Le moral des journalistes et leur vision de la profession

Céline Fion

Ces dernières années, les évolutions au sein de l’univers médiatique ont été nombreuses. Jugées anxiogènes, fabuleuses, inévitables ou les trois à la fois, elles ont fait couler l’encre des sociologues et spécialistes des médias et ont suscité des réactions parfois vives du public. Mais comment les principaux acteurs des médias perçoivent-ils ce mouvement et ces nouvelles réalités  ? Quelles sont les répercussions au quotidien ? Au cours de l’été 2008, les journalistes de Belgique francophone affiliés à l’Association des journalistes professionnels (AJP) ont reçu un questionnaire abordant ces thématiques. 35% d’entre eux y ont répondu. Résumé des principaux résultats et pistes d’analyse...

Les deux premières questions de l’enquête [1] étaient « êtes-vous heureux d’être journaliste ? » et « comment qualifieriez-vous vos conditions de travail ? ». Il s’agit de deux interrogations qui renvoient à une notion de bien-être professionnel. Les réponses issues du dépouillement surprennent par leur côté paradoxal. En effet, 81% des répondants se disent heureux d’être journalistes, mais 53% des sondés estiment travailler dans des conditions peu satisfaisantes (49%) voire pas satisfaisantes du tout (4%).

D’où vient alors la satisfaction si les conditions au quotidien sont jugées négativement ? Principalement de la pratique de terrain, de la richesse des rencontres (56,5%), de la diversité du métier, de l’absence de routine (44%) et de la possibilité d’apprendre tout au long de la carrière (25,9%). Dans cette question ouverte, les sondés ont également évoqué la place laissée à la créativité, la liberté d’horaire et de mouvement ainsi que l’action d’informer. Cette dernière s’accompagne de deux aspects récurrents : l’information est souvent accompagnée de valeurs et certains souhaitent « agir sur le monde en informant [2] », des journalistes mettent également en avant l’impression d’être mieux informés que leur public, par leurs accès privilégiés. Autre point marquant : la notoriété n’est évoquée que par deux journalistes sur cent.

Si de nombreuses sources de satisfaction sont mentionnées, souvent avec passion, elles sont parfois aussitôt nuancées dans les commentaires. Le bonheur du terrain motive, mais le journalisme assis se normalise. Les rencontres sont superficielles, conditionnées par les rôles sociaux. La conduite des lignes éditoriales en fonction de sujets présumés « vendeurs » réduit l’impact positif de la diversité des sujets et le manque de temps réduit la possibilité d’apprentissage permanent en contraignant à une approche superficielle des dossiers.

Une idéologie forte

« Chaque profession produit une idéologie professionnelle, une représentation plus ou moins idéale ou mythifiée d’elle-même, le groupe des journalistes comme tous les autres [3]. » Est-ce dans cette citation de Bourdieu qu’il faut chercher une partie de l’explication de ces résultats paradoxaux ?

La confrontation d’idéaux à une réalité forcément décevante est source de frustrations. En étudiant les résultats, l’évolution négative de la satisfaction et du bonheur des journalistes, en fonction de l’âge, pourrait appuyer cette théorie d’une « désillusion » de plus en plus pesante.

Le terme « désillusion » réclame ici des guillemets car il n’engendre pas un abandon des mythes, juste une confrontation plus répétée avec les contradictions du réel. Selon Jacques Le Bohec [4] : « La représentation mythique peut cohabiter avec la conscience du décalage avec la réalité des pratiques : on y croit “quand même”. »

Une piste d’explication : l’auto-exploitation ?

On ne peut totalement écarter de l’analyse l’angoisse que peut susciter, dans toute profession, le spectre de la perte d’emploi et du licenciement, mais ces résultats, couplés à la faible contestation de la profession, nous renvoient au concept d’auto-exploitation, mis en avant par Alain Accardo. Dans son étude sur les journalistes précaires, il développe le fait que les producteurs de biens symboliques ont tendance à effectuer spontanément des tâches qui ne leur sont pas demandées, à accepter avec le sourire des débordements sur l’horaire prévu et à se sacrifier au nom d’une cause qu’ils jugent noble. Le tout, au détriment, parfois, de leur confort personnel. « À la différence du travail manuel […] le travail de production symbolique, qui par nature sollicite davantage la réflexion et l’imagination des agents, est assez généralement vécu comme un accomplissement personnel promouvant, épanouissant, dans une pratique souvent passionnante et quasi ludique pour l’exercice de laquelle il paraît légitime d’accepter des “sacrifices [5]”. »

On remarque en effet que de nombreuses réponses de journalistes font cohabiter dans la même phrase bonheur, déception et justification. Nous pouvons lire des formules telles que « C’est le métier que j’aime, malgré tout » ou « Ce qui me pousse à continuer, c’est… »

Une autre explication aux sacrifices consentis est que le journalisme est souvent considéré par ses acteurs comme un métier « à part », faisant d’eux des êtres « extraordinaires » : « Ce métier est la chance unique de rencontrer une grande variété de personnes différentes et l’opportunité d’apprendre chaque jour », « C’est le plus beau métier du monde », « L’avantage majeur : être là où le commun des mortels ne peut aller » (Accardo).

