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Les avatars d’un néologisme

Numéro 7 - 2016 - par Jacques De Decker -

« Belgitude » est un de ces mots qui se faufilent partout et dont on ne sait pas très bien ce qu’ils signifient vraiment. En l’occurrence, il est très difficile d’en arriver à une définition sans équivoque. C’est peut-être dû à la genèse du terme.

Le terme même de « belgitude » est inconnu au bataillon des dictionnaires. Et pourtant, il tourne ! Il est même utilisé à tort et à travers, pour autant que l’on puisse détourner un concept dont la définition n’a jamais été définitivement établie. De toute manière, le terme s’est avéré des plus utiles, et des plus pratiques dès que l’on veut définir l’insaisissable, une sorte de substance belge qui ne serait pas dument précisée, qui aurait cette présence volatile dont sont dotées les idées vagues. Il a d’ailleurs été lancé par des « préposés aux choses vagues », jolie définition que Valéry a un jour donnée des intellectuels. Il germa dans la tête de deux représentants des plus éminents de l’espèce : un sociologue, qui n’avait de cesse de s’évader du carcan universitaire, et un écrivain, qui, tout en menant une carrière dans l’alma mater bruxelloise (comme son compère), s’était déjà imposé comme une des forces vives des nouvelles lettres belges, notamment par le prix Rossel qui avait couronné son brillant roman inaugural, L’Inde ou l’Amérique. On aura reconnu Claude Javeau et Pierre Mertens.

Ils avaient été stimulés par un magazine littéraire parisien, Les nouvelles littéraires, à composer un dossier qui rendrait compte, pour un public largement français, de l’état de la vie littéraire outre-Quiévrain. Le Magazine littéraire avait d’ailleurs ouvert la route un an avant, en faisant appel à Jean-Baptiste Baronian, qui avait sollicité mon modeste concours pour quelques pages qui ne constituaient pas vraiment un dossier, mais illustraient une curiosité. Mertens, lui, avait réuni une vraie équipe, dont l’auteur de ces lignes, qui avait été invité, en transfrontalier linguistique comme à son habitude, à faire un article qui s’intitula « Du côté de la Flandre », où il parlait des écrivains flamands, Hugo Claus en tête : une manière, pour sa part, de prendre en compte la Belgique tout entière, qui était à l’époque dans une phase décisive de sa régionalisation. Le maitre de l’ouvrage, lui, s’était chargé de l’édito du dossier, mais c’est dans l’article de Javeau que s’était glissé le fameux néologisme « belgitude ». Tous deux s’étant concertés et partageant le gout du jeu de mots, il est permis de tenter d’évaluer quel fut le cerveau des deux d’où jaillit cette riche idée.

Mertens réservant son faible pour le calembour à l’usage privé, et Javeau en jouant volontiers en public, il est probable que le sociologue soit plus soupçonnable d’être l’auteur de l’appellation. L’important est qu’elle est pour la première fois imprimée noir sur blanc en 1976. Elle n’est pas née de rien, puisque le concept est bricolé sur la base d’un modèle conçu lui aussi par des écrivains, à savoir « négritude ». Là, nous sommes en pays de connaissance des lexicologues, puisque Le petit Larousse affiche le terme, en définit le sens et identifie ses inventeurs. Il nous précise qu’il désigne l’« ensemble des valeurs culturelles et spirituelles propres aux Noirs, et revendiquées par eux », qu’il est dû à Léopold Sédar Senghor et à Aimé Césaire et surtout qu’il a ceci de particulier qu’il désigne une « notion qui retourne en positif ce que le terme de “nègre” a de péjoratif ». Voilà donc le tandem Javeau-Mertens assimilé à celui constitué par Césaire et Senghor (sans que pour autant les auteurs du Larousse en soient le moins du monde conscients, c’est nous, la distance historique aidant, qui nous permettons le rapprochement).

La contrattaque du notable

L’hebdomadaire ne passe pas inaperçu, il suscite des réactions en tous sens. Le retentissement d’une notion se mesurant à l’effet qu’elle produit, on remarque très vite qu’un phénomène de génération se manifeste, puisque la plus tonitruante riposte vient d’un écrivain chargé d’ans et de prestige (et de titres aussi, puisqu’il est non seulement secrétaire perpétuel de l’Académie de langue et de littérature, mais sénateur du Rassemblement wallon), Marcel Thiry en personne. Le grand poète et prosateur qu’il est (et qui n’est toujours pas reconnu à sa juste valeur) s’insurge dans une publication lancée par le Front des francophones (Quatre millions quatre, estimation de la population francophone belge à l’époque) et exprime son mécontentement tant dans son propos que dans son style puisque, d’ordinaire très mesuré et élégant dans son expression, il va jusqu’à dire que les contributeurs au dossier ne feraient rien d’autre que délimiter leur territoire avec leurs excréments.

