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La peur de vaccin, un simple obscurantisme ?

Numéro 6 - 2015 - par Gilbert Marius -

En début d’année, les États-Unis ont connu une importante épidémie de rougeole qui s’est propagée à de nombreux États. Il semble que le virus ait trouvé une population dans laquelle la proportion des personnes vaccinées était sensiblement inférieure au seuil qui empêche cette transmission. Et c’est la méfiance d’une population plutôt aisée et éduquée, inquiète des effets secondaires de la vaccination contre les maladies infantiles, qui semble en être la cause.

En début d’année, les États-Unis ont connu une importante épidémie de rougeole qui s’est propagée à de nombreux États. Celle-ci a démarré à Disneyland, cela ne s’invente pas. Le parc de loisir est un lieu idéal pour l’introduction d’une maladie infantile, puisqu’il concentre des enfants venus de tous les pays du monde, y compris certains où la maladie circule encore. Aujourd’hui, la mobilité humaine a atteint des dimensions astronomiques, au sens propre. La distance cumulée des passagers qui voyagent par avion en une année est de l’ordre de 5 trillions de kilomètres, soit 180.00 fois l’aller-retour terre-soleil ou une demi-année-lumière.

Et cette mobilité a un impact majeur en termes de transmission de maladies à l’échelle du globe. Mais ce n’est pas le seul facteur. Lorsqu’un virus comme celui de la rougeole est introduit dans une population de personnes vaccinées, il lui est difficile de se propager en raison de la rareté des personnes sensibles, et une épidémie ne peut se déclencher. Mais ici, il semble que le virus ait trouvé une population dans laquelle la proportion des personnes vaccinées était sensiblement inférieure au seuil qui empêche cette transmission. Et c’est la méfiance d’une population plutôt aisée et éduquée, inquiète des effets secondaires de la vaccination contre les maladies infantiles, qui semble en être la cause.

Voici donc qu’un des vaccins les plus efficaces, vis-à-vis duquel on a de nombreuses années de recul, contre l’une des maladies les plus contagieuses au monde, a aujourd’hui du mal à convaincre du bienfondé de son utilisation. Le symbole est fort. La vaccination contre les maladies infectieuses fait partie, avec les antibiotiques, des plus grands succès de la médecine du XXe siècle. Alors, pourquoi cette réticence à vacciner alors que dans la même année, en d’autres lieux, et dans des pays pauvres et fragilisés, des équipes médicales travaillent d’arrachepied pour vacciner des enfants contre cette maladie qui tue encore près de 150.000 personnes par an ? Un caprice New Age des enfants gâtés de la santé publique ? Une nouvelle forme d’obscurantisme ?

Ce n’est pas parce que la vaccination a permis d’éradiquer certaines maladies, comme la variole, que les vaccins sont efficaces à 100%. Les vaccins ont une efficacité partielle et ne vont jamais conférer une protection immunitaire à 100% des personnes vaccinées. Mais elle permet d’éviter la transmission dans une population, par la raréfaction des personnes sensibles. En outre, comme pour n’importe quel médicament, on ne peut exclure que les vaccins aient des effets secondaires. Pour certains vaccins faisant l’objet de cette nouvelle méfiance, les risques d’effets secondaires majeurs sont tellement faibles qu’ils en deviennent non mesurables. Aux États-Unis, une des plus grandes études jamais réalisée, basée sur le suivi d’une cohorte de 100.000 enfants, vient de conclure à une absence totale de lien entre la vaccination rougeole-oreillon-rubéole et le déclenchement d’autisme, et ce même dans les familles les plus à risque de le faire [1]. Mais c’est ce risque infinitésimal qui est fréquemment mis en avant par les opposants à la vaccination. Il y a cinquante ans, les rares cas d’effets secondaires suspectés ne sortaient pas des statistiques médicales. Aujourd’hui, les réseaux sociaux se chargent d’offrir une caisse de résonance particulièrement puissante aux craintes les plus diverses, à la lecture de témoignages réels qui sont autant de drames individuels. Quoi de plus efficace et de plus « viral » que la vidéo d’une mère accablée par la maladie de son enfant qui serait due à de tels effets secondaires ?

