logo
Lancer la vidéo

La messagerie de Jean

25 septembre fiction - par Kim Mertens -

J’ai cueilli les poires de notre petit jardin et je fais une compote que je surgèlerai pour toi. Les poires sont délicieuses et leur parfum me fait penser à ta gourmandise en même temps qu’il me donne envie de pâtisserie, une de ces brioches aux fruits que tu aimes tant et que tu appelles pains de joie. Si je savais les faire j’en ferais pour ton retour. À part ça rien de spécial. Le cornouiller commence à rougir et resplendit dans la lumière du soir.
Des voix et des rires viennent de cette maison (...)

J’ai cueilli les poires de notre petit jardin et je fais une compote que je surgèlerai pour toi. Les poires sont délicieuses et leur parfum me fait penser à ta gourmandise en même temps qu’il me donne envie de pâtisserie, une de ces brioches aux fruits que tu aimes tant et que tu appelles pains de joie. Si je savais les faire j’en ferais pour ton retour. À part ça rien de spécial. Le cornouiller commence à rougir et resplendit dans la lumière du soir.

Des voix et des rires viennent de cette maison d’étudiants pas loin, toutes fenêtres ouvertes comme en plein été. Ça faisait un moment que je ne les avais pas entendus. La dernière fois, je crois que c’était à notre retour de vacances. Il faisait magnifique et tu disais pourquoi sommes-nous partis à l’autre bout de la terre alors qu’il fait si beau ici. Mais je confonds peut-être avec d’autres étudiants, un autre retour, un autre été. Tant d’étés. Dans mon souvenir, l’été, quand nous ne sommes pas en voyage, nous sommes dans notre petit jardin, à la terrasse d’un restaurant ou encore dans un lieu que je ne reconnais pas, comme dans un rêve.

Hier j’avais bêtement mis mon téléphone dans la poche arrière de mon pantalon et il est tombé dans les cabinets. Ça m’a fait enrager. Je n’ai pas pu t’appeler et je n’aurais pas pu te répondre si tu avais voulu m’appeler. Ça m’aurait plu, même si je n’avais rien de spécial à te raconter. D’ailleurs je ne peux même plus te dire ce que j’ai fait. Ou plutôt si : j’ai couru dans tous les sens et la journée m’a filé entre les doigts. Je n’ai eu le temps de rien faire. Aujourd’hui j’ai un nouveau téléphone, acheté à la première heure ce matin, mais pas d’appel. Tu m’appelleras ? J’ai l’impression qu’il y a longtemps qu’on ne s’est pas parlé.

Je commence à reconnaitre les bruits qui viennent des maisons voisines et les habitudes de chacun. Le soir rien chez Madame D. On ne voit que l’éclat de sa télé qui se reflète sur le mur au fond de son jardin. Pas de voix, comme s’il n’y avait personne. Pareil de mon côté.

Il a fait magnifique aujourd’hui. Tu aurais adoré. Je me suis dit que j’irais flâner en ville, jouer au touriste comme on fait parfois, puis j’ai pensé que tu rentrerais peut-être à l’improviste — je ne sais pas pourquoi — et j’ai changé d’avis. Je n’ai pas bougé de la journée. J’ai trainé en pensant à ton retour. J’y pense souvent. La dernière fois tu as dit que tu prendrais quelques jours de vacances et j’ai pensé que je pourrais en prendre aussi. Qu’en penses-tu ? On se lèvera tard, on prendra le petit-déjeuner au lit comme tu aimes, puis nous aurons tout le loisir de jouer aux touristes ensemble. Je me réjouis déjà.

Il fait froid et les feuilles du cornouiller sont toutes tombées. J’espère que le laurier tiendra le coup jusqu’à ton retour parce que je ne peux pas le rentrer sans toi, il est trop lourd. À part ça il y a dix ans que je fais le même métier. C’est étonnant que je n’aie pas oublié cet anniversaire. Certains jours j’ai l’impression que les choses se font toutes seules et que je pourrais ne pas être là. Comme aujourd’hui. Donc rien à célébrer. Inutile de préparer un vrai repas et d’ouvrir une bouteille de vin comme je ferais si tu étais là. D’ailleurs j’ai retrouvé la lotte que nous devions manger la veille de ton départ en cherchant une pizza dans le congélateur. Je me souviens que nous nous sommes disputés — je ne sais plus pourquoi — et que nous n’avons presque rien mangé. Je t’en prie, reviens vite et nous mangerons la lotte avec ce blanc du Frioul que tu aimes tant.

Je devrais peut-être aller sonner chez Madame D. Ça fait quelques jours que je n’ai pas vu le reflet de sa télé. Depuis la mort de son mari, sauf rarement quand elle rend visite à une amie, c’est marché, ménage, cuisine, télé. Elle n’attend plus rien, dit-elle, et le jour venu personne ne s’apercevra qu’elle n’est plus là. « Tu parles d’une vie ! », a-t-elle ajouté.

Ce soir je mangerai de la soupe au pain. J’en mangeais quelquefois chez ma grand-mère. Je t’ai peut-être déjà raconté cette histoire ? Elle disait avec gravité comme si c’était la raison ultime : « Mange, la faim tue et tu ne veux pas mourir, n’est-ce pas ? », puis elle riait avec un air narquois. Ça ne me faisait pas rire, j’avais l’impression qu’elle se moquait de moi. Et elle se moquerait clairement si elle savait que j’en ai rêvé toute la journée alors que maintenant que c’est moi qui la fais — sans herbes parce que j’ai oublié d’en acheter — cette soupe me semble bien maigre. Elle devait pourtant être si bonne. Eh bien que dalle.

Les étudiants sont de retour. Toujours nouveaux. Je ne reconnais aucune voix à part celle du garçon qui chante et joue de la guitare. Et pendant qu’ils rient, paradent, rêvent d’avenir, je fume comme tous les soirs face à notre petit jardin. Je ne sais plus de quoi je rêvais à leur âge, avant que s’installe le déroulement ordinaire du quotidien. D’ailleurs tu dois te lasser de mes petites chroniques, non ? J’imagine que oui, mais si je ne te disais pas ça, je devrais peut-être te laisser des messages muets ; j’attendrais le soir — le bon moment, disais-tu, pour t’appeler — et je te laisserais un message muet. Il n’y aurait que mon souffle.

J’ai rêvé que tu ne rentrais pas parce que tu t’ennuyais avec moi. Tu répétais : « Si je veux encore vivre quelque chose, c’est maintenant. » Je ne sais plus ce que je répondais. Rien de spécial, j’imagine, des choses et d’autres, comme toujours, aussi volatiles que la mince bande jaune qui brille encore dans le ciel obscur comme un éclair sur une tôle d’acier. Et puis surtout je tombais tout le temps sur un message qui disait que le numéro demandé n’était pas attribué. À la place de ta messagerie, il y avait cette voix artificielle, pas même celle de quelqu’un, qui répétait que je ne pouvais plus t’appeler à l’infini.

Partager

Kim Mertens


Auteur

diplômé en philologie romane de Saint-Louis et de l’université libre de Bruxelles, travaille comme traducteur indépendant, a toujours aimé lire et écrire