Il est donc logique que les contraintes d’un métier « hors normes » soient tout à fait différentes de celles des autres métiers, puisqu’il échappe à la normalité. D’ailleurs, le journalisme n’est la plupart du temps pas considéré comme un métier au sens réduit. Pour nombre de ses acteurs, le journalisme n’a pas une fonction alimentaire, c’est un travail qui permet de « se nourrir intellectuellement », « Le journalisme est une passion, un état plus qu’un métier… ».

Chercher une herbe plus verte

Prêt à tout accepter ? Sûrement pas, et ils sont 40% à envisager de quitter le journalisme avant la fin de leur activité professionnelle. La mauvaise qualité des conditions de travail est le motif premier de renonciation à la profession (37,1%) quels que soient l’âge ou le sexe. Ensuite les hommes mettront en avant l’impression d’avoir « tout exploré » (19,6%), les femmes se plaindront plutôt du caractère chronophage du métier (25%).

Le salaire arrive en quatrième position au niveau général (15%), appuyant la théorie d’Accardo : « Entre autres dispositions de l’habitus construit par et pour le champ de la production symbolique, il y a cette propension à la dénégation de l’intérêt matériel égoïste. » Notons néanmoins que pour la tranche des revenus inférieurs à 1.500 euros nets par mois, le revenu devient le premier motif de départ (36,2%), au coude à coude avec les mauvaises conditions de travail (36%).

Les commentaires révèlent également une portion de journalistes qui se disent « usés » ou qui ne voient plus d’autre solution que de partir : « Ça sera une nécessité si les conditions ne s’améliorent pas », « Ce métier me bouffe littéralement » et « J’aimerais aller au fond des choses, sortir de cette obligation de devoir pondre un œuf tous les jours » ne sont que quelques exemples des témoignages recueillis.

À côté des journalistes qui envisagent de quitter la profession, certains indépendants optent pour une solution de compromis consistant à rester dans la profession tout en exerçant un autre emploi. Le premier motif évoqué : la recherche d’une stabilité financière.

Les journalistes qui songent à s’éloigner des rédactions comptent pour la plupart continuer à exercer un métier intellectuel. La communication est le secteur de reconversion le plus plébiscité (46,2%). Suivent le socioculturel, l’enseignement, l’humanitaire et l’édition.

En fin de classement : la politique ne séduit que 12,4% des répondants, principalement des hommes. À l’opposé, l’artisanat obtient plutôt les faveurs des femmes.

Des moyens inadaptés

Nous l’avons déjà mentionné, 53% des journalistes estiment que leurs conditions de travail ne sont pas satisfaisantes. Ajoutons que 79,6% estiment que celles-ci se sont dégradées au cours des dernières années. Les conditions d’exercice et de travail comprennent à la fois l’aspect horaire, salaire, contrat…, mais également les moyens mis à disposition pour accomplir ledit travail.

Qu’est-ce qui, selon les journalistes, nuit le plus à la qualité de leur production ? Pour 25,2% des journalistes, le facteur qui influence le plus négativement la qualité de leur travail est l’insuffisance de moyens techniques et humains. Dans les commentaires, c’est surtout l’insuffisance de moyens humains qui est pointée. Avec 20,8% des suffrages, vient ensuite l’insuffisance de temps : « La charge de travail devient énorme, le papier (plusieurs sujets sont demandés par jour), Internet doit être alimenté en permanence. On laisse de moins en moins de temps pour le travail sur le terrain. »

Si une tâche doit inévitablement être remplie dans un délai précis (produire un magazine, un JT…), le temps disponible par individu sera proportionnel à la taille de l’effectif. Si nous regroupons le manque de moyens techniques et humains ainsi que le manque de temps, nous constatons qu’il représente 46% des réponses soit le premier facteur nuisible à la qualité pour près d’un journaliste sur deux.

Au cours des dernières années, les journalistes se sont vu attribuer de nombreuses tâches supplémentaires (prise de photo, mise en page, montages…), mais la taille des rédactions n’a pas suivi cette courbe ascendante. Ces résultats sous-entendent que l’adaptation aux nouvelles contraintes s’est faite au détriment de la qualité. Ce constat est potentiellement anxiogène à l’heure du multimédia, nous y reviendrons.

