La saison du burkini est compromise

Anathème
crise, Burkini, Covid-19.

On ne compte plus les moments forts que la pandémie de Covid-19 nous aura fait manquer. Le concert que vous attendiez depuis des mois. La fête scolaire de votre petit dernier. Le carnaval de votre village (il s’en tient jusqu’au mois de juin) ou la procession de votre paroisse. Le 1er mai du MR. Même votre mariage ou vos éventuelles funérailles sont menacés.

C’est tout un rythme social qui se trouve ainsi bouleversé, avec de cruelles répercussions pour un large panel de professions. Que vont faire ces journalistes de leur dossier annuel sur les francs-maçons ou sur le prix de l’immobilier dans le Brabant wallon ? Et que dire de ces chroniqueuses beauté qui s’apprêtaient à jouer sur les complexes de leurs lectrices pour leur vendre leurs conseils en vue de préparer leur beach body ? Et comment ne pas compatir avec ces politiques qui préparaient déjà la saison du burkini, fourbissant leurs profondes réflexions sur les tenues appropriées pour se baigner et sur la longueur maximale de la tenue d’une femme libre et épanouie ? Et comment ne pas s’inquiéter du désarroi des Cassandre du Grand Remplacement, aujourd’hui privés de toute audience quand ils nous affirment que les circulations qui nous menacent sont celles de misérables hères en quête de paix ou d’un peu de pain ? Sans parler de la tristesse des militaires errant dans des gares vides, pour faire semblant de nous protéger du terrorisme, sans plus le moindre spectateur.

Quelle angoisse de prendre conscience de l’imprévisibilité totale de l’avenir. Qui peut jurer que le dossier « rentrée scolaire » n’est pas menacé, lui aussi ? Qui oserait affirmer qu’il sera possible d’aller dans les classes interroger des enfants de six ans pour savoir s’ils aiment déjà leur Madame ou s’ils n’ont pas trop peur dans la cour des grands ? Qui peut prévoir s’il faudra écrire sur la lutte contre les bourrelets gagnés au cours du confinement ou sur le maquillage des traces occasionnées au bronzage par le port du masque ? Qui sait s’il sera possible d’accuser les musulmans de propager le virus en se réunissant secrètement pour fêter la rupture du jeûne du Ramadan au mépris de toute distanciation sociale ? Qui pourrait nous assurer que l’invasion par les Jaunes et leurs virus synthétiques fera autant recette que la fin de notre civilisation, terrassée par quelques milliers de Syriens ? Qui oserait parier sur le succès médiatique de rondes militaires pour distribuer des masques FFP2 non conformes ?

C’est toute une économie du marronnier qui est menacée, toute un fourbi de rodomontades, tout un échafaudage de faux-semblants qui menacent de s’effondrer… Et, avec eux, vacillent les repères de notre société : l’audience sur les réseaux sociaux, l’accès privilégié aux matinales des radios, les stratégies fondées sur les coups de com’, la hiérarchie des couleurs et des douleurs, la panoplie des sauveurs…

Que deviendrons-nous si, à jamais, les vieilles dames, dans le tram, frémissaient plus à la vue d’un quarantenaire en costume ne portant pas de masque buccal qu’à celle d’une femme emmitouflée d’un voile ? Une fois la pandémie passée, si tant est qu’elle passe, qu’adviendra-t-il de notre modèle de société si nous ne revenons pas à la normalité, si nous ne retrouvons pas la rassurante chaleur de nos névroses, obsessions, fausses nouvelles et burn-out ? Qu’adviendra-t-il de nous ?

Nous mettrons-nous à nous préoccuper sérieusement du dérèglement climatique, de la chute de la biodiversité, de l’avenir d’une économie fondée sur la surconsommation ? La population se tournera-t-elle vers le savoir ? Exigera-t-elle une gouvernance fondée sur l’anticipation des risques, voire une société fondée sur la mesure et la prudence ? Qu’adviendrait-il alors de tous les startupeurs, hommes providentiels cumulards, stars des réseaux sociaux, éditorialistes en vue et experts médiatiques en tout ?

Il faut prendre la mesure de la gravité de la situation : c’est tout un modèle social, économique et médiatique qui est mis en danger par la pandémie. Plus que jamais, nos valeurs fondamentales sont menacées par la relativisation des risques mortels pour nos valeurs que nous avions mis si longtemps à échafauder. Une civilisation est-elle sur le point de disparaitre ?