Le printemps arabe selon Al-Jazira

Talheh Daryanavard

Si pour les cas égyptien et libyen, Al-Jazira a dès le départ adopté une position politique claire d’opposition au régime en place, celle-ci est moins évidente quand il s’agit de la Syrie ou, à la périphérie du monde arabe, quand cela concerne l’Iran.

La chaine Al-Jazira, lancée en 1996 par l’émir du Qatar, cheikh Hamad Bin Khalifa, est considérée par beaucoup en Occident comme une source, peut-être même la source d’information indépendante sur le monde arabe. Souvent qualifiée de « CNN arabe », elle a sans aucun doute révolutionné le paysage médiatique au Proche-Orient. Pour de nombreux Arabes, elle incarne la voix non officielle, et, par conséquent, « la vérité ». À l’opposé, d’autres considèrent Al-Jazira comme une sorte de porte-parole de la tendance islamiste radicale, au prétexte que la chaine a diffusé des vidéos d’Al Qaïda.

Une chaine indépendante du qatar ?

La position de la chaine est pourtant plus complexe qu’il n’y paraît. S’il est certes dérisoire d’attendre une totale objectivité sur tous les sujets, il est toutefois capital de connaitre la position que défend la source d’information que nous consultons. Quand il s’agit des médias occidentaux, nous avons en général le réflexe de lire les informations qu’ils transmettent en fonction de leur tendance politique, mais nous l’avons parfois moins face aux médias d’un autre pays, parce que, d’une part, nous n’avons pas forcément tous les outils d’analyse, et, d’autre part, nous avons tendance à nous montrer moins critiques à l’égard de certaines sources d’information quand celles-ci s’opposent à la voix officielle de pays où la liberté d’expression et la démocratie sont discutables.

Concernant son indépendance, en raison même de sa source de financement, Al-Jazira ne semble jamais remettre en question la politique de l’État du Qatar. Les journalistes peuvent évoquer l’une ou l’autre information concernant le pays, mais, de manière générale, ils évitent prudemment le sujet. Certes, l’émirat n’est pas l’État de la région le plus répressif. Mais comme chez ses voisins, on ne peut ignorer l’absence d’institutions démocratiques, les conditions de travail pénibles des nombreux travailleurs asiatiques et la censure sur internet et à l’encontre des blogs qataris. En 2009, le bouillant et polémique Robert Ménard, ancien président de Reporters sans frontières (RSF), avait dû rapidement mettre un terme à son expérience de « Centre Doha pour la liberté d’expression » qu’il avait lancée quelques mois plus tôt à l’invitation de la femme de l’émir du Qatar.

Al-Jazira entend garder à la fois une attitude de neutralité et le droit à défendre un point de vue, se revendiquant comme le portevoix de l’émancipation du monde arabe et musulman. Par sa démarche, elle semble vouloir démentir le cliché que l’Occident véhicule sur le monde arabe, à savoir que celui-ci est composé de pays dictatoriaux sur le point de sombrer dans l’islamisme radical. Cela n’empêche pas Al-Jazira d’adopter une démarche démagogue dans le traitement de certaines informations et d’user parfois de procédés douteux.

Au cours de ces derniers mois, Al-Jazira a présenté les évènements qui secouent actuellement les pays d’Afrique du Nord et du Proche-Orient. Les quelques exemples qui suivent apportent un éclairage sur les incohérences relevées dans son traitement de l’information, que ce soit sur le fond ou sur la forme.

Par ailleurs, il est important de noter que la chaine qatarie diffuse aussi bien en arabe qu’en anglais, que ce soit à l’écran ou sur internet. Ne s’adressant pas aux mêmes publics, on constate qu’en fonction de la langue, l’information n’est pas du tout hiérarchisée, ni traitée de la même manière. En effet, Al-Jazira en anglais, dont le personnel est composé principalement d’anciens journalistes des médias américains ou anglais, a une position moins clairement engagée que la version arabe.

Champ et contrechamp d’une action sur un même écran

Le 10 février 2011, pour la troisième fois depuis le début de la crise politique sans précédent en Égypte, le président égyptien Mohammad Hosni Moubarak apparait enfin sur l’écran de Nile TV, l’une des chaines officielles égyptiennes. Al-Jazira transmet le discours en direct. Après quelques minutes, l’écran se divise. À gauche, le président de la République ; à droite, une caméra installée sur la place Tahrir capte les images de la foule écoutant silencieusement le discours, annoncé comme important par les autorités.

