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La pause de midi

Une nouvelle en plan séquence



Numéro 4 – 2020 fictionItaliquelicenciement - par Geoffroy Klompkes -

Avec le pouce et l’index, il essayait de gratter la tache séchée qu’il s’était découverte sur la manche de la veste. Il était à la fois surpris d’en avoir une, lui qui était d’ordinaire si soigneux, et presque vexé de ne s’en apercevoir que maintenant. Depuis combien de temps l’avait-il ? Qui l’avait remarquée ? Probablement tout le monde. Il ne voyait qu’elle à présent. Pris d’une légère panique, il inspecta le reste de ses vêtements, mais tout semblait impeccable, comme il convient, de la cravate au pantalon. (...)

Avec le pouce et l’index, il essayait de gratter la tache séchée qu’il s’était découverte sur la manche de la veste. Il était à la fois surpris d’en avoir une, lui qui était d’ordinaire si soigneux, et presque vexé de ne s’en apercevoir que maintenant. Depuis combien de temps l’avait-il ? Qui l’avait remarquée ? Probablement tout le monde. Il ne voyait qu’elle à présent. Pris d’une légère panique, il inspecta le reste de ses vêtements, mais tout semblait impeccable, comme il convient, de la cravate au pantalon. La tache enfin éliminée, il eut un petit sourire de satisfaction.

Il saisit sa fourchette et reprit le cours de son repas avec une grimace : c’était froid à présent. Sans conviction, il remuait la purée dans son assiette pour la mélanger à la sauce de la viande.

Il était comme sourd au brouhaha qui régnait autour de lui, mélange de conversations inintelligibles et de bruit de couverts sur les assiettes. Une voix proche le fit tressaillir.

– Je peux m’assoir ici, Thierry ?

Il leva les yeux et fit « oui » de la tête.

– Désolée, il y a un de ces mondes, aujourd’hui. Ils ne sont pas à la manif, euh… manifestement.

– Pas de problème, sourit-il.

Ils restèrent silencieux quelques minutes.

– Tu as des nouvelles de Géraldine ?, finit-elle par lui demander.

– Non. Pas depuis qu’elle est partie précipitamment.

– Oui, personne ne sait si elle s’est sentie mal ou si elle a reçu un message ou un coup de téléphone qui l’aurait poussée à sortir brusquement. Ça m’inquiète un peu. Personne n’en parle, c’est bizarre, ça fait presque deux semaines quand même.

– Ah oui, tiens, je ne me rendais pas compte que ça faisait si longtemps. Je l’aime vraiment bien, en plus.

– Tout le monde l’apprécie, je crois. C’est le genre de personnes pour qui on ne peut pas s’empêcher d’éprouver de la sympathie. Je veux dire, si tu n’en as pas pour quelqu’un comme elle, pour qui en auras-tu ?

Il s’amusa du lyrisme de Laura.

– C’est vrai.

Il finit par se lever avec son plateau, s’excusa parce qu’il devait retourner travailler. Il n’avait quasiment pas touché au contenu de son assiette. Laura prit sa place pour ne plus tourner le dos à la salle. L’absence de Géraldine la préoccupait.

À la fin de son repas, comme elle voyait d’autres personnes errer avec leurs plateaux à la recherche de places libres, elle se leva et se dirigea vers la sortie pour prendre l’air quelques minutes.

Elle en aurait bien profité pour allumer une cigarette, mais elle avait arrêté de fumer depuis quelques mois et tâchait de s’y tenir malgré le stress des derniers jours.

Elle entendait une clameur qui se rapprochait et comprit que la manifestation allait passer devant le siège de Cantaco. Quand elle parvint à sa hauteur, elle passa en revue les pancartes brandies : « Halte à l’injustice sociale », « On ne se laissera pas crever », « Il faut inclure l’inclusion », « Justice pour les victimes d’injustices ».

Laura tressaillit en pensant reconnaitre quelqu’un de dos et elle joua des coudes pour se frayer un chemin à travers la foule compacte des manifestants et tenter de la rejoindre. Quand elle fut suffisamment près, elle tenta de couvrir le brouhaha en criant « Géraldine ? Géraldine ? »

Elle arriva à sa hauteur et lui attrapa le bras. « Géraldine ? »

– T’es pas au boulot ?, demanda cette dernière avec froideur.

Comme Laura l’avait redouté, Géraldine n’était pas heureuse de la voir et elle hasarda un maladroit « Toi non plus… »

– Ça t’étonne ?, répondit sa collègue, toujours aussi sèchement.

Laura devinait plus qu’elle ne comprenait ce que Géraldine lui disait tant elle ne semblait pas disposée à hausser la voix pour se faire entendre, continuant son chemin sans lui accorder un regard.

