La sidérurgie en Hainaut laminée par la crise

Michel Capron

En l’espace de quelques mois, l’industrie sidérurgique en Hainaut vient d’encaisser de nouveaux chocs très éprouvants. Outre la fermeture définitive de Carsid à Marcinelle (début 2013) actée début aout 2012, ce sont les sites conjoints de NLMK et Duferco à La Louvière qui viennent d’être secoués par une restructuration sans précédent : les deux groupes ont annoncé le 25 octobre la perte de 601 emplois sur 1357 (NLMK occupait 904 personnes pour les produits plats et Duferco produits longs — Duferco Long Products — en occupait 453). On observe, ces temps-ci, que les dégâts sociaux de la récession se propagent dans tous les secteurs, les plus fortes pertes d’emplois concernant cependant l’industrie lourde, sidérurgie ou construction automobile. Pour le Hainaut, Carsid et La Louvière témoignent des stratégies mises en œuvre par deux groupes sidérurgiques multinationaux pour minimiser les effets néfastes de la récession. Sans surprise ce sont, une fois de plus, les travailleurs de la sidérurgie qui sont très lourdement touchés.

La fin de Carsid

C’est le 28 mars 2012 qu’A. Gozzi, le patron de Carsid, a annoncé l’intention du groupe Duferco de fermer ce haut-fourneau, son agglomération et sa coulée continue, faute d’avoir pu trouver un repreneur industriel [1]. Au cours de la première phase de la procédure Renault, les syndicats n’ont pas ménagé leur peine, à travers de multiples démarches [2] et la recherche de solutions alternatives, notamment via des hypothèses d’éventuelles synergies avec Aperam (pour saturer le train à large bande de Carlam) ou AM-Industeel ou d’implantation sur le site d’une nouvelle aciérie électrique. Aucune de ces propositions n’a abouti, si bien que, début juillet, la direction de Carsid accentue la pression sur les organisations syndicales afin de clore la phase 1 de la procédure Renault. Elle agite la menace de la mise en faillite de Carsid si l’on ne passe pas rapidement à la phase 2, c’est-à-dire au plan social.

En contrepartie, la direction de Carsid fait état d’un mini-plan industriel susceptible de concerner quelque 250 emplois, mais sans relance du haut-fourneau ni implantation d’une aciérie électrique [3]. Il s’agirait en fait de transférer sur le site de Carsid le laminoir de Giammoro (à Messine), conçu pour laminer des produits longs de grande section, mais se trouvant en situation de sous-utilisation chronique. Le transfert pourrait s’effectuer dans un délai de deux à trois ans, l’objectif étant de saturer le four électrique de La Louvière et d’étendre la gamme des produits longs à haute valeur ajoutée offerts par Duferco La Louvière. Cette « solution » a rencontré une nette méfiance chez les syndicats dans la mesure où elle ne répondait que très partiellement et à moyen terme à leur exigence de maintien immédiat d’une activité sidérurgique significative sur le site. La récente restructuration opérée en profondeur chez Duferco La Louvière fin octobre a définitivement réduit ce projet à néant.

À la suite des pressions exercées par la direction de Carsid (en l’occurrence la mise en liquidation), les négociations relatives au volet social n’ont pas trainé et, le 2 aout 2012, les assemblées des travailleurs ont adopté le volet social auquel Duferco consacrera 80 millions d’euros et qui entérine le licenciement définitif de tous les travailleurs le 1er janvier 2013.

Les responsables syndicaux de Carsid se sont toutefois trouvés exposés à une double pression : outre celle de la direction, c’est aussi, d’abord des rangs des employés, puis des ouvriers, qu’est venue la revendication de plus en plus pressante d’en finir et d’obtenir des conditions de prépension et de primes de départ correctes. Cela peut se comprendre : il ne faut pas oublier que, depuis la mi-novembre 2008, les travailleurs de Carsid sont soumis à un régime de chômage économique qui pèse à la fois sur leurs revenus et sur leur combativité. Ce sont d’abord les employés qui ont accepté le volet social qui leur garantit les avantages liés à la grille Claeys, avantages qu’ils auraient perdus en cas de mise en liquidation. Les ouvriers ont suivi, adoptant à 75% un volet social qui garantit la prépension à cinquante-deux ans pour 440 personnes. Les plus jeunes quitteront Carsid avec une prime de départ variant de 10.000 euros à 23.000 euros nets en fonction de l’ancienneté. Les préavis ne seront envoyés que fin décembre et, d’ici là, le complément patronal de chômage sera majoré de quelque 35 euros par jour et les travailleurs recevront une demi-prime de fin d’année.