Des bénéfices lointains et une confiance qui s’érode

Mais en quoi ce risque d’effets secondaires de la vaccination, aussi faible soit-il, est-il un problème ? Nous acceptons tous de prendre des risques au quotidien qui peuvent avoir des effets sur notre santé à court ou à long terme, qu’il s’agisse d’enfourcher son vélo, de manger trop de chocolat ou de prendre un médicament. Mais ces risques sont pris avec la perspective d’un bénéfice immédiat : rejoindre son lieu de travail, se faire plaisir ou traiter une mauvaise migraine. Pour les vaccins, c’est plus délicat, puisque nous vivons dans un environnement dans lequel les maladies qu’ils préviennent ont pratiquement disparu. Chacun peut donc s’estimer en mesure de bénéficier de l’immunité de groupe conférée par la vaccination à la plus grande partie de la population (pour autant qu’on ne soit pas trop nombreux à le faire) sans en prendre le risque individuel. Le bénéfice individuel n’apparait donc plus que comme très hypothétique, pour un risque d’effets secondaires qui semble, lui, bien réel. Mais dans un contexte où la prise de risque de la vaccination est principalement individuelle et son bénéfice collectif, on mesure à quel point l’acceptation de la vaccination s’appuie sur la confiance que tout individu peut accorder aux recommandations. Cette confiance en la vaccination est tellement fondamentale, qu’elle fait maintenant l’objet d’observatoires et d’indicateurs qui mesurent son évolution [2]. Le système repose donc in extenso sur la confiance accordée par chacun aux chercheurs et aux comités d’avis mis en place par les autorités publiques qui décident que le bénéfice collectif de la vaccination dépasse suffisamment son risque pour qu’elle soit recommandée, voire rendue obligatoire.

Et c’est sans doute à ce niveau que l’on peut trouver de nombreux éléments à l’origine de cette méfiance. En effet, la deuxième moitié du XXe siècle a vu se multiplier des exemples dans lesquels des décisions ayant un impact en santé publique ne tiennent pas compte des avis d’experts, lorsque ceux-ci sont réalisés avec intégrité, ou de cas où les comités d’experts eux-mêmes rendent des conclusions en fonction du rapport de force en présence, ou d’intérêts particuliers, plutôt qu’en fonction des données ou du simple bon sens.

Lorsqu’à l’intérieur d’un pays ayant la puissance économique des États-Unis, on continue à tergiverser sur les origines anthropiques du changement climatique, et ce en s’appuyant sur des avis d’experts sélectionnés selon le point de vue à défendre, on est en droit de s’interroger sur leur utilité à informer le débat public. Et l’Europe n’est pas si différente qu’elle voudrait bien le croire. Il y a peu, on apprenait que la Commission européenne aurait cédé aux lobbys américains des pesticides et de la chimie dans le cadre des négociations du partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP) pour mettre au frigo son projet de règlementation des perturbateurs endocriniens [3]. Dans ce dossier, le secteur américain de la chimie a investi tout son poids pour que l’avis du comité d’experts — qui concluait pourtant à des effets significatifs des perturbateurs endocriniens sur la santé — ne se traduise pas dans une nouvelle règlementation européenne contraignante. Ce cas en évoque un autre : l’OMS, sur la base d’un avis de son agence internationale de recherche sur le cancer, vient de classer le glyphosate (herbicide le plus utilisé au monde, substance active du Roundup de Monsanto) dans les « cancérigènes probables », et s’est fait tancer par Monsanto, qui demande purement et simplement le retrait du rapport [4]. L’OMS semble avoir tenu bon, mais il y a encore de nombreuses étapes, et de nombreux comités d’experts soumis à de fortes pressions économiques qui devront rendre de nouveaux avis avant que ce constat puisse se traduire un jour en règlementations européennes et nationales.

