Le Kenya entre dans la toile somalienne

Cheyenne Krishan

« First avenue », une des artères principales d’Eastleigh : un embouteillage permanent. De vieilles constructions s’estompent, progressivement remplacées par de nouvelles. Des hôtels, dont les chambres aménagées en magasins, sont devenus des galeries marchandes. Le quartier, à l’est de Nairobi, héberge une majorité de Somaliens. C’est un des principaux centres commerciaux de la capitale.

Depuis deux décennies, des réfugiés fuyant les conflits qui rongent la corne de l’Afrique et des Kényans Somali, qui constituent environ 8% de la population du pays, viennent s’installer dans la cité.

Eastleigh, toujours en effervescence, héberge aussi des cellules d’Harakat Al-Chabab Al Moujahidin (Al-Chabab). Le groupe islamiste armé basé en Somalie, lié à Al Qaeda, utilise le Kenya comme base arrière pour recruter et organiser des opérations de financement au sein de la diaspora somalienne.

Le 17 octobre dernier, plus de deux-mille soldats kényans ont traversé la longue frontière poreuse de la Somalie pour s’aventurer là où, en 1993, la puissance de feu américaine s’était cassé les dents, imitée un peu plus tard entre 2006 et 2009 par les troupes aguerries de l’Éthiopie.

L’objectif avoué de l’opération est de récupérer les otages étrangers enlevés au nord du Kenya aux mois de septembre et octobre. Nairobi accuse Al-Chabab d’être à l’origine de ces rapts. L’armée kényane veut par conséquent repousser les extrémistes islamistes qui occupent une partie du sud et du centre de la Somalie au-delà de ses limites territoriales pour créer une « zone tampon sécurisée ». En fait, l’opération militaire de grande envergure résulte moins de la menace que représente Al-Chabab que d’un ensemble de dynamiques politiques et militaires internes et externes.

Plus de deux mois après le début des hostilités, commencées à l’amorce de la saison des pluies, le Kenya s’est embourbé à une centaine de kilomètres de Kismayo, la ville portuaire, bastion d’Al-Chabab. Les combats sont rares, les islamistes se sont repliés dans l’arrière-pays et guettent le moment opportun pour frapper.

La pluie a refroidi la fièvre nationaliste qui s’était emparée de la presse kényane mi-octobre. Les Kényans, à qui la guerre coute 233.000 dollars par jour, ont décidé de se joindre aux troupes de l’Amisom, les forces de l’Union africaine mandatées par l’ONU, en Somalie depuis 2007. L’intégration prendra effet dans quelques mois. Ils se préparent à une offensive coordonnée contre Al-Chabab. Pour le Kenya, l’intervention est un pari lourd de conséquences, la ligne de front pourrait bien se retrouver chez lui.

Les raisons de l’invasion

Le Kenya aspire depuis plusieurs années à créer un État satellite semi-autonome le long de la frontière avec la Somalie : le Jubaland. Officiellement, l’entité serait modelée sur les régions autonomes du Nord : le Somaliland et le Puntland. Dans la pratique, le Jubaland, aussi appelé Azania, aura à sa tête un pouvoir fantoche contrôlé depuis Nairobi.

Des câbles publiés par Wikileaks révèlent plusieurs conversations datant de 2010 à ce sujet, entre Moses Wetangula, le ministre des Affaires étrangères kényanes, et Johnny Carson, le secrétaire assistant aux Affaires africaines des États-Unis.

S’ils parviennent à sécuriser Jubaland, les Kényans auraient l’intention, d’après un rapport de Human Rights Watch [1] et plusieurs commentaires venant d’officiels kényans, de « retourner » plusieurs dizaines de milliers de réfugiés somaliens parmi ceux entassés à Dadaab au nord du Kenya, dans le sud de la Somalie. Il y a plus de 525.000 réfugiés somaliens sur le sol kényan. Au mois de juin dernier, Orwa Ojodeh, le ministre assistant à la Sécurité intérieure, déclarait à ce sujet, « qu’étant donné que les combats en Somalie sont terminés, la communauté internationale devrait y établir un camp de personnes déplacées » de l’Amisom. Pour l’heure, le flot d’arrivants ne tarit pas et les Kényans craignent que des membres d’Al-Chabab se trouvent parmi eux.

Un Jubaland sûr faciliterait le projet de construction d’un réseau routier et ferroviaire reliant l’Éthiopie, le sud Soudan et le nord du Kenya à Lamu sur la côte kényane. La ville historique deviendrait un terminal pétrolier pour les hydrocarbures non encore exploités dans la région. « Le projet débutera en 2012 », selon une annonce faite le 19 décembre par le Premier ministre kényan Raila Odinga au quotidien The Nation.

La paix sera la bienvenue à l’heure de vendre des concessions de pétrole et de gaz qui intéressent particulièrement les Français, les Anglais et les Américains.

