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Le Saint

Numéro 05 – 2021 fictionItaliqueroman - par Martin Michael Driessen -

«  À l’époque où j’étais enfant, beaucoup voyaient en moi un saint, ou pensaient que j’étais prédestiné à le devenir. […] Je vais faire au mieux pour vous raconter ma vie, qui a commencé en 1789 et s’est terminée à six heures et quart du matin, le 7 juin 1839.  »

Traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Guillaume Deneufbourg

À l’époque où j’étais enfant, beaucoup voyaient en moi un saint, ou pensaient que j’étais prédestiné à le devenir. Conviction qui s’est affaiblie au fil des années, jusqu’à disparaitre complètement le jour où j’ai jeté cette femme du clocher de l’église.

Je vais faire au mieux pour vous raconter ma vie, qui a commencé en 1789 et s’est terminée à six heures et quart du matin, le 7 juin 1839. Ma fin aurait pu survenir autrement que par la guillotine, car la mort ne sait rien de nous.

Je vis le jour peu après ma naissance. Jupiter formait un trigone avec Vénus, ce que d’aucuns perçurent comme un heureux présage, d’autant qu’une ribambelle d’évènements de grande importance marquèrent le monde cette année-là : la nomination du premier évêque catholique en Amérique, la découverte de l’uranium et le décès du sultan Abdülhamid Ier.

Vous connaissez sans aucun doute ces représentations du jeune Jésus, assis sur les genoux de sa mère, la tête ornée d’une auréole ? Eh bien, j’étais ce genre d’enfant. Les gens croyaient en moi. Le culte que l’on me vouait me paraissait plein de bon sens et, comme tout nourrisson, je n’avais de toute façon d’autre choix que de l’accepter. Je me laissai donc envelopper de dévotion et n’en questionnai que bien plus tard les fondements. Je pris la résolution de lire un jour la Bible, sans parvenir à mener à bien cette belle ambition. Avec le recul, je crois que mon incapacité absolue, dès cette époque, à distinguer les notions de bien et de mal a joué un rôle non négligeable. Je n’avais aucune prévention contre quiconque, j’appréciais toute chose et tout individu qui se présentaient dans mon champ visuel, ma très chère mère, quelque tante acariâtre, un caniche ou mon ivrogne de père, qui se trouvait également être meunier. Je levais de temps à autre une main potelée et observais les êtres circonvoisins avec les mêmes yeux émerveillés. Ce regard avait pour effet, je crois, que les bons se reconnaissaient en moi tandis que les méchants y dénichaient d’improbables vertus absolutoires. Ce don particulier me servit tout au long de mon existence, autant pour commettre les escroqueries qui assurent ma subsistance que pour consoler les agonisants.

J’ai toujours été très beau, et ce privilège de la nature me valut la bienveillance du monde. Je n’ose imaginer ce qu’il serait advenu de ma vie si j’avais été petit et laid.

[…] p. 35

Ma rencontre avec Francis Beaufort eut lieu alors que je me trainais, perclus de fatigue, sur une route de campagne en Engadine. J’aperçus, patientant sur le bas-côté, un coche précédé d’un attelage de quatre chevaux, dont le propriétaire s’employait à esquisser le paysage en face de lui. Je m’arrêtai, regardai l’œuvre par-dessus son épaule, avec politesse et retenue, et nous entamâmes la conversation. Dans un français passable, il me dit qu’il était allé en Anatolie pour en cartographier le littoral, de même que l’emplacement de nombreuses ruines antiques inconnues jusqu’alors. Le paysage montagneux suisse, d’une beauté exceptionnelle, le fascinait tellement que son voyage de retour avait été sans cesse retardé par son besoin compulsif de coucher sur le papier la moindre de ses observations. Ainsi, ses bagages étaient — pour l’essentiel — constitués de croquis et de carnets. Son dessin, admirablement précis, me semblait pourtant manquer de vie et de charme, à savoir tout ce qui m’intéresse dans un panorama ; je lui demandai s’il peignait aussi des aquarelles.

«  Ni maintenant ni jamais, jeune homme, rétorqua-t-il. Une aquarelle est une falsification de la réalité. Un truquage. Je vois ici des formations rocheuses, inchangées depuis des millénaires. Il s’agit de tectonique. Je m’en tiendrai donc à mon stylo à dessin.

– Alors, ces aigles royaux qui tournoient au loin n’ont aucune chance de retenir votre intérêt ?

– Aucune. Les oiseaux sont périphériques et périssables.

– Pourtant, vous dessinez les arbres, fis-je remarquer au bout d’un moment. Ne sont-ils pas éphémères, eux aussi ?