À l’instar des Égyptiens présents sur cette place, les téléspectateurs écoutent attentivement le discours. Progressivement, tous réalisent que, contre toute attente, le président n’annonce pas son départ, et entend même garder son poste jusqu’aux élections de septembre qu’il promet totalement libres et démocratiques. Il poursuit en admettant qu’il a commis des erreurs tout en annonçant des réformes du système politique. Il reconnait surtout la légitimité des attentes du peuple. Il s’adresse directement aux jeunes de la place Tahrir (« libération » — la version anglaise de la chaine indique « Liberation Square » en haut de l’écran) en se présentant comme leur père.

À droite de l’écran, la foule s’agite. Le son provenant de la place Tahrir augmente progressivement, on entend à présent des slogans hostiles à Moubarak, et bientôt il atteint le niveau sonore du discours présidentiel. Plus il devient clair que le vieux dictateur n’a pas l’intention de quitter le pouvoir, plus le son de la foule augmente, jusqu’à couvrir complètement sa voix. On l’entend à peine, on ne le comprend plus, il ressemble à un pantin ridicule qui bredouille et n’entend pas la voix de son peuple. Al-Jazira utilise également les sous-titres pour souligner, si besoin en était, l’indignation de la foule : « Moubarak batel (périmé en arabe), Soleiman batel ».

Son discours terminé, le président disparait et les images de la place Tahrir occupent tout l’écran. Pendant les dix minutes suivantes, on n’entend plus que la foule en colère scandant des slogans peu compréhensibles.

On passe ensuite aux appels téléphoniques que la chaine a pour habitude de diffuser depuis dix-sept jours, faisant intervenir des opposants ou des manifestants en colère. Cette répétition de voix galvanisées et galvanisantes transmet davantage de sentiments que de points de vue. Mais cette mise en scène où le contrechamp finit par l’emporter relève davantage de la dramaturgie que de la pratique journalistique.

Trente minutes durant, Al-Jazira transmet des réactions de témoins présents sur la place, dont la mauvaise qualité du son rend le contenu peu perceptible. Progressivement les réactions à chaud laissent place à l’analyse des évènements par des voix connues de l’opposition, des avocats engagés dans la lutte démocratique qui ont un discours organisé.

Téhéran, ville calme

Autant la couverture du soulèvement égyptien fut partisane, traduisant une forte empathie pour les manifestants, autant en Iran ce fut — curieusement — le contraire. Le 14 février 2011, une manifestation a été organisée par les leadeurs de l’opposition iranienne, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, en soutien aux peuples égyptien et tunisien. Le correspondant d’Al-Jazira, présent dans la capitale iranienne pour suivre la visite officielle du président turc Abdullah Gül, semble n’avoir rien vu. Les journalistes turcs accompagnant la délégation officielle ont pourtant été témoins de la très forte mobilisation policière et des violences qui n’ont d’ailleurs pas épargné un membre de la délégation turque. Plus tard dans la journée, la chaine qatarie finit par évoquer de façon très évasive la tension qui régnait à Téhéran. Alors qu’au même moment Al-Jazira communiait littéralement avec les manifestations en Égypte, elle se montrait beaucoup plus réservée concernant l’Iran. Comment expliquer une telle incohérence ? Raison idéologique ? Des rapports de force divisent le Moyen-Orient entre pro-occidentaux et ceux qui leur reprochent leur politique au Liban et en Palestine notamment ; on pourrait donc y voir une motivation à certaines prises de position d’Al-Jazira.

Alors que la chaine qatarie reste très évasive et parle d’une situation confuse, la BBC en persan a diffusé des images et transmis de nombreux témoignages convergents sur des heurts entre policiers et manifestants, des arrestations et des morts malgré les entraves techniques — paralysie des réseaux mobiles et d’internet — mises par les autorités iraniennes.

Recours à des stimulus

Al-Jazira pratique souvent la stimulation. On a ainsi pu voir et revoir en boucle pendant plusieurs jours ces images choquantes prises par un téléphone portable où des manifestants se font faucher par une voiture inconnue aux abords de la place Tahrir.

À l’instar de tous les médias modernes, Al-Jazira fait aussi usage de logos animés, voire de slogans, comme pour la Tunisie ou le Yémen (« La révolution »), l’Égypte (« Le vendredi de la colère » ou « Le peuple fait la révolution ») et pour la Libye (« La révolte, la révolution, le changement »). Ceux-ci, plus présents encore dans la version arabe que dans la version anglaise, indiquent clairement la position défendue par la rédaction dans chacun de ces conflits. Dans le cas égyptien, le slogan de « vendredi de la colère » a été adopté par Al-Jazira et mis en forme par une animation graphique qui n’a cessé de passer en boucle sur la chaine tout au long des évènements.