Qu’en est-il des possibilités de reclassement ? Des pistes ont été évoquées, mais apparemment sans guère de suite pour le moment, chez AM-Industeel ou Thy-Marcinelle, voire chez Duferco-Diversification, la filiale dédiée à l’environnement. Les prépensionnés devront d’abord passer six mois dans les cellules de reconversion [4] avant de pouvoir effectivement bénéficier de leur prépension (devenue (« chômage avec complément ») ; les plus jeunes seront aidés dans ces mêmes cellules de reconversion (au nombre de huit) dès début janvier 2013, en bénéficiant d’aides à la reconversion ou de formations adaptées à leurs éventuels futurs projets professionnels.

La fin de Carsid laisse un gout amer aux travailleurs et aux syndicalistes. Ces derniers estiment notamment que les pouvoirs publics wallons sont loin d’avoir fait, comme pour ArcelorMittal (AM)-Liège, le maximum pour tenter de dégager des solutions alternatives. Alors que les pertes d’emplois directes chez Carsid (pour rappel : 1.004 emplois perdus) atteignaient presque le double des pertes initiales dans la phase à chaud d’AM-Liège, les sidérurgistes carolos estiment avoir été traités en parents pauvres, et ce sentiment de discrimination leur restera encore longtemps en travers de la gorge.

De lourdes restructurations à La Louvière

L’entité sidérurgique de La Louvière offre la particularité de regrouper sur un même site des outils appartenant à deux groupes multinationaux : le russe Novolipetsk Steel (NLMK) et l’italo-suisse Duferco qui produisent, le premier des aciers plats pour revêtement dans deux filiales en France (Beautor pour l’électrozingage et Strasbourg pour la peinture) et le second des aciers longs (essentiellement du fil machine) dont la filiale Duferco Trebos constitue le pôle tréfilerie. Pour comprendre cette situation un peu inédite, il faut remonter quelques années en arrière. En décembre 2006 est conclue une alliance (une joint venture) à parité entre Duferco et NLMK : c’est le holding SIF (Steel Invest and Finance) basé à Luxembourg, qui contrôle notamment, outre les filiales belges de Duferco (La Louvière, Carsid et Clabecq), ses deux filiales françaises et une filiale italienne (Verona Steel). Cette alliance a permis à Duferco de bénéficier d’apports financiers de NLMK en vue de réaliser son programme d’investissements pour les années à venir.

Toutefois, une clause du contrat stipulait qu’à partir de fin 2010 NLMK pouvait reprendre les avoirs détenus par SIF. Face aux pertes récurrentes de Carsid et de La Louvière, NLMK exécute cette clause en avril 2011 en reprenant, à l’issue de la dissolution de SIF, Clabecq et les produits plats de La Louvière ainsi que les deux centres de services acier de Manage et Jemappes. Pour sa part, Duferco garde Carsid, les produits longs de La Louvière [5] et la tréfilerie de Trebos. On connait la suite : Duferco transfère Carsid vers sa filiale Duferco Diversification et investit pour 100 millions d’euros dans la modernisation des outils de la branche produits longs qui souffrait de sous-investissement chronique. Il s’ensuit également une séparation d’avec les outils détenus par NLMK, ainsi que de multiples problèmes liés aux statuts des travailleurs des deux entités. Finalement, NLMK et Duferco maintiennent une unité commune de gestion des ressources humaines. Toutefois, malgré les investissements de part et d’autre, la dépression du marché de l’acier en Europe de l’Ouest engendre rapidement de nouvelles pertes financières. Si bien que, le 12 septembre, les syndicats obtiennent des conseils d’entreprise où les directions des deux groupes confirment les craintes des travailleurs. Invoquant la mauvaise conjoncture économique, A. Gozzi confirme qu’un plan de réorganisation de Duferco Long Products est en gestation et NLMK annonce sa volonté de réduire les couts. Les deux directions préfèrent toutefois temporiser et attendre les derniers mois de l’année où la réduction des commandes engendrera du chômage économique et diminuera d’autant les marges d’action des syndicats une fois les restructurations annoncées. À ce moment, Duferco occupe 453 travailleurs et NLMK, 904.