En troisième position, nous trouvons le conformisme des rédactions (18,4%), suivi par la pression économique (13,8%). La censure politique arrive bonne dernière (2%), derrière l’auto-censure (4%) et la censure des supérieurs (2,5). Le questionnaire fait également ressortir que 87,8% des journalistes ont l’impression d’exercer leur métier librement. Pour les 78% des journalistes qui estiment ne pas l’exercer « tout à fait librement », les entraves à la liberté sont donc perçues majoritairement comme étant internes aux entreprises de médias.

Une profession, des réalités

Le sexe, le revenu mensuel ou encore l’âge sont apparus comme des facteurs influençant certaines réponses de manière ponctuelle mais ils ne conditionnent pas un rapport à la profession, du moins sous l’angle utilisé pour l’analyse. À l’inverse, le statut social est un facteur de réponses différenciées plus récurrent.

Les journalistes indépendants se déclarent moins heureux que leurs collègues salariés. 22,5% des indépendants répondent par la négative à la question « diriez-vous que vous êtes heureux d’être journaliste ? » contre 16,6% des salariés.

Quand on aborde la position des conditions de travail, le fossé se creuse. Les résultats mettent à jour une différence de douze points dans l’appréciation des conditions de travail. 58% des salariés s’en disent satisfaits contre 46% des indépendants.

Quatre sources de malaise se dégagent des commentaires des indépendants : le tarif des piges jugé trop bas et entraînant une précarité ainsi qu’une impossibilité de travailler rigoureusement ; un manque de reconnaissance et d’intégration au sein des rédactions ; un nombre de postulants très élevé suscitant une concurrence rude ; et enfin le sentiment de ne pas être entendu, voire que les problèmes soulevés profitent à d’autres.

Inquiétude

Les journalistes ne sont pas malheureux, ils semblent surtout inquiets. Suffisamment pour répondre massivement à cette enquête.

Bien entendu, dans la population étudiée il y a d’éternels mécontents et des allergiques aux changements. Non, l’ensemble des journalistes ne se dit pas insatisfait de ses conditions de travail. Rappelons que 53% des répondants estiment exercer leur métier dans des conditions satisfaisantes. Mais lors de la mise en perspective de ces multiples chiffres, à la lecture des commentaires qui les accompagnaient : concrets, durs ; c’est un réel malaise qui se dégage.

Nous interrogions les journalistes sur leur bien-être au travail, ils se sont principalement exprimés sur la santé de leur profession. Il existe des mythes, que la réalité contrarie inévitablement. Il y a aussi des valeurs, une idée de ce que doit être le journalisme qui ne peut être qualifiée d’utopie sous prétexte qu’elle est de plus en plus mise à mal. L’inertie serait une hérésie pour une profession ancrée dans ce que la société a de plus évolutif. Mais l’évidence d’évolutions nécessaires n’induit pas que tous les changements soient acceptables. Aucune révélation ; de nombreux chercheurs ont soulevé l’urgence d’une réflexion et de prise de mesures appropriées. Les journalistes semblent de leur avis.

Réalités virtuelles : la question d’Internet

L’apparition du Web et la place qu’il a ensuite prise dans le quotidien de notre société d’information font partie des évolutions les plus évidentes vécues par les rédactions. Rapide tour d’horizon des réponses liées à ce nouveau média…

Assistant de rédaction

38,3% des journalistes mettent Internet dans leurs deux principales sources d’information. Ce qui place le nouveau média à la même hauteur que les agences de presse, les services de presse et les autres médias.

Curiosité des résultats de l’enquête : les journalistes de moins de trente ans sont ceux qui ont le moins recours au Web alors que nous les qualifierions volontiers de « génération Internet », leur entrée dans la profession étant postérieure à l’invention du média. Une explication pourrait être que les moins de trente ans étant dans un rapport quasi consubstantiel avec Internet, le recours à l’outil soit moins ressenti que chez leurs aînés.

Tous journalistes ?

34% des sondés perçoivent comme une menace la multiplication des appareils permettant à tous de réaliser des photos et vidéos numériques. Ce ne sont pas les photos de vacances et les vidéos de communion qui inquiètent les professionnels de l’information. La menace potentielle, c’est le genre hybride, de « journalisme » dit participatif ou encore citoyen, qui colle à la peau du Web 2.0.

À l’heure du culte de l’amateur, les journalistes semblent revendiquer un savoir-faire lié à une connaissance professionnelle. 61% des sondés qui se sont exprimés sur ce point réclament une meilleure distinction entre ce qui relève du domaine du journalisme, de l’expression libre et de la participation. Il n’est pas question de rejeter en bloc l’expression des individus extérieurs à la profession sur des thèmes variés ni de nier ce qu’ils pourraient apporter au débat public. Mais, avec des propos des plus virulents aux plus nuancés, de nombreux journalistes affirment leur « supériorité » dans le domaine de l’information : « Je n’ai rien contre l’apport d’infos de la part de “monsieur Tout-le-Monde”. Je regrette seulement que ces “infos” ne fassent pas l’objet de vérifications systématiques par des journalistes dont c’est le métier. Je crains, ici, une véritable dérive de l’information. »

Internet a facilité l’accès aux données. Le débat se déplace donc de la récolte au traitement, à la valeur que peuvent ajouter des individus à ces données.