– Ce n’est pas ce que je voulais, cria-t-elle. Jamais je n’aurais imaginé que ça déboucherait sur ça.

Géraldine revint vers elle, le regard noir, et cette fois haussa la voix et détacha les syllabes :

– En attendant, voilà, celle qui a été mise à pied, c’est moi.

Quoi ? Tu as été mise à pied ? Je… Je ne savais pas.

Cette fois, c’est Géraldine qui sembla désarçonnée, ballotée par la marche qui continuait de progresser. Elle se rapprocha encore de Laura et demanda, incrédule :

– Il n’y a pas eu d’annonce ? Pas de communication interne ?

– Mais non, rien, s’égosilla-t-elle pour couvrir les slogans scandés par les mégaphones. Je suis vraiment désolée, je ne pensais pas qu’on m’écoutait, je n’imaginais pas que je pouvais être entendue.

Jamais elle ne l’aurait dénoncée. Ce que Géraldine avait fait n’était pas grave — d’ailleurs elle n’avait pas été licenciée, juste mise à pied — et la collègue à laquelle elle en avait parlé se tairait, elle le savait. Mais quelqu’un de la direction était tout près et avait entendu. Pas tout, mais suffisamment pour convoquer Géraldine.

Laura avait envie de lui expliquer tout cela, mais, aussi sincères soient-elles, les justifications sont des sables mouvants dont on s’extirpe difficilement. Aucune explication ne compense la privation temporaire de salaire.

Elle aurait aimé pouvoir lui parler hors des bousculades et des explosions de pétards. Comme si elle avait compris son intention, Géraldine, qui avait repris le dessus sur ses émotions, lui hurla d’un ton agacé qui ne souffrait pas de réplique :

– Écoute, j’veux bien te croire. Je sais que tu n’es pas comme ça. Mais là, j’en peux plus de m’égosiller pour passer au-dessus du boucan. On verra quand je reviens.

Et elle s’empressa de se faufiler à travers la foule.

Laura renonça à la suivre. Être au milieu des manifestants l’oppressait terriblement, son cœur s’affolait, elle avait du mal à respirer, tout semblait tanguer autour d’elle. Péniblement, au bord de l’évanouissement, elle finit par s’extraire de la masse hurlante des protestataires. Elle s’adossa à une façade et tenta de reprendre souffle et esprits, attendant que son rythme cardiaque revienne à la normale.

Le calme enfin revenu, elle se remit en chemin d’un pas lent et mal assuré. Elle titubait presque. Par contraste, la rue était à présent anormalement calme.

Ses sens éprouvés demeurant sur le qui-vive, elle était attentive à tout ce qui l’entourait alors qu’elle remontait la rue. Son regard voyageait d’un épicier qui remettait de l’ordre dans les fruits sur son étal à un vigile devant le magasin de prêt-à-porter, d’un employé balayant le trottoir devant une boutique de luxe à un couple en grande discussion. Au passage pour piétons, elle redoubla d’attention, mais la circulation était encore assez calme. Près du square, un homme d’affaires sortait le chien, un sachet à la main. Plus loin, la vendeuse d’une librairie faisait une pause cigarette devant la vitrine où s’étalaient des livres de développement personnel. Le spectacle idéalement anodin de la vie autour d’elle l’aidait à reprendre pied et son pas se faisait plus assuré. Un peu avant d’arriver, elle croisa le regard compatissant d’une femme. Elle devait avoir une mine horrible. Quand elle passa enfin les portes de Cantaco, le réceptionniste ne leva pas les yeux sur elle. Elle s’engouffra dans l’ascenseur, se vit dans le miroir et son visage empourpré lui fit presque peur.

Elle fut soulagée de s’assoir enfin à son bureau et de constater que son absence prolongée ne semblait pas avoir été remarquée. Chacun vaquait à ses occupations. Seul Thierry lui adressa un petit sourire en passant avec des documents sous le bras et une tache de café sur la veste. À cet instant, rien ne pouvait apporter plus de réconfort à Laura que de reprendre « sa place ». Elle n’était ni spécialement enviable ni particulièrement dévalorisante. C’était sa place et pour l’instant elle lui convenait.

Dans le vaste open space qui semblait s’étendre à perte de vue, personne ne remarqua qu’elle essuyait une larme et c’était très bien comme ça.

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Geoffroy Klompkes


Auteur

Journaliste. Il a beaucoup écrit sur le cinéma, la musique, la bande dessinée, les séries, les DVD et la télévision. Il a aussi été chroniqueur sur la radio RTBF Pure (FM) pour laquelle il rédige aujourd’hui le contenu du site internet.