Autre pratique récurrente : l’utilisation du montage dramatisant la couverture des révoltes égyptienne et libyenne, faisant sans cesse appel à des interventions de témoins. Ces mêmes images servent également à Al-Jazira pour revendiquer sa présence au cœur de l’action, au plus près de la « vérité ». Elle n’hésite d’ailleurs pas à faire entendre des manifestants criant « Merci Al-Jazira ! » ou à montrer des pancartes affirmant que « La vérité est sur Al-Jazira ».

Le (re)positionnement des médias audiovisuels

Si toutes ces pratiques sont courantes, sont-elles pour autant acceptables de la part d’un média qui, derrière son slogan « Al-Jazira : une vision et l’autre », revendique une position indépendante et affirme accorder un droit de parole égal à toutes les parties ? La chaine était, il est vrai, l’une des premières à faire entendre des voix dissidentes, en particulier dans le monde arabe et musulman, faisant trembler bien des régimes. On constate toutefois ces dernières années une relative radicalisation de sa position. Il est fort probable que cela soit lié à l’évolution du paysage audiovisuel arabe qu’Al-Jazira a elle-même contribué à bouleverser. En effet, certains médias officiels arabes prennent désormais soin de montrer davantage de pluralisme, même si cela reste encore limité. Plus fondamentalement, des concurrents sérieux à la chaine qatarie ont commencé à se distinguer. La chaine d’information Al Arabiya, qui appartient au groupe privé saoudien MBC, qui fut créée en réaction à l’apparition d’Al-Jazira, se singularise par une approche moins militante et peut être considérée comme davantage pro-occidentale. On peut également citer les médias occidentaux comme la BBC, France 24 ou Euronews qui, conscients de l’importance de cibler les publics arabophones et musulmans, ont également lancé leur chaine de télévision en arabe. Al-Jazira conserve cependant la prédominance par rapport à ces nouveaux concurrents grâce à son ton particulier, qui permet une forte identification entre celle-ci et le public arabe.

Le choix des interlocuteurs

Il est également possible de biaiser l’information par le choix des intervenants. On peut ainsi observer la façon parfois presque caricaturale dont Al-Jazira sélectionne les interlocuteurs en fonction des sujets qu’elle couvre. Dans le cas de l’Égypte, peu d’officiels de haut rang ont été interrogés par la chaine, très probablement parce que ces derniers ont préféré les canaux d’État dont ils avaient le contrôle pour s’exprimer. De ce point de vue, le contraste est saisissant avec la Syrie où les principaux intervenants sont précisément des personnes appartenant aux structures officielles et disposant déjà d’une voix via les médias officiels de leur pays. Par ailleurs, la manière dont les journalistes d’Al-Jazira présentent les protagonistes permet de prendre la mesure de la sympathie ou de l’antipathie qu’ils leur portent. Ainsi, alors que les présidents égyptien et libyen étaient le plus souvent directement nommés « Moubarak » et « Kadhafi », le chef d’État syrien se voit quant à lui accorder le titre de « Monsieur le président Bachar Al Assad ».

Et les protestations en Syrie ?

Veille de la manifestation du vendredi 31 mars 2011 à Damas. En préparation de cette journée importante, la rédaction arabe d’Al-Jazira choisit une approche bien différente de celle adoptée pour couvrir les évènements égyptiens quelques semaines plus tôt et fait cette fois appel à des analystes, parmi lesquels se trouve la rédactrice en chef du quotidien syrien Teshreen (« Octobre »), très proche du pouvoir. Celle-ci passe ainsi de longues minutes à expliquer la politique de réforme engagée par le président Bachar Al Assad. À l’instar des porte-paroles du régime, elle admet que le gouvernement a pris du retard pour engager des réformes et reconnait les revendications des manifestants.

Il est intéressant de noter que pendant l’interview de la journaliste de Teshreen, l’écran est également divisé, montrant à gauche un petit groupe de manifestants arborant quelques pancartes, réunis en ville au bord d’une route. Ils sont peu nombreux, la circulation est normale et l’image est de très bonne qualité, provenant de toute évidence d’une caméra professionnelle, bien loin des images captées par des téléphones portables montrées par la même chaine lorsqu’elle couvre d’autres évènements.

Au plus près de l’action ?

