Le confinement d’Yvan

Laurence Rosier
Covid-19, confinement, voisin.

Yvan c’est mon voisin. Pas immédiat, il habite une toute petite maison sans jardin un peu plus haut, dans le tournant. Il doit avoir les phares des voitures dans son salon la nuit. Comme dans un film de Jean-Pierre Mocky.

Yvan est marié, sa femme est en mauvaise santé, grabataire, elle ne sort jamais, lui, il promène le chien. Il vient parfois sonner, peu lui ouvrent ou lui parlent dans le quartier. Quand on peut, on le conduit faire ses courses au grand magasin le plus proche. Yvan achète toujours presque la même chose, de l’eau pétillante pour sa femme (son plaisir à elle), du sucre en morceaux, du mauvais pain blanc et du tabac (son plaisir à lui).

Yvan met plein de lumières sur sa façade à Noël, des autocollants de potirons lors de Halloween, des œufs à Pâques, sa façade c’est son social à Yvan parce qu’il n’invite jamais personne, mais il aime bien décorer pour les gens qui se promènent.

Yvan a sonné et il a vu mon masque derrière la porte. Mon masque, il est en tissu, acheté il y a quelques années au Vietnam, avec d’autres imprimés Burberry, Mickey fleuri j’en avais rapporté plein, ceux qui sont portés contre la pollution là-bas, il a été regardé avec étonnement quand je l’ai porté à l’aéroport il y a une semaine. Yvan il ne dit rien, c’est un masque point.

Il m’a dit qu’il en avait commandé deux aussi, qu’il ne sortait pour ainsi dire pas et qu’il ne voyait personne, mais il a commandé les masques. Pour rester avec nous, nous le corps social, pour pas encore être plus dans l’exclusion. Il attend ses masques, acheté via…, via…, mais pas sur internet. Yvan n’a pas de connexion. Ça fait longtemps qu’il est confiné en fait Yvan, il me dit ça fait drôle de voir plus de gens dans le quartier, enfin plus de voitures parce que les gens, ils ne sortent pas.

Yvan a écouté le président Macron à la télé, il me dit « oui, c’est la guerre ça va être le couvrefeu bientôt », la métaphore l’a frappé et puis il dit « moi je suis trop vieux pour faire la guerre », mais il attend ses masques, ainsi qu’un uniforme

Yvan me dit déjà que la vie elle n’était pas belle…, puis il demande des nouvelles de mes enfants.

Yvan me dit : courage.

Le mot de 2019 a été, parmi d’autres, « consentement ».

Le mot de 2020, celui que le président Macron n’a pas prononcé lors de son allocution le lundi 16 mars, c’est « confinement ».

Le mot confinement est en fait double : celui que nous vivons en ce moment vient du verbe « confiner » au sens d’isoler un prisonnier, de délimiter un espace clos (on dit que Jean-Jacques Rousseau aimait les endroits étroits et donc le confinement), voire d’interdire à un malade de sortir de sa chambre. Mais il existe un autre verbe confiner, qui signifie se toucher, être contigu et qui a donné des dérivés aujourd’hui oubliés confinage, confinité, synonyme de voisinage. C’est ce sens qui donne une expression comme : il confine à la folie.

On redécouvre le lien social du voisinage : les voisin·e·s qu’on ne voyait jamais, parce qu’on part très tôt ou qu’on rentre très tard, parce qu’on se croise juste quand on rentre des courses ou qu’on gare la voiture deviennent « les proches ».

« Le voisinage constitue notre condition : nous sommes tous aujourd’hui voisins », observe la philosophe et psychanalyste Hélène L’Heuillet dans son essai Du voisinage, réflexions sur la coexistence humaine paru en 2016. À l’heure du confinement qui nous isole, repenser le confinement qui reviendra, celui de l’espace et de l’humanité partagée ?