La situation économique du Kenya joue peut-être aussi son rôle dans l’empressement affiché par certains d’aller au front. L’économie kényane va mal. Le shilling est tombé à son plus bas niveau depuis des décennies, fin septembre, le taux d’inflation était de 17,3% et le prix du pétrole et des denrées alimentaires grimpe. Fédérer les Kényans autour de l’ennemi somalien est un moyen de détourner l’attention de la population des problèmes internes, mais l’impact d’une attaque terroriste sur le tourisme, deuxième devise du pays, risque d’avoir l’effet inverse.

Du côté somalien, Al-Chabab se trouve dans une position délicate. Une offensive des forces de la mission de l’Union africaine en Somalie, au mois de février 2011, a forcé le groupe à quitter Mogadiscio. Il a aussi perdu des territoires dans le sud du pays qui sont tombés aux mains des milices Ras Kamboni et de certains groupes du Ahlu Sunna Wal Jammah.

Al-Chabab doit son ascension à deux phénomènes : la prise de Mogadiscio par les tribunaux islamiques en 2006 dont il fut une des factions et l’intervention des forces éthiopiennes qui s’en est suivie. À l’époque, le groupe développe avec succès un discours autour du thème de l’injustice et de la résistance somalienne contre l’occupation. Le départ de l’Éthiopie fait apparaitre des divisions au sein du mouvement entre les nationaux et ceux tournés vers un agenda djihadiste international. Une attaque suicide qui fit vingt-quatre morts lors d’une cérémonie de remise de diplômes à Mogadiscio en décembre 2009, son interprétation cruelle de la charia, contraire aux traditions modérées de la Somalie, et sa gestion désastreuse de la famine ont contribué à l’érosion de sa popularité. Les immixtions étrangères dans les affaires intérieures du pays pourraient de nouveau servir.

Gérer l’après

Inévitablement, les forces kényanes et l’Amisom appuyées par leurs alliés occidentaux ainsi que l’Éthiopie qui a annoncé, fin novembre, qu’elle enverrait des troupes aider les partenaires du gouvernement de transition (TFG) à mettre en déroute Al-Chabab vont devoir répondre à une question : dans l’hypothèse où l’offensive a lieu, comment vont-elles pouvoir gérer leur victoire militaire contre Al-Chabab ? Cette question doit tourmenter les Kényans en premier lieu, car ils sont plus vulnérables aux menaces terroristes que fait planer le groupe.

Le mandat du gouvernement fédéral de transition somalien, nominalement au pouvoir depuis 2009, a été prolongé d’un an à la suite des accords de Kampala, soit jusqu’en aout 2012. Le gouvernement de Sheikh Sharif a douze mois pour concrétiser une feuille de route qui prévoit un transfert de compétences du centre vers les dix-huit entités régionales tel que cela a été défini dans la charte de transition fédérale rédigée en 2004.

Ce transfert est un processus politique essentiel qui, dans la pratique, a déjà lieu. Depuis la fuite du dictateur, Siad Barré, en 1991, aucune entité politique n’est parvenue à s’imposer sur l’ensemble du territoire. Les acteurs internationaux ont tenté d’imposer en Somalie, où se perpétue un système de clans complexe, un État de type centralisé. Et depuis l’indépendance, un clan a toujours instrumentalisé le pouvoir pour faire main basse sur les ressources du pays et dominer les autres clans. Les Somaliens ne font pas confiance aux gouvernements « installés » à Mogadiscio. L’histoire leur donne raison.

Les parties de la Somalie qui sont les plus stables possèdent des administrations locales qui s’autogouvernent, c’est le cas du Somaliland, du Puntland et de Galmudug devenus autonomes en 1991, 1998 et 2006. Les conditions ne sont pas partout les mêmes, mais ce transfert de compétences, même s’il n’est peut-être pas la solution à tous les maux somaliens, apparait essentiel. Le TFG est-il à même de le réaliser ? Rien n’est moins sûr.

Un rapport d’International Crisis Group [2] fait le point sur les réalisations du TFG après deux ans passés au pouvoir et conclut qu’« il est incompétent, de plus en plus corrompu et paralysé par le leadeurship faible de son président, Sheikh Sharif. Le tfg est encore moins enclin à partager le pouvoir que les gouvernements de transition précédents. » Le gouvernement fédéral de transition n’est pas le projet politique des Somaliens, cela ne l’empêche pas d’être soutenu par les acteurs régionaux et internationaux. L’auteur somalien, Nuruddin Farah, soulignait dans un quotidien anglais il y a quelques années que « l’aide internationale crée un tampon entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés. Elle bloque l’affrontement qui est nécessaire pour confier aux gens les commandes de leur projet politique. »

Pour le Kenya, les assurances de trouver une solution politique après l’opération militaire sont ténues et l’intervention massive qui se profile risque de se prolonger. Les Kényans, au contraire des Américains en 1993, ne pourront pas fuir leur voisin somalien, ils sont obligés de vivre avec lui.

[1HRW, « You don’t know who to blame », War crimes in Somalia, aout 2011.

[2ICG : Somalia : The Transitional Governement on Life support, février 2011.