’a fait en Tunisie ou en Égypte. Cela signifie, en l’absence de correspondants sur le terrain, un recours assez systématique et sans une véritable vérification aux vidéos de Youtube, aux films pris par des téléphones portables et aux témoignages anonymes de personnes présentes sur le terrain des manifestations ou des massacres attribués à l’armée syrienne ou à des services, notamment la fameuse « Shabiha ».

Si le point de vue syrien officiel est bien présent, la parole généreusement donnée aux membres de l’opposition syrienne et les commentaires audacieux et minutieusement rédigés par les journalistes d’Al Jazira ont participé d’une manière relativement efficace à paralyser la politique de communication de la Syrie. Incapable d’infléchir les positions des médias par les moyens diplomatiques ou par la contrepropagande (plusieurs vidéos ont été diffusées sur Youtube pour discréditer Al Jazira, l’émir du Qatar et sa femme, etc.), le régime syrien a tenté de jouer sur la fibre nationaliste des journalistes arabes et syriens. Le message envers ces derniers est simple : comment participer à la diabolisation du pouvoir syrien qui s’est toujours mis du côté des résistants arabes en Palestine, au Liban et en Irak, et qui a payé le prix élevé pour ses engagements en faveur des causes arabes.

L’argument ne doit pas être sous-estimé et il a bien fonctionné dans le passé, mais il est devenu anachronique dans le contexte des révolutions arabes. En effet, la nouvelle culture politique en formation dans le monde arabe depuis la chute de Ben Ali donne la primauté au peuple et à ses préférences, les sympathies dont bénéficie un régime arabe dans le reste du monde arabe ne lui permettent plus, comme c’était le cas avant, de faire l’économie d’un véritable assentiment de sa propre population. À cet égard, le malaise que ressentent de nombreux intellectuels arabes dans leur approche du cas syrien contraste avec la véritable célébration de la chute du régime de Moubarak dont la politique interne était pourtant moins répressive que celle de Bachar el-Assad.

L’explication de l’origine de cette détestation dans le monde arabe à l’égard de l’ancien régime égyptien se trouve essentiellement dans la nature de sa politique étrangère, notamment la participation au blocus de Gaza qui a marqué un point de non-retour.

La pression sur les journalistes s’est accentuée au fur et à mesure que la répression s’intensifiait. Un extrait d’une émission d’Al Jazira qui n’était pas destinée à être diffusée va relancer la campagne contre cette chaine. L’extrait montre le journaliste saoudien Ali al-Zafiri en conversation à propos du déroulement de l’émission avec l’intellectuel palestinien Azmi Bishara, ancien député à la Knesset israélienne, aujourd’hui réfugié au Qatar. Azmi Bishara propose au présentateur de mettre l’accent sur la situation en Syrie et lui reproche d’avoir trop parlé du Bahreïn alors que l’actualité ne l’exige pas [8].

L’extrait est devenu la preuve du parti pris d’Al Jazira contre la Syrie, ce qui a donné lieu à une multitude d’articles et d’éditoriaux dans la presse arabe pour dénoncer le ralliement d’Azmi Bishara et du Qatar [9] au camp de la contrerévolution dans le monde arabe mené par l’Arabie saoudite et soutenu par les États-Unis.

La campagne pour discréditer cet intellectuel connu pour ses positions nationalistes arabes et pour son soutien aux « mouvements de résistance arabe » et à la Syrie s’est poursuivie sur internet et dans les réseaux sociaux. Mais ce sont les journalistes syriens qui travaillent dans les médias arabes les plus influents qui vont subir la pression la plus efficace de la part des autorités de Damas. Des appels ont été lancés dans les médias syriens pour exiger qu’ils démissionnent et qu’ils dénoncent leurs employeurs.

Ainsi, la journaliste syrienne Luna Shibil, qui a quitté Al Jazira l’année dernière, a mis en cause l’agenda politique de la chaine et sa couverture des évènements qui serait attentatoire à la sécurité nationale syrienne. Son discours nationaliste et sa défense de la politique du gouvernement se sont heurtés à une véritable difficulté de présenter son point de vue d’une manière argumentée. En reprenant les thèses des services de sécurité syriens qui attribuent la crise en Syrie à une offensive des salafistes (qui signifient sunnites dans le contexte syrien), la journaliste Luna Shibil s’est retrouvée dans l’incapacité d’expliquer la multiplication des manifestations relativement importantes dans le pays. L’argument salafiste — ou qui attribue la crise à un complot — est d’autant plus faible que d’autres pays arabes ont connu les mêmes processus révolutionnaires qui ont abouti au renversement de régimes proches des États-Unis comme en Tunisie ou en Égypte.

La journaliste syrienne d’al-Arabiya Zina al Yaziji a présenté sa démission en considérant que « la situation dans laquelle se trouve mon pays, la Syrie, m’empêche de continuer et de me consacrer à mon travail [10] », et l’intimidation des journalistes peut aller jusqu’à bruler leur maison ou demander à leur famille de prendre publiquement leurs distances avec eux comme c’est le cas pour la journaliste syrienne d’Al Jazira Roula Ibrahim. De nombreux correspondants de la presse étrangère comme le Jordanien Khaled Hariri, photographe pour l’agence Reuters, ou l’Algérien Khaled Sid Mohand ont été emprisonnés par les autorités syriennes et cela témoigne de la brutalité et de l’arbitraire qui règnent dans les prisons syriennes.

Ces témoignages sont corroborés par celui de la journaliste d’Al Jazira Dorothy Parvez qui dit avoir été témoin de tortures infligées à des détenus dans la prison syrienne où elle a passé trois jours avant son transfert en Iran, où elle a également été incarcérée. Elle affirme : « Je suis restée dans un centre de détention en Syrie pendant trois jours et deux nuits, et j’entendais des bruits de tortures sauvages », et « à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, on entendait des bruits de coups, des cris et des hurlements […] Cela semblait interminable, à un certain moment, vous voulez vous boucher les oreilles ». Dans la prison « personne ne portait d’uniforme, personne n’avait de nom, personne n’avait de responsabilités […] beaucoup de ces hommes agissaient comme des voyous [11]… »

Cet article, publié par la revue en ligne Médias et Humanitaire, www.grotius.fr, est repris avec l’aimable autorisation de l’auteur.

[2« Al Jazira a perdu la fièvre révolutionnaire à Bahreïn », www.rue89.com/2011/04/13/al-jazeera-a-perdu-la-fievre-revolutionnaire-a-bahrein-199632.

[3« La chaine privée syrienne et le complot étranger », www.arretsurimages.net/vite.php?id=11074

[4Interview de Ghassan Ben Jeddo, télévision syrienne al-Dounia, www.youtube.com/watch?v=ayr3myWCaRU

[5Hazem Saghia, « Les alliés libanais du régime syrien », Al-Hayat, 7 juin 2011, www.daralhayat.com/portalarticlendah/275040

[6Voir par exemple l’intervention du journaliste libanais Ghalb Qandil, www.youtube.com/watch?v=Ir0QSUIdqIc&feature=related

[8L’extrait de cette émission en arabe www.youtube.com/watch?v=mPgGgw-prkI

[9Hazem al-Amin, « À l’émir du Qatar », le journal Al Akhbar (Liban), 29 mai 2011, www.al-akhbar.com/node/11107