Un virus voyageur à une époque de mobilité tant corporelle, identitaire que numérique nous contraint à revenir « chez soi » : voisinage, local versus mondialisation ? « Qu’est-ce qui relie les gens les uns aux autres dans la même rue ? » Par boutade on pourrait répondre Tinder, le site de rencontre qui géolocalise les personnes intéressantes à proximité, en dépit des fonctionnements classiques du voisinage.

Dans la typologie proposée par Hélène L’Heuillet, Yvan est à la fois le voisin d’à côté, que l’on croise dans le quartier, et le voisin d’en bas, celui qui n’est pas invité à la fête des voisins ou qui n’y va tout simplement pas. Est-ce parce qu’il ne peut y venir accompagné, sa femme n’étant présente dans l’espace social que par sa voix, lorsque la porte ouverte laisse entendre leurs conversations à voix plus que haute ? Exclu·e·s tous les deux du monde du travail, il·elle.s le sont aussi du monde de la convivialité rurale. S’il·elle.s ont un toit pour le confinement — on sait que les grands oublié·e·s du confinement sont les sans-abris —, Yvan, tout comme sa femme, ne regrette pas de ne pas aller au restaurant, au café (de toute façon dans le village il n’y en a pas), de se demander s’il·elle va faire du vélo (il n’en a pas et elle ne peut pas), il évoque un peu la peur d’une amende si on se déplace sans justification (comme en France), mais il a son chien, alors il pourra quand même sortir, ça le rassure.

Le lien avec le voisinage est l’objet de négociations et de règlements. En ces temps particuliers, qu’en est-il de la promiscuité, des bruits jusque-là non partagés quotidiennement ? Des magasins dévalisés où l’on ne pense pas à celui ou celle qui est à côté ? Des initiatives sont lancées, plus ou moins heureuses : ainsi des internautes ont imaginé de « Placer un chiffon rouge à la fenêtre pour signifier qu’on a besoin d’aide », ce qui a été tout de suite déconseillé par les autorités communales ; il y a aussi la campagne : « je suis un voisin solidaire » (smile.com) où l’on tend la main de façon métaphorique à son voisinage. Et à l’inverse, sur le mode humoristique, on a vu fleurir des vidéos montages montrant des relations houleuses entre voisin·e·s : Cesc Fabregas, le milieu de terrain de l’AS Monaco, a rejoué la scène culte de Eddy Murphy dans Un Prince à New York (1988). Sur son balcon monégasque, le footballeur salue ses voisins de bon matin et reçoit un « fuck you » en retour.

Malgré le confinement sens 1 (isoler), après avoir communiqué la journée sur les réseaux sociaux, les gens recréent, sur leurs balcons ou à leurs fenêtres, le confinement sens 2 (se rapprocher) par des chants communs, des applaudissements pour le personnel soignant. Est-ce recréer ce que la philosophe des voisin·e·s appelle la relation de corps à corps : « le voisinage suppose la possibilité de se frôler, voire de se heurter » ? À défaut de se toucher, on mêle nos claquements de mains.

Dans les recommandations pour endiguer la pandémie, on a parlé des relations avec la famille, les ami·e·s, le milieu professionnel, les services et c’est pourtant avec cet immédiat entourage, non choisi au départ, que se recréerait le lien social. Fugace et fragile sans doute, critiqué par certain·e·s : où était la solidarité lorsque le personnel soignant était dans la rue ? Où était la conscience d’une politique de santé défaillante ?

Yvan, c’est un soignant permanent, il s’occupe de sa femme tous les jours ; parfois il vient nous raconter qu’elle a dû être embarquée d’urgence pour des problèmes respiratoires. Et puis elle revient. Il respire. Yvan, il n’aime pas les hôpitaux, mais il fait confiance au corps médical : « ils sont gentils ».

Depuis hier, les gens applaudissent. Pas beaucoup, mais j’ai vu Yvan qui avait quitté son coin de rue pour descendre dans la plus grande et applaudir, crier « merci, à demain, belle soirée ».


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