– Ces pins, là-bas, le sont en effet, répondit-il — avec un regard aigu, quoique pas forcément hostile. Mais la limite de la végétation arborescente, sur cette chaine de montagnes, est une donnée très importante. Auriez-vous la gentillesse de vous mouvoir jusqu’à mon coche pour m’apporter la Boite de fusains qui se trouve dans le coffret à dessin, sous ma valise, sur le siège de gauche ? Tiroir en haut à droite, compartiment central de la dernière rangée.  »

En haut, à droite, au milieu, derrière. Avec sir Francis, vous saviez toujours exactement à quoi vous en tenir. Je finis ainsi par voir en ce vieil homme une sorte de saint, ayant moi-même cédé de tout temps à une forme d’inconstance, de fluctuation, de versatilité. Je le dois probablement au fait que dans mon horoscope le trigone entre Vénus et Jupiter reliait deux signes d’air, à savoir les Gémeaux et la Balance. Je pense que nous étions l’opposé l’un de l’autre, pour peu qu’il soit approprié de qualifier ainsi la relation entre un maitre et son serviteur.

Je lui plaisais, il m’intéressait ; je me montrais attentif et savais me rendre utile ; il était nanti et j’étais sans le sou. J’entrai donc à son service sur-le-champ et le suivis en Angleterre.

Hanley Manor, dans le comté du Sussex, se trouvait être une gentilhommière accueillante et majestueuse, où je me suis vite senti chez moi. La maison de sir Francis était régie par sa sœur Harriet, spécialisée dans la science botanique. Je ne manquais pas de confort et mes fonctions consistaient principalement à servir le maitre de maison, tout en faisant à l’occasion office d’amanuensis pour sa sœur. Rassembler des plantes et des fleurs pour l’herbier de Lady Harriet était une chose, mais les activités que j’exerçais au service de sir Francis étaient autrement plus exigeantes.

Pour la vingtième fois ce matin-là, je traversai l’immense pelouse au pas de course, d’ouest en est, le vent dans le dos et un petit drapeau au bout de mon bras tendu. Sir Francis était assis sous un parasol, un chronomètre à la main. Il me fallait courir aussi vite que je le pouvais, en m’assurant que l’étendard pende librement le long de la hampe, ce qui signifiait que ma vitesse était exactement égale à celle du vent. Sir Francis écrivait toutes les données avec grande méticulosité. Après chaque course, il tripotait les réglages d’un étrange appareil doté de quatre coupelles placées en croix, censé mesurer avec précision la vitesse du vent. J’étais autorisé à faire le chemin du retour en marchant. Heureusement, car les poteaux marquant le début et la fin du parcours étaient distants de plusieurs centaines de yards ; je ne portais qu’une culotte en satin, une chemise fine et des chaussures légères, et pourtant j’étais presque hors d’haleine. Lorsque la brise s’élevait, je profitais d’une fraicheur bien agréable, mais cet avantage signifiait intrinsèquement que je devrais, au prochain essai, courir encore plus vite.

Pour sir Francis, j’accomplissais sans aucun doute cette mission avec plaisir. Nous, les êtres humains, sommes par essence toujours en quête de signification, ce qui est d’autant plus vrai dans mon cas que je connais trop bien ma propre imprévisibilité et ne partage que peu de choses avec mes semblables. Je ne songeai pas à tirer indument quelque avantage de la confiance dont je jouissais dans cette maison d’exception – sir Francis, comme j’eus tôt fait de le découvrir, entretenait une relation incestueuse avec sa sœur. Au contraire, je me mis corps et âme au service de ses recherches scientifiques, pour neuf shillings par semaine, plus le gite et le couvert. Il était comme un père pour moi, et pendant près d’un an, je ne fis rien d’autre que lui être utile de toutes les manières possibles.

Bientôt, malgré la différence de rang, je fus un invité bienvenu dans le salon ; le soir, avec Lady Harriet, je lisais Waverley de Walter Scott et avec Sir Francis discutais de l’insaisissable phénomène du vent, qu’il espérait pouvoir éclaircir une fois pour toutes.