D’où lui vient une telle indignation ? C’est qu’il sent probablement que le mouvement qui se dessine est celui d’une rupture avec l’esprit du groupe du Lundi, que Charles Plisnier avait esquissé par les rencontres de début de semaine qu’il avait organisées avant-guerre à son domicile de la place Morichar, avant qu’il n’aille s’installer en France. Les auteurs rassemblés dans ce cénacle prenaient acte de l’affirmation des lettres flamandes animées par des écrivains qui ne comptaient plus, dans le sillage des Maeterlinck et consorts, s’exprimer en français. Leur riposte ? Rallier les lettres françaises métropolitaines, prendre Paris pour pôle magnétique, même si l’on demeurait, comme Ghelderode (qui avait été fortement stimulé par le Vlaams Volkstoneel) très imprégné de mythologie flamande : l’auteur de Escurial allait, de fait, connaitre l’acmé de sa renommée lorsqu’il serait, dans les années 1940-1950, la coqueluche de Paris.

Thiry, fin analyste, stratège patenté, avait senti qu’une dynamique nouvelle transparaissait du dossier des Nouvelles : une sorte de sérénité devant la communautarisation du pays qui était en route sur le plan institutionnel, une confiance mise dans la possibilité d’une culture propre, fondée sur le français partagé par Bruxelles et la Wallonie (et renié par la Flandre), susceptible de fonder une identité en partenariat avec Paris, mais sans l’allégeance qui sous-tendait, fût-ce inconsciemment, le groupe du Lundi. De sorte que l’on doit admettre, en effet, même si le numéro des Nouvelles ne fut pas massivement diffusé en Belgique, qu’il est bien le coup d’envoi de la notion de belgitude.

La pipe de Haddock

Si cet évènement, car c’en est un, apparait aujourd’hui sous-estimé, c’est qu’il fut partiellement occulté par une publication qui allait, elle, quatre ans plus tard, avoir un bien plus grand retentissement, celle du numéro spécial de la revue de l’ULB intitulé La Belgique malgré tout. Il est resté célèbre par sa couverture qui avait été réalisée par Johan de Moor, le principal collaborateur d’Hergé. Elle représentait, selon le procédé de la mise en abyme, le capitaine Haddock effaré à la lecture de la publication elle-même, au point que sa pipe lui saute hors du bec. J’avais été en quelque sorte l’inspirateur de cette image, comme me l’expliqua Jacques Sojcher, maitre d’œuvre du numéro, m’avouant avoir eu l’idée de s’adresser aux studios Moulinsart à la suite de la lecture de ma contribution au dossier. Mon « Histoire de Belgique racontée à Irina » (et, de fait, destinée à ma fille qui avait huit ans à l’époque) mettait en effet quelques mythothètes (néologisme que j’ai forgé sur le terme « logothète » introduit par Roland Barthes) belges en charge de la rédaction de la nouvelle Constitution du pays, malencontreusement égarée par le Premier ministre.

Mais l’apport idéologique de la publication que l’on peut qualifier d’historique ne réside pas seulement en cette drolatique illustration. Elle tient à la densité de ce copieux volume de près de quatre-cents pages, à la qualité de ses contributeurs, et à son contenu théorique aussi explicite qu’implicite. La plupart des textes sont des témoignages, souvent essentiels par la façon dont ils éclairent les manières dont s’appréhendent sociologiquement les divers participants, parmi lesquels quelques Flamands, et non des moindres (dont Hugo Claus, dont j’avais traduit le texte au demeurant). La table des matières rassemble la plupart des noms qui allaient dominer les vingt années à venir et qui s’étaient profilés dès les années 1970 (d’où l’appellation de « Septentrionaux » dont je les affabulerais dans un recueil d’articles qui paraitrait dix ans plus tard). Ils expriment, dans l’ensemble, selon des registres divers, une sorte de bonheur dans l’incertitude, une satisfaction d’échapper au nationalisme, puisque l’on se trouvait inséré dans un cadre arbitraire, convenu, défini par réduction ou par soustraction plutôt que par affirmation. Dans cette Belgique amputée de sa majorité démographique (ainsi qu’économique, elle s’en apercevra bientôt), les écrivains ne se sentent pas trop embarrassés, plutôt soulagés, stimulés, ce qui ne peut que leur convenir, à s’inventer une identité plutôt que de devoir en adopter une à leur conscience défendante. Un avatar du postmodernisme, en somme.

L’irruption du maitre à penser

Le maitre à penser du collectif, à part Sojcher, qui en aura été le grand détonateur et que Nietzsche aura toujours stimulé à braver les hypothèses hardies, est Marc Quaghebeur. Il vient à peine, à l’époque, de surgir comme un diable d’une bouteille. Romaniste distingué, détenteur d’une thèse sur Rimbaud défendue à l’UCL, tout juste chargé, après un bref parcours universitaire, de la politique des lettres au ministère nouvellement appelé de la « Communauté française », il dote ce poste qui n’avait plus eu d’animateur réellement actif depuis Roger Bodart d’un dynamisme qu’il n’avait plus connu depuis longtemps. Première mission : contribuer au volet littéraire du festival Europalia qui, à l’occasion du cent-cinquantième anniversaire de la Belgique, sera consacré à la Belgique elle-même.