L’inquiétude grandit parmi les travailleurs quand, le 18 octobre, NLMK et Duferco annoncent des plans sévères d’économies. C’est que NLMK estime à 100 millions d’euros les pertes à La Louvière pour 2012 [6], du fait de la crise du secteur automobile. Chez Duferco Long Products, la perte annuelle est estimée pour 2012 à quelque 35 millions d’euros, l’aciérie électrique et le train à fil fonctionnant à moins de 50% de leurs capacités. Le 25 octobre, deux conseils d’entreprise extraordinaires sont convoqués. Les syndicats estiment qu’existe déjà un programme de prépension en cours et que l’on peut trouver des alternatives : externalisation de certains services, proposition de départs volontaires avec prime, voire instauration d’un chômage économique de longue durée. Ils ne semblent donc pas redouter de licenciements collectifs.

Puis c’est la douche froide brutale : la direction des ressources humaines annonce des chiffres de pertes d’emplois catastrophiques, même si les deux groupes n’ont pas encore enclenché de procédure Renault. Chez NLMK, les effectifs seront ramenés à 475 travailleurs, soit 429 pertes d’emplois ; chez Duferco, on passera à 281 personnes, soit une perte de 172 emplois. C’est donc près de la moitié des emplois qui vont disparaitre. Les délégués syndicaux ont immédiatement interrompu les conseils d’entreprise et rompu les discussions pour informer les travailleurs, provoquant un arrêt de travail immédiat chez NLMK et bloquant l’accès aux deux sites [7], tandis que le personnel de Duferco est en chômage économique jusqu’au 5 novembre. Les directions des deux entreprises ont demandé une entrevue urgente à Elio Di Rupo et Rudy Demotte pour les informer de la gravité de la crise. Cela étant, le travail a repris le 26 octobre chez NLMK. Les négociations devraient démarrer dans les prochains jours, les deux directions se donnant jusque fin novembre pour mettre au point un plan susceptible d’assurer leur survie, au moins à court terme. Côté syndical, après la vive surprise et la colère, ouvriers FGTB et employés Setca revendiquent un plan industriel à cinq ans et des engagements financiers des deux groupes pour consolider les activités existantes. Les syndicats refusent tout licenciement, leur préférence allant, comme annoncé, vers les solutions alternatives qu’ils ont préconisées.

Dans le cas de NLMK La Louvière et de Duferco Long Products, l’on se trouve au point de départ de négociations qui s’annoncent très difficiles, une des questions étant notamment de savoir si les dirigeants des deux entreprises sont prêts à financer les alternatives proposées par les syndicats ou s’ils optent pour un licenciement collectif sec. Une fois de plus, il y a urgence pour tenter de sauver ce qui peut encore l’être et d’éviter que, à court terme, on ne se dirige vers une fermeture, partielle ou totale, des deux entreprises. Il est en effet assez évident que l’on voit mal fonctionner celles-ci efficacement avec un personnel amputé de moitié, même si les coupes sombres dans le personnel « soulagent » d’autant les couts de Duferco et NLMK. Il reste à espérer qu’une concertation sociale correcte et l’éventuelle intervention de cellules de reconversion puissent venir limiter quelque peu les effets néfastes de cette double restructuration. Aux syndicats de lutter pour obtenir effectivement un plan industriel valable, mais aussi, si nécessaire, un plan social au moins équivalent à celui qu’ont obtenu leurs camarades de Carsid.

28 octobre 2012

[1Cf. M. Capron, « Carsid Charleroi : nouveau coup dur pour la sidérurgie en Wallonie », La Revue nouvelle, mai-juin 2012, p. 12-15. Début mai, un dernier candidat repreneur, le groupe indien Jindal Steel & Power, a lui aussi renoncé : son intention était manifestement de démanteler le haut-fourneau pour le reconstruire sous des cieux émergents.

[2Une énumération des démarches effectuées entre mars et fin mai 2012 est présentée par la CSC-Metea régionale dans sa brochure « Carsid », colloque du 22 mai 2012, p. 7.

[3Le Soir, 9 juillet 2012.

[4Ces cellules ont été mises en place par l’intermédiaire de l’organisme Technofutur localisé sur l’aéropôle de Gosselies, avec accompagnement des travailleurs par le bureau d’outplacement Ascento.

[5En fait, le four électrique de Duferco produit à la fois, via deux coulées continues, d’une part des billettes (demi-produits longs) laminées en fil machine par le train à fil, et des palplanches (produits longs légers) ; en outre, en vertu d’un contrat avec NLMK, il peut également produire d’autre part pour 300.000 tonnes de brames (demi-produits plats) jusqu’en 2014. La production totale du four est cependant en diminution de 15 % par rapport à l’année précédente.

[6Avec une production de tôles laminées (à partir des brames fournies à bon compte par NLMK) réduite à 1,2 million de tonnes pour une capacité de 2,6 millions de tonnes.

[7Un arrêt de travail de solidarité a été observé chez NLMK Clabecq.