Le jardin d’Éden

Kim Mertens
fiction, Italique, nouvelle.

Les vieux racontent que personne n’allait dans les villages de l’autre côté de la propriété. On connaissait seulement leur existence — des bruits, des légendes ; autant dire rien — comme si le parc était un avant-poste merveilleux de l’au-delà. D’ailleurs, quand il vient promener son chien, le curé dit que c’est le paradis.

Longeant les hêtres pourpres qui marquent l’orée du bois, disparaissant tour à tour dans l’ombre des branches presque noires et dans les vagues de lumière qui coulent sur la grande prairie, je marche entre les perspectives ouvertes à perte de vue : partout des arbres et de longues trouées composent une harmonie changeante et immuable, une déchirante promesse de paix. Plus loin, dans un bouquet d’érables et de charmes, le chemin passe au sommet de la cascade qui alimente l’étang et où se dresse une statue de pierre. Il paraît qu’elle a été copiée sur un modèle antique et qu’elle est là depuis toujours. Des fragments ont disparu ici et là. Ailleurs, couvrant la pierre de coulées vertes et duveteuses, de l’eau suinte et ronge la surface devenue granuleuse comme du sable. D’abord étroit au bas de la cascade, l’étang s’évase rapidement et forme une sorte d’ellipse où l’on ne voit que le miroitement du ciel vide au creux de la végétation. Seules des bulles comme sorties de nulle part se forment parfois et glissent lentement vers le déversoir. Alors que nous longions la rive, mon beau-frère m’a dit un jour que c’était la création qui émergeait du néant : « Je l’observe aussi dans une bassine d’eau de pluie sur ma terrasse. Parfois des bulles dérivent comme ici et finissent par crever en déposant sur les bords une sorte de mousse féconde. »

Ma promenade alterne vides et pleins qui se renouvèlent et changent à chaque pas. Je les connais depuis toujours. En même temps, mêlée à celle des feuilles qui pourrissent déjà sur le chemin, je reconnais l’odeur un peu âcre des premiers feux, qui monte du village. Quand j’étais enfant, elle annonçait la fin de l’été et le retour en ville. C’était les dernières balades avant la rentrée. Comme alors, mes empreintes peu profondes persistent maintenant par endroits tandis que la terre humide se referme immédiatement ailleurs, puis toutes marques se résorbent et l’effacement de mon passage se prolonge à mesure que j’avance. À la hauteur du déversoir, le chemin s’éloigne de la rive et s’enfonce dans un petit bois avant de passer au-dessus de la rivière où se déverse le trop-plein de l’étang. Sur le plan du parc accroché dans la cage d’escalier — une aquarelle qui date de sa création — le chemin forme le contour inachevé d’une poche qui s’écoule en permanence.

J’ai faim. Je voudrais un sandwich comme celui que j’ai mangé dans un hôtel à l’étranger. Je crois que c’était un premier janvier à Lisbonne. J’ai marché longtemps dans les rues désertes et je me suis arrêté dans un grand hôtel parce que je cherchais des toilettes propres. Mais je confonds peut-être avec une autre ville, d’autres vacances, une autre nourriture : sandwiches, toasts, tapas, cuisine de rue, ce que j’aime. D’après ma mère, j’ai toujours aimé manger. Elle répétait qu’elle ne manquait jamais d’emporter quelque chose quand nous partions en promenade car elle craignait que je ramasse des fruits verts qui me donneraient la colique, mais je ne me rappelle pas. Dans le vague souvenir que je garde de cette époque, nous longions souvent la rivière où je construisais des barrages de fortune que le courant emportait immanquablement et je les regardais disparaitre dans ce long écoulement qui traverse le parc. Parfois aussi, j’allais avec mes cousins jusqu’au petit cimetière qui entoure l’église du village et nous jouions parmi les tombes des membres de la famille qui ont vécu ici.

Le soleil baisse et c’est maintenant que le parc est le plus beau. J’ai retrouvé récemment la photo d’un ami prise à cette heure-ci. Il s’appelait Pierre. Sur le ponton qui s’avance dans l’étang, nu pour ne pas « envaser » son costume de bain, il passe dans la lumière qui se referme sur lui comme un infranchissable bain de verre. Je finissais par le rejoindre, nu aussi, et nous flottions sans parler à quelque distance l’un de l’autre comme des vagabonds taciturnes. Nous dérivions longtemps parmi les reflets du ciel parfois si limpide que nous nous croyions à moitié plongés dans le vide. Un jour, le curé qui promenait son chien s’est affolé parce qu’il pensait que nous nous étions noyés. Il me l’a dit bien plus tard, quand il ne restait que moi ici, et ça m’a rappelé le frisson étrange, presque inquiétant, qui nous poussait à rejoindre enfin la rive.

Mon père rentrait souvent à la tombée de la nuit. Je l’accompagnais quelquefois une partie de l’après-midi et je le regardais fendre du bois, repeindre la barque, marquer les arbres à abattre, entretenir les chemins ou dégager les branches qui se coincent parfois dans le déversoir. D’ailleurs j’avais oublié qu’il taillait pour moi d’épaisses écorces en petits dériveurs que je précipitais du haut de la cascade et qui glissaient lentement sur l’étang, parfois des semaines, avant d’être aspirés, pourris, et de passer dans la rivière. Il y avait toujours un dériveur sur l’étang comme si ce jeu ne devait jamais finir. Mon père y jouait déjà quand il était enfant et l’appelait « L’éternité ». C’était son jeu préféré.