S’il est devenu évident, pour le grand public et pour les médecins, qu’en de nombreuses circonstances, l’avis d’un comité d’experts peut être ignoré ou détourné par les décideurs, ou biaisé par les conflits d’intérêt en son sein, pourquoi en serait-il autrement dans le domaine médical ? L’affaire du Médiator est un véritable recueil de conflits d’intérêt potentiels [5]. Il y a quelques semaines encore, Médiapart révélait que François Lhoste, consultant pendant de nombreuses années pour la société Servier qui commercialisait le Médiator, faisait encore partie en 2015 du Comité économique des produits de santé (CEPS) qui détermine en France le prix des médicaments et ce, malgré sa mise en examen de 2014 dans ce dossier [6]. Entendons-nous bien, le secteur des médicaments est extrêmement contrôlé et basé sur une évaluation robuste et sérieuse par les autorités publiques. Pour reprendre l’exemple du Médiator, sa substance active n’a jamais été autorisée par les autorités sur le marché belge. Mais la confiance est une chose fragile, et le grand public très peu au fait de la manière dont ces avis sont construits.

Si l’on suspecte, à tort ou à raison, que les autorités publiques puissent ne pas prendre leurs décisions dans l’intérêt du plus grand nombre, il n’est pas surprenant que l’on se détourne de recommandations officielles lorsqu’il s’agit de vaccins dont les bénéfices escomptés semblent très lointains. Et la suspicion n’est pas réservée au grand public. La communauté médicale elle-même n’est pas toujours unanime sur ces questions. La vaccination contre la grippe pandémique H1N1 a donné lieu à de nombreux débats médicaux sur ses bénéfices réels. Comment s’étonner que parmi les médecins qui sont en première ligne des sollicitations multiples du secteur pharmaceutique, on puisse trouver des médecins compréhensifs qui estimeront que, en effet, il n’est peut-être pas très bon, ou indispensable, de stimuler le système immunitaire trop tôt ?

Intérêts scientifiques et privés, toujours gagnant-gagnant ?

De manière plus large, mais c’est sans doute un autre débat, les scientifiques sont encouragés par les pouvoirs publics, et par leurs autorités académiques, à envisager autant que possible une valorisation commerciale des recherches. Il faut déposer des brevets, il faut monter des spin-off. Mais sous l’intention louable de stimuler l’innovation industrielle par la recherche, cette tendance place d’entrée de jeu les scientifiques sous une double casquette où se mêlent intérêts scientifiques et privés. Face à un arbitrage délicat qui mettrait en balance vérité scientifique et potentiel de valorisation économique, seule leur intégrité sera in fine garante de leur objectivité. Ici encore, on ne s’étonnera pas de ce que le grand public, qui ne sait pas grand-chose de la manière dont la recherche s’évalue, se construit ou se valide, se prenne à douter du fait que le corps scientifique travaille principalement pour le bien commun.

La méfiance vis-à-vis de la vaccination n’est pas qu’un obscurantisme. Elle s’appuie certes sur un bénéfice indirect et une méconnaissance du fonctionnement et des limites des vaccins. Mais elle est amplifiée par une défiance envers les processus qui mènent à leur recommandation ou à leur retrait, laquelle s’alimente elle-même d’exemples avérés dans lesquels la santé publique n’a pas fait le poids face à des enjeux économiques. Cette problématique rejoint celle des pesticides, des OGM, de certains polluants, figures d’une nouvelle peur relative aux effets directs et indirects des innovations techniques, au premier rang desquelles, celles qui touchent au domaine du vivant. Elle appelle à une plus grande transparence des processus de décision, à une éducation scientifique plus large du grand public, et à une remise en question permanente des chercheurs sur le rôle qu’ils peuvent jouer en tant qu’acteur de production, d’utilisation et de dissémination de savoirs.


[1Jain et al., 2015, « Autism occurrence by MMR vaccine status among US children with older siblings with and without autism », JAMA, 313 (15), 1534-1540.

[3Foucart, 2015, « L’Europe perturbée par les hormones », Le Monde 25 mai 2015.

[6De Pracontal, 2015, « Mélange des genres dans le médicament : le cas François Lhoste », Médiapart 4 avril 2015.

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Gilbert Marius


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