Le bon, la brute et le taliban

Michaël MairaSidney Leclercq

Un peu plus de dix années se sont écoulées depuis les attentats du 11 septembre et l’accentuation critique de la lutte contre le terrorisme. Outre les multiples commémorations qui ont émaillé l’année 2011, un autre évènement — passé inaperçu — a imprégné l’héritage de la tragédie new-yorkaise : l’adoption, par le Conseil de sécurité de l’ONU, des résolutions 1988 et 1989 relatives à la lutte contre le terrorisme. À l’issue de ce vote, les talibans, contre lesquels l’ancien président américain George W. Bush avait lancé son dévolu antiterroriste en terres afghanes, deviennent de facto pour partie « fréquentables ». Un taliban ne serait désormais plus un terroriste, sauf s’il refuse de coopérer avec lesdits « alliés ». Décryptage.

Les deux résolutions adoptées le 17 juin dernier par le Conseil de sécurité prévoient une division de la liste des organisations et individus « terroristes » entre, d’une part, les talibans et, de l’autre, les membres et affiliés d’Al Qaeda. Auparavant, une seule et même liste répertoriait l’ensemble des individus ou groupes « suspectés de liens avec les talibans ou Al Qaeda ». D’apparence peu importante et largement technique, cette révision est pourtant porteuse d’un message politique non négligeable. Alors qu’un certain amalgame régnait entre ces deux types d’acteurs, une nuance est introduite pour la première fois entre terroristes et talibans, ouvrant la voie d’un dialogue avec ces derniers.

Cette réforme est indissociable de son contexte et s’intègre dans une mutation de la stratégie d’intervention en Afghanistan. Elle a précédé l’annonce par le président Barack Obama, le 21 juin, d’un retrait de dix-mille soldats américains du territoire afghan. Cette sortie — fortement médiatisée, elle — constitue la première phase d’un plan visant à transférer le maintien de la sécurité aux seules forces afghanes à l’horizon 2014. Pour qu’un tel objectif ait une chance d’être atteint, il est cependant devenu essentiel pour les stratèges américains d’associer les talibans. Or, il paraît bien risqué (surtout à un an d’une élection présidentielle) de défendre devant l’opinion publique que celui qui était désigné comme le mal suprême — le terroriste — est désormais un partenaire clé de la reconstruction. La doctrine du président Bush ne nous disait-elle pas qu’un terroriste était un terroriste, sans autre forme de nuance ? Qu’il fallait être « with us, or against us » ?

Dès lors que l’étiquetage terroriste faisait obstacle à toute interaction entre les États-Unis et les talibans, la stratégie américaine devait passer par une révision du régime de sanctions. Washington a donc persuadé Pékin et Moscou — initialement récalcitrants — d’adopter les résolutions 1988 et 1989. La résolution 1988 établit une liste qui reprend les seuls talibans, tandis que la résolution 1989 vise exclusivement les personnes et groupes liés à Al-Qaeda. Ces deux nouveaux textes annoncent clairement l’émergence de deux régimes distincts. L’un demeurera strict et ciblera Al-Qaeda avec toujours autant de détermination. L’autre ne concernera que les talibans qui refusent de s’associer au processus de reconstruction afghan. Il sera également suffisamment souple pour permettre l’effacement rapide des noms de ceux qui collaborent. Plus que jamais, ce changement de cap met en lumière à la fois l’instrumentalisation politique et symbolique du terrorisme et l’échec des stratégies de changement de régime.

Ainsi, si l’un des premiers axes de la lutte antiterroriste post-2001 visait le renversement des talibans, ce dédoublement des listes souligne l’échec d’une telle stratégie. En misant sur une implication plus étroite de l’ancien régime taliban au processus de reconstruction afghan, cette nouvelle orientation contredit l’objectif de changement radical adopté en 2001.

Mais ce revirement révèle aussi les limites d’une autre dimension de la stratégie mise en œuvre depuis plus d’une décennie : l’essentia­lisation dudit « terroriste ». Apposer le label terroriste à un acteur enclenche un processus difficilement réversible qui réduit l’ensemble de ses caractéristiques, motivations et actions à sa seule identité uniforme de terroriste. Cela conduit automatiquement à sa diabolisation et son ostracisme. Son élimination — légale ou physique — devient le seul horizon possible. Dès lors, une séparation formelle entre Al Qaeda et les talibans, conséquence des deux nouvelles résolutions, semblerait traduire une appréhension plus complexe et nuancée de ces mouvements, de leur contexte et de la réponse à y apporter. La communauté internationale semblerait ainsi avoir pris la mesure de l’échec d’une stratégie en œillères et serait sur la voie d’une réflexion moins polarisée et, par conséquent, moins polarisante.

Dix ans après les attentats de New-York, la perception du terrorisme semble donc avoir évolué et la lutte contre le phénomène paraît se distancer de la conception forgée en 2001. Mais si le concept même de terroriste semble évoluer, ce n’est qu’à l’épreuve d’autres contextes, avec d’autres acteurs qualifiés de terroristes, que l’on pourra évaluer le caractère structurel et durable de cette transformation. Et déterminer si ce changement est le résultat d’une réflexion profonde sur l’appréhension de la nature multidimensionnelle du phénomène ou s’il s’agit uniquement d’un artifice stratégico-politique permettant aux dits « alliés » de partir sur la pointe des bottes, loin de Kaboul, des talibans et des Afghans…