Ce contexte historique, institutionnel et évènementiel sera décisif. Il est le principal motif pour lequel Sojcher a conçu le numéro exceptionnel de la revue de l’ULB. Et, forcément, Marc Quaghebeur sera associé à l’entreprise. Il va se révéler, au fil du temps, le théoricien du processus d’identification que désigne le néologisme « belgitude ». Cela transpire du texte théorique qu’il insère dans La Belgique malgré tout sous le titre programmatique de « Littérature et fonctionnement idéologique en Belgique francophone ». On ne mesurera pas tout de suite qu’une pensée appareille là, qui va marquer le discours officiel et académique sur les lettres belges d’une façon décisive. Elle se développera deux ans plus tard dans un texte qui fera date, et occupe de manière massive toutes les bibliographies qui ont un rapport aux lettres belges depuis lors, à savoir « Balises pour l’histoire de nos lettres », inclus dans l’ouvrage Alphabet des lettres belges de langue françaises.

À partir de cette parution, l’« attaché littéraire » devient la personne de référence par excellence en la matière. Il démultiplie son influence en s’occupant de manière active de la préparation des « lecteurs » que le Commissariat général aux relations internationales (CGRI) dépêche dans les différentes missions de la Communauté française à l’étranger. Il s’y répand une conception de la « belgitude » que Quaghebeur définit au cours d’un entretien accordé à la revue Français 2000 sous le titre « La Belgitude a sorti nos lettres du néant ». Il y formule une définition de la belgitude qui cerne bien, selon lui, la signification du terme dans un cadre littéraire : « Loin de s’apparenter à une quelconque exaltation nationaliste, ce mot désigne une appartenance jusque-là déniée et propose une esthétique qui accepterait enfin de nommer le pays qui l’a produite. Révélateur de l’aliénation et de l’irréalisation auxquelles ont pu mener une culture vidée de toute substance et une politique élaborée en dehors d’une véritable dialectique sociale, ce terme aux connotations douloureuses et aux relents nostalgiques ressemble étrangement à un sursaut désespéré contre la désexistence. »

Un détournement détourné

Il est des terminologies qui en disent plus que les propos qu’elles véhiculent. L’accumulation de termes négatifs (« déniée », « aliénation », « irréalisation », « vidée », « relents », « désespéré », « désexistence ») révèle une démarche polémique, fondée sur le rejet d’un passé qu’il ne s’agit pas de valoriser, mais de récuser, dès lors que cette culture serait « vidée de toute substance », et sur la contestation d’une politique qui aurait été élaborée « en dehors d’une véritable dialectique sociale ». Ces deux affirmations sont sujettes à caution. D’une part, on ne réinvente pas une culture qui a été. Ou elle semble digne qu’on s’en souvienne ou on la verse aux oubliettes de l’histoire. D’autre part, si la Belgique francophone s’est engagée, depuis les années 1950, dans une démarche de gestion culturelle spécifique, c’est bien dans le souci d’une « véritable dialectique sociale ». La simple mention du nom de Marcel Hicter, apôtre du socioculturalisme qui fut le mentor d’Henri Ingberg, suffirait à l’attester.

On le voit : le terme de « belgitude », qui effectivement fait sa joyeuse entrée il y a de cela quarante ans, court presque aussitôt après son surgissement le risque d’être détourné par une phraséologie intellectualisante qui va peser sur son usage dans le domaine littéraire dont il est issu. Mais il contient tant de potentialités qu’il envahit bientôt le discours commun. Il rejoint, dans son succès, la faveur dont jouit l’adjectif « surréaliste » dans tout discours concernant la Belgique. Il est adopté par les milieux les plus divers, qu’ils soient journalistiques, politiques, économiques ou culturels. Il permet de résumer en un seul concept le fonctionnement institutionnel du pays, qui laisse les observateurs extérieurs perplexes, et qu’ils n’assimilent qu’en l’associant à la terre natale de Gaston Lagaffe, des Schtroumpfs et de Séraphin Lampion, créature hergéenne trop injustement négligée et pourtant très opérationnelle en l’occurrence.

« Belgitude » est devenu un de ces aimants langagiers qui attire toutes les ferrailles conceptuelles. Son origine, on le voit, est ambigüe et ses premiers avatars auraient pu lui être fatals. La sagesse des nations lui a épargné cette mésaventure. N’empêche que pour encore mieux dessiner les connotations diverses du mot, il faudrait, comme l’a fait Isabelle Moreels [1], investiguer du côté d’un auteur qui reflète le mieux l’alliage de modestie, de malaise, d’auto-ironie, d’humour et, finalement, de bonhomie qui le compose. Cet écrivain qui est peu à peu en train de se dégager de l’effacement qui le menaçait (n’avait-il pas écrit L’homme qui s’efface ?) se nomme Jean Muno. Remember that name.


[1Isabelle Moreels, « Hommage à la belgitude : mutations après honte et malaise », dans Cédille, rivista de estudios franceses, n°12, avril 2016, p. 257-275.

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Jacques De Decker


Auteur

dramaturge, romancier et nouvelliste, essayiste et biographe, journaliste, traducteur et secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littératures françaises, www.jacquesdedecker.com