Un nouveau métier ?

Internet est entré dans le quotidien des rédactions, les adeptes du Net veulent faire du journalisme, mais les journalistes souhaitent-ils faire du Web ? Ils sont 40,1% à déclarer alimenter régulièrement le site Internet de leur média avec du contenu spécifique. Une évolution significative des pratiques quand on sait que les premiers sites de médias en Belgique francophone ont vu le jour il y a une dizaine d’années. Rappelons également que nous parlons de contenu spécifique. Aujourd’hui les médias n’utilisent plus leurs pages Web comme simple vitrine, ils proposent un contenu différent de celui de leur média « classique ». Or, on note qu’en 1998, à la suite d’une enquête ayant pour objet le journalisme sur Internet en culture francophone, Benoît Grevisse [6] ne dénombrait que cinq rédactions offrant de nouveaux produits via leur site, sur les trente et une analysées.

Comme le montre le graphique, la pratique est plus courante en presse écrite que dans l’audiovisuel.

Textes ? photos ? vidéos ? extraits sonores ? Nous ne savons pas précisément ce que ces 40% de journalistes tissent sur la Toile. Ce qui ressort par contre de l’enquête est que le journalisme multimédia — travailler à la fois pour l’image, l’écrit et le son — est, avec la concentration des médias, la seule « nouveauté » que plus d’un journaliste sur deux perçoit comme une menace, parmi celles que nous leur avons soumises [7].

Quels journalistes aujourd’hui ?

Cinquante-cinq journalistes ont déclaré travailler dans une rédaction Web, soit 7,3% de notre échantillon. Quelles sont les caractéristiques de ces journalistes en ligne ? Notons tout d’abord que le questionnaire permettait une réponse multiple à la question du type de média et que seuls 22% de la catégorie déclarent travailler uniquement pour le Web. Le média complémentaire le plus fréquent est un média écrit. Soit les journalistes travaillant exclusivement pour le site Internet d’un média ont signalé le type de leur média source, soit ils travaillent effectivement pour plusieurs supports.

Les journalistes en ligne sont principalement des hommes (72,7%). Un chiffre qui rejoint celui de la population totale où les femmes sont sous-représentées. Ils sont majoritairement issus de l’enseignement supérieur universitaire (65,5%) tout comme le « journaliste moyen ». Il est également majoritairement salarié mais dans une proportion moindre (60% des journalistes Web contre 76,7% dans la population totale).

Là où le journaliste web se distingue vraiment par rapport au « journaliste moyen », c’est par son âge. À 30,9%, le journaliste en ligne a moins de trente ans, un pourcentage deux fois plus élevé que celui de la population générale. Dans les rédactions Web, un journaliste sur deux a moins de trente-cinq ans. Le Web serait-il en train de s’imposer comme une nouvelle porte d’entrée dans la profession ?

Ce ne sont que quelques données mettant des chiffres sur un débat vaste. Internet est incontestablement un des défis essentiels. Dans les commentaires, plusieurs journalistes présentent le multimédia comme un coche à ne pas rater et dénoncent par la même occasion la « frilosité » de leurs collègues : « La frilosité des journalistes et la méconnaissance globale des métiers liés au numérique sont les principaux freins aux changements pourtant inéluctables dans la manière de pratiquer notre métier. »

[1Enquête réalisée par voie électronique en juillet 2008 dans le cadre d’un mémoire universitaire à l’UCL, avec l’appui logistique de l’AJP. Questionnaire basé sur une étude similaire menée en France à l’initiative de Journalisme et Citoyenneté.

[2Les citations ne renvoyant pas à une référence en fin d’article sont extraites des réponses obtenues,
traitées anonymement.

[3Bourdieu P., « Journalisme et éthique », Cahiers du journalisme, EJL, Lille, n° 1, 1996, p. 11.

[4Le Bohec J., Les mythes professionnels des journalistes, L’Harmattan, Paris, 2000, p. 42.

[5Accardo A., Journalistes précaires, Journalistes au quotidien, Agone, Marseille, 2007.

[6Grevisse B., « Journalistes sur Internet : représentations professionnelles et modifications des pratiques en culture francophone », Cahiers du journalisme, EJL-Lille, n° 5, 1998, p. 100.

[7Les autres étant les outils de mesure d’audience, les journaux gratuits, les blogs, le média à la demande et les outils de connaissance et d’analyse des attentes du public.