Le coronavirus, bouc émissaire d’un krach boursier

• le 13 mars 2020
santé, économie, Santé publique, finance.

Si plusieurs pays ou villes sont passés en phase 3 de lutte contre le coronavirus, les marchés financiers et opérateurs économiques sont également en alerte maximale. « Coronavirus : semaine noire pour les Bourses, Wall Street au plus bas depuis 2008 » titrait la RTBF le 28 février. Et les nouvelles des répercussions de la pandémie sur le monde de la finance n’invitent guère à l’optimisme. Les appels à réaction pour éviter une dégradation et une perte de contrôle de la situation se multiplient. Certains préconisent une réaction vigoureuse des Banques centrales. Angela Merkel à la tête de l’Allemagne, réputée pour son orthodoxie budgétaire et sa tolérance zéro envers les dérapages, va jusqu’à prôner un relâchement des règles européennes strictes encadrant les finances publiques. En attendant une réponse supranationale, les États mettent au point, dans l’urgence, une série de mesures dont l’impact sur la sphère économique est plus ou moins clair.

Entre le 12 février et le 11 mars, l’un des indices-phares, à savoir le S&P500, a plongé de près de 20 %. La même déconfiture s’observe pour le Dax, le Nikkei, etc. L’attention angoissée vis-à-vis de ces indicateurs est telle qu’il faudrait adapter le graphique habituel représentant la dangerosité des pandémies à l’aide de deux axes : un, horizontal, figurant la contagiosité et un autre, vertical, indiquant la létalité. Il faudrait en effet lui adjoindre une troisième dimension : l’ampleur de la dégringolade des indices boursiers.

Mais, peut-on rendre le coronavirus responsable du dévissage des Bourses, en plus des infections massives et des ruptures d’approvisionnement en gel hydroalcoolique et en papier toilette ? La causalité est vite établie dans la plupart des médias. Trop hâtivement certainement. Car, si le coronavirus a chamboulé les dynamiques économiques en brisant momentanément (?) les chaînes de valeur globale, des pièces détachées de véhicules aux médicaments (du moins est-ce une perspective possible, puisque 80 % des principes actifs sont fabriqués en Chine), il risque d’être un bouc émissaire bien commode, rendu responsable de la baisse des rendements des investissements, lesquels n’en finissent de se dégrader depuis quelques semaines.

En effet, les annonces d’une crise imminente se sont multipliées ces deux dernières années. Le New York Times n’y allait pas par quatre chemins en décembre 2018 en demandant : « Are you ready for the financial crisis of 2019 ? ». L’ex numéro 2 de la Bourse de New York prédisait en mars 2019 que « La finance [alllait] vivre un tsunami d’ici fin 2020 ». Dans l’éditorial de son rapport annuel de juin 2019, la Banque des règlements internationaux (la banque centrale des banques centrales), faisait état les risques qui pesaient sur l’économie et la finance mondiales. En octobre, les craintes des banquiers centraux et ministres des Finances se précisaient et la question du « quand » se faisait plus pressante. À ce moment, il n’était toujours pas question du coronavirus, qui n’a fait l’objet d’un rapport des autorités sanitaires du Wuhan que le 31 décembre, tandis que que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ne déclarait l’urgence sanitaire que le 31 janvier (chronologie du New York Times).

Comment objectiver ?

L’indice VIX (source CBOE) mesure la manière dont les acteurs sur les marchés perçoivent les risques. Plus il est élevé, plus l’attente d’un retournement est forte. Dans le passé, on a observé qu’une hausse forte (sortie de piste des banques d’investissement qui a généré la crise financière avec des effets en cascade) ou un maintien à un niveau élevé par rapport à une situation antérieure (éclatement de la bulle des nouvelles technologies) conduisait à une correction des marchés financiers. Celle-ci pouvait se dérouler sur deux bonnes années, le ralentissement de l’économie réelle — celle qui importe pour les populations, les PME et les pouvoirs publics — pouvant s’étendre sur une période bien plus longue.

Or, depuis le creux de 2009, il est arrivé à pas moins de cinq reprises que les investisseurs renouent avec des périodes de panique de même ampleur (telle que mesurée par l’indicateur VIX) que celle qui avait précédé l’éclatement de la bulle « dot.com ». Pourtant, à l’exception d’ajustements à peine perceptibles qui n’ont ému que très momentanément la communauté des spécialistes et des grandes fortunes, les indices boursiers ont poursuivi imperturbablement leur marche vers de nouveaux sommets. Le S&P500 qui fluctuait dans la bande des 700-1.700 points entre 1998 jusque mars 2009 a été multiplié par cinq depuis lors, donc sur une même période de dix ans. À titre de comparaison, le PIB américain (en USD constants : chiffres FMI) a pris environ 25% durant la première décennie et tandis que, au cours de la décennie suivante, le S&P500 s’envolait, la croissance du PIB n’accélérait (+25 % également). Quelle déconnexion entre la croissance économique et l’indice boursier dont l’envolée n’est justifiée en rien ! Sauf, peut-être, par les mesures de soutien des Banques centrales, le « Quantitative Easing » ! [1]

Et soudain, au début 2020, une épidémie de coronavirus s’est déclarée. C’est l’étincelle qui mit le feu aux poudres. Il n’en fallait pas plus pour que les corrections qui avaient été avortées durant les années précédentes commencent à se produire. Et rapidement.

Il n’est pas question ici de minimiser les conséquences économiques de l’épidémie, la croissance étant amputée d’un demi point de PIB selon l’OCDE, mais de rappeler que le coronavirus n’en est pas la cause première.

Ce constat est important dans une optique d’économie politique car il serait aberrant que, dans leur grande sagesse, les décideurs conviennent de nouvelles réductions d’impôt non ciblées (comme l’a proposé Donald Trump) pour soutenir les entreprises, avalisant ainsi la thèse de certaines d’entre elles — les plus grosses, essentiellement, celles qui rentrent dans la composition des indices boursiers — qui attribueraient leurs déboires au coronavirus. Si l’économie elle-même devait sérieusement se gripper, il conviendrait plutôt de la relancer en investissant de l’argent largement public dans des services public plus accessibles et de meilleure qualité (en particulier la santé et les infrastructures d’accueils des personnes âgées, le public le plus vulnérable au virus) ainsi que dans les secteurs les plus fragilisés comme l’Horeca.

En mettant en exergue le peu de résilience des chaînes de valeurs des entreprises multinationales qui structurent l’économie mondiale, l’épisode du coronavirus remet en question certains des principes fondamentaux de la mondialisation économique comme la division quasi-atomique du travail, le zéro délai et le zéro stock. De même, il montre que, dix ans après la vague de sommets internationaux au terme desquels les chefs d’état avaient pris l’engagement de reprendre le dessus sur la finance, celle-ci s’est émancipée des réglementations qui ont été adoptées depuis lors.

[1En exécution du Quantitative Easing ou « assouplissement monétaire », les Banques centrales injectaient des liquidités pour soutenir des entreprises, voire des pays en rachetant massivement leurs titres financiers. Des études ont d’ailleurs indiqué que ce type d’opérations ne dynamisait pas l’économie mais donnait lieu à des fuites importantes qui gonflaient les prix des actifs financiers et de l’immobilier (ici, ou ).