Les francophones victimes de l’histoire

Témoignage

Retour, deux mois après (privilège de la temporalité d’une revue), sur l’« évènement » belgo-francophone du 13 décembre dernier  : la fausse annonce de la fin de la Belgique à la RTBF. Ce qui nous a alors été présenté comme l’électrochoc télévisuel qui allait enfin rendre lumineux les enjeux communautaires et réveiller nos consciences léthargiques n’a finalement éclairé que... l’écran que nous avons devant les yeux, notre propre aveuglement.
Précision terminologique, d’abord. « Question à la une » n’était pas une « fiction », comme la RTBF submergée d’appels a fini par l’inscrire en toutes lettres sur le bandeau de l’émission. Tout lecteur de roman, tout spectateur de cinéma le sait  : la fiction est un jeu auquel il participe de son plein gré. S’il frémit, s’il pleure, s’il rit, s’il cède à l’enchantement, c’est le résultat d’un travail minutieux et complice avec l’auteur qui lui en apprend beaucoup sur lui-même et sur le monde. En ce sens, la fiction doit être plus vraie que vraie et son illusion a à voir avec l’intelligence.

Rien de tel dans le fait d’utiliser le plateau du JT avec de « vrais » journalistes et de simuler un flash spécial pour annoncer une fausse nouvelle. Dire le faux pour qu’on le croie vrai, c’est tout bêtement mentir. Pour un média de service public, s’ajoute la grossièreté aggravante que l’abuseur se présente au citoyen avec tous les attributs traditionnels de la confiance. Du coup, c’est toute la respectabilité des informations diffusées quotidiennement par le JT de la RTBF qui est ébranlée. Le présentateur n’a-t-il pas le même aplomb pour dire le « vrai » (tous les soirs) comme pour dire le faux (le 13 décembre)  ?

Plus pathétique encore  : les responsables de la RTBF péroraient le lendemain sur leurs propres antennes sur le « genre » particulier de ce travail d’« information », qu’on appellerait « dans la profession » un « docu-fiction ». Comme le rappelait Pierre Bouillon dans Le Soir du 16 décembre et comme semblent l’ignorer les têtes pensantes de la chaine publique francophone, un docu-fiction est un « fait réel joué par des acteurs » et non « un fait imaginaire joué par des personnages réels ».
On a dit aussi  : c’est un moyen pédagogique pour intéresser le citoyen lambda à ces « problèmes communautaires si byzantins, stériles et ridicules ». Le simulacre, un moyen pédagogique  ? À quand une fausse alerte nucléaire pour avoir un « vrai débat » sur le nucléaire, comme l’a si bien dit Philippe Destatte, directeur de l’Institut Destrée  ? On a encore insisté  : on n’y reprendra plus le citoyen à deux fois, le canular a eu le mérite d’aiguiser son esprit critique. Un exercice salutaire, une mascarade mal maitrisée où les fautes professionnelles se sont accumulées sans d’ailleurs que les admirateurs de ce travail d’éducation aux médias exemplaires ne s’en aperçoivent  ? On pourrait en effet également citer l’exploitation commerciale du « coup » médiatique au travers d’un livre, le fait que certains invités se sont sentis dupés, etc.
Tout au bout de la surenchère médiatique, la RTBF s’avoue incapable d’encore interpeler le citoyen sur un sujet politique capital par des moyens déontologiques. Pour se sauver de cette faillite, il fallait donc émettre des chèques en bois. Chaque année, en France, le sondage de Télérama indique une baisse régulière de la confiance que le public accorde aux médias. Au fond, c’est rassurant pour la santé mentale de la population. Mais inquiétant pour la démocratie qui ne survivra pas à l’absence de sources d’information fiables.

Certes ce simulacre médiatique aura peut-être un mérite  : il pourrait relancer le débat sur l’avenir de la Belgique (on attend avec impatience le travail de fond promis sur ce plan). Mais si tel est bien le cas, il risque simplement de nous enfoncer de la pire manière qui soit dans l’ornière des caricatures, des malentendus et de l’incapacité à s’appliquer à soi-même un peu de la lucidité tant revendiquée par la RTBF. Ce mercredi-là, ce sont en effet les clichés les plus populistes sur les questions communautaires qui en sont sortis renforcés.

Affirmer qu’il fallait en passer par cette émission pour interpeler la population sur le débat communautaire est lourd d’effets pervers et contreproductifs. C’est dans le fond entériner l’idée que les problèmes communautaires, voire la politique en général, ne sont que des « querelles incompréhensibles des cénacles de politiciens professionnels et de quelques intellectuels affidés », à rebours de toute pédagogie de la coexistence difficile des différences dans un pays compliqué « aux frontières internes ». De là à conforter certains citoyens dans l’idée que ces problèmes sont « inventés » par les mêmes hommes politiques et « ne correspondent pas à la réalité vécue et voulue par la population », il n’y a qu’un pas.