La façon dont le reportage d’information du journal du vendredi 31 mars se déroule sur Al-Jazira en anglais est également riche d’enseignements : le correspondant Cal Perry se trouve parmi des manifestants pro-Assad. Sur un ton très enthousiaste, il rapporte que ce sont « des centaines de milliers, voire des millions » de personnes qui viennent soutenir le président Bachar Al Assad. On peut voir derrière lui des manifestants dans des voitures et des bus scandant des slogans de soutien au régime et agitant des portraits du chef de l’État et des drapeaux syriens. À côté du journaliste se trouve un groupe de jeunes. Il présente l’un d’entre eux, Ali, en expliquant que les jeunes Syriens sont venus soutenir leur président et lui demande la raison qui les amène à manifester. Dans un anglais approximatif, celui-ci lui répond qu’« ils sont venus montrer au monde combien le président Assad est aimé de son peuple, combien les Syriens, contrairement à ce que répand la propagande étrangère, se sentent en sécurité et ne manquent de rien ». Il dit aussi que « le pays a besoin de réformes, mais que le président les mènera à bien avec le soutien de son peuple ». Le journaliste le remercie et souligne en guise de conclusion que, comme ce manifestant, « la rue syrienne semble faire confiance aux promesses de réformes de son président [1] ».

Par contre, dans les premiers jours du soulèvement de la ville de Deraa dans le sud de la Syrie, l’impertinence n’était pas du côté d’Al-Jazira, mais plutôt de la chaine de télévision Al Arabiya et, dans une moindre mesure, de la bbc en arabe qui ont diffusé beaucoup d’informations concernant les manifestations, la répression et le nombre de victimes. Plutôt que des officiels, la chaine doubaïote a donné la parole à des opposants syriens en exil, à des journalistes expliquant qu’ils ne pouvaient pas se rendre de Damas à la ville en proie au soulèvement et même à l’imam de la mosquée de Deraa qui dénonçait à visage découvert la violence de la répression.

Les sites web d’Al-Jazira

Les sites d’Al-Jazira permettent eux aussi de se rendre compte de la position politique de cette chaine. Dans la droite ligne de la position d’Al-Jazira, on épinglera l’article (sur le site anglais de la chaine), intitulé « Venez à Tahrir Monsieur Obama », signé Mark LeVine, un spécialiste du Proche-Orient, professeur d’histoire en Californie (à Irvine) et en Suède (à la Lund University). LeVine commence par décrire la vie quotidienne sur la place et l’ambiance qui y règne. Après avoir rappelé les revendications des Égyptiens, il évoque la peur des Occidentaux de voir le pouvoir tomber aux mains des islamistes. Objectant que le peuple aspire à plus de démocratie et non pas à l’établissement d’une république islamique, il assure que l’alternative ne sera pas celle de l’extrémisme religieux et en appelle au soutien de la communauté internationale. Il prend à partie le président américain qui s’était exprimé dans la même capitale un an et demi plus tôt, lui qui est issu de la communauté noire et qui se revendique comme un défenseur des causes justes et démocratiques.

Deux mois plus tard, le site publie un article de Lamis Andoni, analyste du Proche-Orient, intitulé « Les illusions de Bachar Al Assad ». Celui-ci explique pourquoi, à son avis, le régime baasiste syrien est à bout de souffle. La chaine relaie donc un point de vue radicalement différent de celui exprimé quelques jours plus tôt. Étonnant revirement, qui ne s’est pas confirmé sur la version arabe du site, à tout le moins dans les jours qui ont suivi.

Une impertinence salutaire

Indépendamment de l’idéologie que l’on pourrait lui prêter, Al-Jazira n’est pas libre de dire ce qu’elle veut sur la politique interne du Qatar ou des pays de la région. Si elle n’a parfois pas hésité à donner la parole à des opposants saoudiens, Al-Jazira s’est ainsi distinguée par une relative modération concernant les évènements à Bahreïn, État voisin. Toutefois, malgré ces contradictions, Al-Jazira remplit un rôle important en réalisant une forme d’unité arabe, notamment d’un point de vue linguistique, réussissant d’une certaine façon là où le panarabisme classique version nassérienne ou baasiste avait échoué. Elle incarne une réappropriation de l’image par les Arabes eux-mêmes qui ne sont désormais plus tributaires des médias occidentaux pour renvoyer au monde leur propre image. En ce sens, elle marque un équilibrage du flux des images entre l’Orient et l’Occident, qui jusqu’alors se limitait au sens Nord-Sud, et ouvre au monde occidental un nouveau regard sur la réalité arabe. Enfin, même s’ils se greffent sur une réalité socioéconomique, démographique et politique qui ne pouvait que conduire à l’explosion de ces sociétés verrouillées par des appareils plus ou moins répressifs, les méthodes et le style d’Al-Jazira, malgré des incohérences peu éthiques, ont incontestablement aidé à l’éclosion de ce « printemps arabe ».

Le 11 avril 2011

Avec la contribution de Pierre Vanrie