[…] p. 42

Nous réussîmes notre percée un jour de puissante brise, qui arrachait les dernières feuilles des arbres et les faisait chuter sur la pelouse, tantôt en ellipses et en cercles biscornus, tantôt en bandes longilignes. Il s’agissait d’un vent instable qui retomba aussi brutalement qu’il s’était levé et qui entrainait l’anémomètre tel un carrousel fou dont on aurait perdu le contrôle. Une fois de plus, il nous fut impossible d’enregistrer une vitesse moyenne fiable, les extrêmes étant trop éloignés les uns des autres. John, le jardinier, qui avait ramassé quelques branches cassées, éprouvait toutes les peines du monde à renfiler son manteau. Je l’observai : il se mit d’abord dos au vent pour y glisser un premier bras, se retourna, laissa l’autre côté se gonfler telle une manche à air, dans laquelle il donna alors une sorte de coup de poing pour s’y engouffrer. Sa main s’extirpa du tunnel de tissu, triomphante, puis John leva ce même bras, un peu à la manière d’un archer attrapant une flèche dans le carquois accroché dans son dos, et tenta de se faire maitre de la remuante pièce d’étoffe qui claquait sous la bise à hauteur de ses épaules. Il parvint à la tirer vers le bas, pivota de nouveau sur lui-même, se replaça dos au vent, qui charriait maintenant aussi des rafales de pluie, et fixa l’un contre l’autre les deux pans de sa veste au moyen de trois nœuds fermement attachés sur son torse. La servante, que je savais être sa fiancée, sortit alors de la maison, une écharpe à la main, apportant par la même occasion une bonne dose de charme à cette scène bucolique. Sir Francis arrêta l’anémomètre, craignant sans doute que le dispositif ne soit endommagé gravement : lors d’une tempête, en effet, certains moulins à vent peuvent surchauffer au point de s’embraser. Le vent pressa les jupes de la jeune fille contre son entrejambe, ce qui constitua un spectacle en tout point ravissant. Puis vint l’apogée : quand elle leva la main pour montrer au jardinier l’écharpe enroulée, une autre rafale, plus forte, souleva ses jupes et dévoila tout ce qu’il y avait à dévoiler. Je vis John sourire, mais ne l’entendis pas ; la jeune fille oublia un instant la menace qui pesait sur la santé de son fiancé et se pencha pour maitriser ses jupes bouffantes et son tablier affolé. Elle avait des jambes remarquablement belles pour une créature si simple.

«  Notre Mary vient de me suggérer une idée, lançai-je à sir Francis, qui avait pieusement détourné le regard et rangé son précieux instrument de mesure.

– Je l’imagine bien, rétorqua-t-il laconiquement. Mais je t’invite à la garder pour toi.

– Vous me comprenez mal, Sir Francis. Je ne faisais allusion qu’à vos recherches scientifiques.

– Si ton idée sert la cause, je t’écoute !

– Je me demandais, sauf votre respect… Les gens se soucient-ils vraiment des chiffres qui mesurent la vitesse du vent ? Le vent lui-même est invisible. La seule chose que nous pouvons observer, c’est son effet sur notre environnement. Je me disais donc que…  »

Le reste appartient à l’Histoire.

De Heilige (Le Saint)
Donatien est né l’année de la Révolution française. Avide de gloire et de reconnaissance, opportuniste impénitent, il mobilise ses talents et toute sa fourberie pour tirer le meilleur parti des vicissitudes de l’existence humaine. Donatien nous conte l’épopée drolatique de sa vie sous la forme d’un roman picaresque et hédoniste, nourri des ingrédients qui ont fait la renommée du genre : hypocrisie, immoralité, cynisme. Il rencontre des personnalités contemporaines, dont Victor Hugo, participe à l’élaboration de l’échelle de Beaufort, contourne le cap Horn au cours d’une expédition démente. Tour à tour malandrin dans les Vosges, apprenti charron-forgeron dans le Pas-de-Calais ou boulanger en Allemagne, il est adoré par les femmes autant que par les hommes. Sa quête intransigeante du bonheur remet en question non seulement les principes convenus, mais aussi les frontières fluctuantes de l’identité : tantôt il se fait appeler Donatien, tantôt Donatienne, et enfin Dieudonné. Même derrière les barreaux, son charme et son inventivité lui permettront de tourner la situation à son avantage, et il entrera finalement dans l’histoire comme saint Dieudonné de Metz.

Traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Guillaume Deneufbourg
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Martin Michael Driessen


Auteur

Né en 1954, metteur en scène d’opéra et de théâtre, écrivain et traducteur. Il fait ses débuts en 1999 en publiant le roman Gars, suivi en 2012 de Vader van God (Père de Dieu) et en 2013 d’Een ware held (Un vrai héros), tous salués par la presse et nominés pour des prix littéraires. L’œuvre de Martin Michael Driessen a été traduite en italien, en allemand et en hongrois.

En 2015 paraît Lizzie, un volumineux roman écrit en collaboration avec la poétesse Liesbeth Lagemaat. Il reçoit en 2016 le prix littéraire ECI pour son recueil de nouvelles Rivieren (Rivières). Son roman picaresque De Heilige (Le Saint), sorti aux Pays-Bas en septembre 2019, sera le premier roman de l’auteur édité en français (été 2021, éditions Philippe Rey).