Le retour des dieux

Olivier Servais

On l’avait enterrée depuis longtemps, et pourtant la religion réémerge de toutes parts dans nos sociétés de haute modernité. Au-delà de l’islam dont c’est presque une évidence aujourd’hui de dire qu’il est plein de vitalité, les autres religions, nouvelles et classiques, s’inventent ou se réinventent au détour d’une cave ou dans une église aux apparences extérieures bien mornes.

Rien de nouveau sous le soleil si l’on prend soin de lire les pages prophétiques du sociologue Peter Berger. La modernité, nous disait-il, nous place face à « l’impératif hérétique  ». Notre étape historique, explique ce chercheur américain, est caractérisée par la sécularisation, certes, mais surtout par le pluralisme. Les religions ne sont plus confinées de manière géographique. Du coup, chacun est confronté à une pluralité de traditions et doit faire un choix. En 1979 déjà, ce sociologue des religions publiait un livre intitulé L’impératif hérétique (qui vient seulement d’être traduit en français). Ce titre joue sur l’étymologie  : en grec, en effet, « hérésie » signifie « choix ». Pour l’homme prémoderne, explique-t-il, l’hérésie était une possibilité limitée, théorique  ; elle est maintenant une nécessité. Car, dans tous les domaines, y compris religieux, le destin s’est transformé en décision. De nos jours, plus aucune religion ne s’impose de manière exclusive, par le haut  ; au contraire, chacune est un des possibles... selon les options des individus. Chacun doit donc choisir. Ceux qui restent fidèles à leur propre tradition, tout en la faisant dialoguer avec la modernité, ont aussi posé un choix que plus rien n’oblige. Si, dans les campagnes, ce pluralisme est moins avancé, dans les villes - et particulièrement à Bruxelles et dans sa périphérie - toutes les religions se retrouvent côte à côte. La puissante résurgence de forces religieuses qui, toujours selon Berger, pourrait bien avoir lieu au sein de la crise de modernité, trouverait donc dans les grandes villes multiculturelles un espace privilégié.

Dans cet impératif hérétique, on peut reconnaitre l’individualisme que voyait déjà advenir Alexis de Tocqueville au XIXe siècle. Il entendait par là une « fin de la culture publique » sous la pression constante d’une culture centrée sur l’intimité de l’individu. Dans ce contexte, les liens associatifs revêtent une importance nouvelle pour nourrir un vivre-ensemble. L’individu doit, en effet, raccrocher son expérience à celle d’autres personnes afin de la valider.

Il n’est donc vraiment pas dit que la modernité nous fasse assister à la fin de la religion. Celle-ci deviendra sans doute plus que jamais nécessaire - Tocqueville l’a bien montré -, mais dans une configuration nouvelle où le pluralisme pourrait être la note dominante.
Le présent numéro de La Revue nouvelle entend explorer ces différentes dynamiques religieuses en émergence. Un premier article de Charles Delhez et de l’auteur de cette introduction dresse un bilan sommaire de quelques récentes enquêtes et nous brosse un paysage religieux wallon et bruxellois en pleine mutation. La divergence entre les deux territoires est manifeste. Là où, en Wallonie, nous sommes encore majoritairement dans des dynamiques très classiques de sécularisation et de sortie de la religion, à Bruxelles et dans ses alentours, c’est à un véritable redéploiement du religieux que nous avons affaire. Prenant acte de l’individualisation du croire, ce modèle en émergence se déploie à travers des logiques de mobilité des appartenances, d’expériences diversifiées du spirituel et de pluralisme des convictions et des pratiques.

Deux études de cas viennent illustrer ce contraste. Jean Hermesse explore en anthropologue les paroisses rurales et la vie du catholicisme liégeois. Il nous fait pénétrer au cœur du désarroi de la dernière génération largement catholique, de ce catholicisme des champs et de son inquiétude pour l’avenir. En contrepoint, c’est la jeune génération qu’il nous décrit au sein de ce catholicisme rural. Charlotte Plaideau, quant à elle, focalise son analyse sur la religion des villes. À travers une présentation de l’Église universelle du Royaume de Dieu, une église pentecôtiste d’origine brésilienne, elle montre comment ce type de mouvement s’implante en ville, comment ces logiques sont particulièrement en phase avec certaines réalités contemporaines et les questions qu’elle pose à la régulation publique du religieux.

C’est précisément aux enjeux de la régulation juridique du religieux que s’attaque Louis-Léon Christians, spécialiste du droit des religions. L’article tente de mettre en lumière les multiples questions que la transformation actuelle du champ religieux pose au législateur. À travers une série de cas de figure juridiques emblématiques  : comment favoriser un pluralisme religieux diversifié, comment faire face à un radicalisme religieux croissant et comment appréhender un religieux de plus en plus diffus  ?
On l’aura compris, dans cette perspective d’individualisation, de mobilité, de radicalisme identitaire, la question de l’appartenance devient décisive. Repenser l’appartenance religieuse fait aujourd’hui figure de défi central pour les sciences sociales des religions. En revisitant notamment les travaux de Michel de Certeau, c’est à cette tâche ardue que s’est essayé Albert Bastenier dans son article. Il y explore les notions de religion, de religiosité et d’appartenance religieuse, et nous invite à réinterpréter les mutations actuelles comme un vaste processus de réorganisation des affiliations religieuses traditionnelles et, ce faisant, l’un des aspects de la construction d’un nouveau monde commun.