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La terreur du quartier

Numéro 01 – 2021 fictionItaliquelibrairie - par Cécile Hupin -

J’habite une petite maison dans un quartier XXL. Coincée quelque part entre les plus hautes tours de la ville, la plus grosse des gares, le plus imposant des monuments et le plus long des boulevards. Ça fait chic dit comme ça, mais chez moi, je vous jure, c’est la zone ! Le soir, il n’y a dans mon secteur que des chantiers à l’arrêt, des voitures mortes et des bureaux vides. Parce que je suis la seule à habiter par ici. Les costumes-cravates, les touristes et le chef de gare s’en vont chaque soir (...)

J’habite une petite maison dans un quartier XXL. Coincée quelque part entre les plus hautes tours de la ville, la plus grosse des gares, le plus imposant des monuments et le plus long des boulevards. Ça fait chic dit comme ça, mais chez moi, je vous jure, c’est la zone ! Le soir, il n’y a dans mon secteur que des chantiers à l’arrêt, des voitures mortes et des bureaux vides. Parce que je suis la seule à habiter par ici. Les costumes-cravates, les touristes et le chef de gare s’en vont chaque soir dormir dans des lits où ça pue moins la ville tandis que, moi, je reste là.

Pourtant, dans la nuit, je ne me sens jamais seule dans mon quartier pourri. En effet, tout près de chez moi, il y a une enseigne lumineuse, si puissante qu’elle éclaire tout autour d’elle. Si je garde mes rideaux ouverts, même mon lit devient tout rouge et je suis hantée par des désirs profonds. Ce phare sexy-aguicheur, c’est celui de la plus colossale librairie que l’on puisse imaginer. Et moi, j’aime les livres ! Je bouffe du livre ! J’absorbe du livre ! Alors, sous ma couette écarlate, je transpire. Bien sûr, ce n’est pas la taille qui compte, mais imaginez tous les ouvrages que ces milliers de mètres carrés de librairie doivent contenir… C’est à eux que je pense la nuit. Et je souffre bordel… C’est de la torture chinoise, de vivre juste à côté d’une telle abondance de bouquins quand on les aime comme je les aime.

Parce que mes principes, et les principes de mes amis, et ceux des amis de mes amis me hurlent : « FUCK ! Boycottons les grosses enseignes ! Au feu les capitalistes ! »

Je vous jure que j’aimerais ça, systématiquement trouver le courage de bouger mes fesses plus loin que le coin de ma rue, pour aller consommer ma dope dans des petites librairies indépendantes. Mais comprenez, ma chair est faible. Dès que je franchis le pas de la porte, le géant se met à pousser son cri de sirène… Et moi ? Je suis censée passer devant lui, chaque jour, écouter sa chanson, baver devant ses livres suavement exposés dans des vitrines impeccables et ne jamais craquer ? Mais merde, j’ai des principes, oui, mais j’ai aussi un petit cœur qui bat la chamade pour le marketing bien taillé des enseignes scintillantes et hypnotiques. On ne demanderait pas à un prêtre d’habiter dans le quartier rouge d’Amsterdam, n’est-ce pas ? Alors, oui, je l’avoue, il m’arrive de céder et de foncer dans la maxilibrairie, armée de ma carte de banque et d’y dépenser mon argent avec un plaisir non dissimulé.

Mais si je vous raconte tout ça, ce n’est pas uniquement pour revendiquer mon statut de victime d’un système capitaliste qui me dépasse, non. Si je vous relate tout ceci, c’est pour vous parler du phénomène étrange, à la fois héroïque et inavouable, qui se produit en moi dès que je pose un pied dans la maison du géant. Je n’en ai jamais parlé à personne parce que ce ne sont pas vraiment des choses qu’on expose facilement sur la place publique. Mais il suffit que je rentre dans la maxilibrairie pour que je sente en moi une énorme bulle d’air.

De prime abord, la sensation n’est pas spécialement désagréable. La bulle occupe l’entièreté de mon estomac, puis au fur et à mesure que je me promène parmi les livres, je la sens qui descend. Et voilà que mes intestins se tordent et se retordent. Alors, au bout de quelques minutes d’atroces souffrances, mêlées au plaisir intense d’errer parmi tous ces ouvrages, n’y tenant plus, je me laisse aller à lâcher un petit pet. C’est systématique. Un pet, deux pets, trois pets. Et puis, ça y va. Une fois que j’ai commencé, je ne peux plus m’arrêter. Chez le géant, je bouquine et je pète. C’est comme ça. Je ne le fais pas exprès ; je suis une miniterroriste, malgré moi. Et ce qui est fou, c’est que ça ne m’arrive que dans cette librairie-là. Dans les petites, je sais me tenir, rassurez-vous.

Il y a peut-être une explication scientifique à cela ? La faute au remords ? À la honte ? À la culpabilité ? Peut-être est-ce une vieille réminiscence ?

Enfant, ma maman me racontait avec malice que n’ayant pas de toilettes dans son tout premier kot, elle prenait plaisir à aller se soulager au grand cinéma d’en face (celui qui avait fait fermer le petit cinéclub local). Elle a dû me transmettre ça dans mes gênes. C’est possible, ça ? Qu’on puisse être des emprouteuses de géants de mère en fille ?

Alors, je me rends bien compte que mon pseudoactivisme peut paraitre un peu risible au regard de mon manque d’engagement, mais c’est ma modeste manière à moi de faire des microattentats presque poétiques. Qui n’ont probablement aucun impact et que tout le monde ignore, parce que je fais ça proprement (quand même). Pourtant, je suis contente maintenant d’avoir pu le dire. Pour que les petites librairies sachent que même quand je leur suis infidèle, en pétant, je pense à elles.

XXX La Bouquineuse-péteuse XXX

Les librairies sont un maillon essentiel entre vous et nous.
Au printemps 2020, La Revue nouvelle a organisé un concours d’écriture qui devait prendre pour cadre une librairie.
Cette nouvelle gagné le premier prix.
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Cécile Hupin


Auteur

passionnée par la fragile complexité des humains, a étudié le théâtre et la scénographie. Son écriture se veut visuelle et vivante comme les arts dont elle vient.