Paradoxalement, pourtant, l’émission voulait sonner le tocsin. À rebours de toute intelligence des « représentations que l’on se fait de soi et de l’autre [1] », elle a cherché à nous asséner que « 70 % des Flamands veulent le séparatisme », en caricaturant la population du Nord du pays comme plus ou moins acquise au Vlaams Belang ou à ses versions voilées que seraient les partis démocratiques flamands. La question n’est pas de savoir si les Flamands veulent la fin de la Belgique, une majorité de Belges, des deux côtés de la frontière linguistique, s’y oppose (même si ça ne veut pas dire qu’un scénario de lente désagrégation est impensable). Il s’agit avant tout de comprendre les visions majoritairement différentes de ce que l’on nomme « Belgique » des deux côtés de la frontière linguistique. Et puis de voir s’il est possible de les articuler et si oui, comment. La Revue nouvelle n’est pas suspecte d’angélisme en matière d’analyse des revendications flamandes ou des succès du Vlaams Belang, mais comme l’ont montré les réactions francophones indignées aux propos d’Yves Leterme, l’écoute des propos exacts et la compréhension de leur portée ainsi que de leur évolution font malheureusement cruellement défaut [2].

Mais le pire dans cette histoire est bien que la Flandre a découvert mercredi soir une société francophone belge qui vit l’évolution de la Belgique sous un mode totalement victimaire, celui de la perte et du déclin, sans capacité à se projeter positivement dans l’avenir. En totale dépendance par rapport à l’agenda que la Flandre essaye de lui imposer.

Il est vrai que face aux revendications flamandes, la classe politique francophone n’offre d’autres perspectives qu’une classique ligne de défense Maginot (« ils ne passeront pas ») dont l’histoire a démontré la très relative efficacité... L’impuissance de la RTBF à expliquer par des moyens honnêtes remonte aux politiques francophones, incapables de partager avec leurs futurs électeurs la pression à laquelle ils (se  ?) sont soumis. Si les présidents de parti se sont montrés tellement courroucés, au point de retrouver publiquement leurs vieux réflexes de « propriétaires » de la chaine, c’est bien parce que la RTBF avait pris au mot la rhétorique qu’ils utilisent  : on a usé de leur symbolique creuse qui en sort un peu plus discréditée. La réunion pour rien qu’ils se sont imposée une semaine après n’arrangera évidemment rien. Dormez braves gens, nous nous occupons de tout, nous défendrons jusqu’à la mort ou presque la monarchie, la Brabançonne, la sécurité sociale, la solidarité. Pour que rien ou presque rien ne change.

La solidarité  ? A-t-on bien mesuré en francophonie comment est perçue la condescendance blessée d’une classe politique francophone qui jure de son attachement à un pays alors qu’elle ignore à peu près tout de la vie et de la langue de la majorité de sa population qui est néerlandophone  ?

La solidarité  ? A-t-on bien mesuré en francophonie, l’effet des ravages quotidiens auprès des citoyens flamands des informations sur les scandales impliquant une partie d’une classe politique francophone qui hurle au déni de solidarité face aux revendications institutionnelles flamandes  ?

Ce que la « présentation » catastrophiste de la RTBF esquive, c’est l’enjeu démocratique fondamental de l’avenir des Régions wallonne et bruxelloise. Du Contrat d’avenir au Plan Marshall en passant par le Contrat d’avenir actualisé, les Wallons et les Bruxellois ne sont pas parvenus à se mobiliser sur un vrai projet de société. Même si la Flandre ne formulait pas de revendications, les Wallons et les Bruxellois devraient en toute autonomie se pencher collectivement sur leur avenir, commun ou séparé.
Agiter le spectre d’un scénario sécessionniste, d’un tout ou rien institutionnel, c’est esquiver le débat sur l’efficacité des politiques menées en Wallonie et à Bruxelles. C’est éviter de se poser la question de savoir si la manière dont nous gérons nos institutions, nos Régions, nos provinces, nos intercommunales est encore tenable ou bien si nous vivons définitivement au-dessus de nos moyens par crainte de remettre en question nos petits compromis féodaux  ?

En bonne logique victimaire, il faudra sans doute attendre (souhaiter  ?) que la Flandre nous pousse à nous poser ces questions.

Ce texte est une version longue d’une carte blanche parue dans Le Soir du 15 décembre 2006.

[1Comme l’analyse Benoît Lechat, dans « Solidarité, condescendance, estime. Sortir de la fosse aux Wallons », dans La Revue nouvelle, n° 8 aout 2004.

[2Théo Hachez, « Leterme exact », dans La Revue nouvelle, n° 10, octobre 2006.