La Grèce brûle

Paul Palsterman

La Grèce est passée en quelques années de l’état de société agricole à celui de société de consommation urbanisée. Les incendies de l’été montrent l’insuffisance de l’accompagnement de cette transformation, notamment dans la gestion des déchets et des terrains laissés en friche. En cherchant des explications dans des complots criminels ou terroristes, les premières réactions politiques sont assez décevantes. Certains grands artistes voient plus clair.

« Trois rochers, quelques pins calcinés... » [1]

Le vendredi 24 aout, je me rendais de « mon » village, dans les montagnes
d’Eubée, vers le port de Patras, où je devais m’embarquer pour la fin des
vacances. À partir de Mégare, on ne pouvait pas manquer d’apercevoir une épaisse
colonne de fumée brune qui s’élevait haut dans le ciel, au-delà de Corinthe. À
l’isthme, dans les établissements un peu délaissés depuis l’ouverture de la
nouvelle autoroute, on ne semblait guère s’en soucier. En définitive, c’était
une colline qui était en feu, quelques kilomètres au delà du rocher qui porte la
vieille citadelle de l’Acrocorinthe. Quelques dizaines de kilomètres plus loin,
un feu du même genre achevait de se consumer. Encore un peu plus loin, des
collines que j’avais vues couvertes de maquis et de garrigue, à la mi-juillet,
étaient désormais noires et calcinées. Tristesse mêlée de fatalisme.

Spéculation financière

Les incendies de ce genre, sur des terrains de ce type, sont hélas un sport
national en Grèce. À proximité de la mer, avec un statut mal déterminé entre le
terrain vague, la friche, des restes de terres cultivées et la vraie forêt,
c’est la proie des spéculateurs immobiliers. Les traces d’un incendie mettent
cinq à dix ans à se résorber, selon la végétation concernée et les efforts
accomplis pour évacuer les débris et replanter. Assez, pour ceux qui ont le
temps, et l’argent, pour racheter des terrains ayant considérablement diminué de
valeur, et les revendre ensuite, avec plusvalue, pour y construire des villas
avec vue imprenable. Bien entendu, ce sport n’est pas à la portée du premier
venu. Il faut des connexions dans l’administration et dans la politique pour
obtenir les autorisations, voire des changements dans les plans d’affectation du
sol. Signe des temps, ceux qui possèdent et développent ce genre de connexions
ne sont pas des mafiosi acoquinés à des politiciens véreux et à des
fonctionnaires complaisants. Il y a aussi des sociétés immobilières ayant pignon
sur rue, dont les actions sont détenues par des fonds de pension pour employés,
qui peuvent persuader les décideurs que leur intérêt correspond à celui de
l’électorat, voire à l’intérêt économique du pays.

Sujet de méditation : où s’investit l’argent des fonds de pension privés (voire
des systèmes de capitalisation publics ou semi-publics), dans nos sociétés où
l’industrie « noble » ne nourrit plus guère la croissance, au contraire,
notamment, de la spéculation immobilière et d’activités « de service » dont on
préfère parfois ne pas trop préciser la nature ? À Patras, le jeune homme qui
m’a servi de l’essence a confirmé mes intuitions avec un sourire en coin : « Il
fait chaud, aujourd’hui, hein ? Il y a beaucoup d’incendies. Mais vous le savez
bien : c’est pour construire des villas et des hôtels ! Malheureusement, on fait
courir des risques aux pompiers. Il y en a qui sont morts ! Enfin, à la grâce de
Dieu ! Bon voyage ! » En arrivant au port, j’ai vu à l’horizon, vers le sud, une
colonne de fumée encore plus haute, plus vaste et plus brune. En regardant les
actualités à la télévision, dans le salon du bateau, j’ai compris qu’il
s’agissait du bourg de Zacharo, non loin de Pyrgos, à hauteur d’Olympie, à
centcinquante kilomètres de Patras. C’est là que trois pompiers, et aussi six
villageois, avaient trouvé la mort. J’avais vu, un jour, un reportage sur
Zacharo. Un écart de plus en plus grand se creuse entre les habitants des
villes, dont le niveau de vie n’est guère éloigné du nôtre, et les habitants des
campagnes.

L’arcadie mythique

Même en Arcadie [2], la vie d’éleveur de chèvres ou de planteur de tomates n’a rien d’idyllique, si du moins on doit en vivre et en faire vivre une famille. Les hommes de Zacharo ne trouvent plus personne à épouser. Le bourgmestre avait cru trouver une solution en allant démarcher des jeunes filles dans une petite ville russe. Arguments : h. âge mûr (parfois très mûr !), exploitant agricole, ch. j. f. sachant cuisiner et faire la lessive en vue mariage dans pays orthodoxe ensoleillé, village de Zacharo (que l’entremetteur traduisait par « Sugar City » !). Le reportage montrait les jeunes filles (ou femmes plus toutes jeunes) un peu réservées, mais finalement disposées à tenter l’expérience. Toutes ont tout de même fini par s’en retourner dans leur pays, non convaincues après avoir rencontré leur promis (ou, dans certains cas, leur future belle-mère !). Est-ce donc aussi dans ce genre d’endroits qu’il y a de la spéculation immobilière ? Ceux qui mènent des opérations de ce genre vontils jusqu’à risquer des vies humaines ? Et puis le surlendemain, arrivé à Bruxelles, l’annonce du cataclysme. Le feu de Zacharo, ou un autre, s’est répandu dans toute la vallée de l’Alphée, qui accueille le site d’Olympie. Dans cet écrin de paix et de verdure, les cités de l’antiquité oubliaient un moment leurs querelles et se confrontaient en joutes sportives plutôt qu’en guerres ouvertes. On est parvenu de justesse à sauver le site antique, et le musée y attenant, au prix de négliger les villages actuels et leurs habitants. Dans le Magne en feu, à la pointe sud du Péloponnèse, des petites vieilles en pleurs ont été évacuées on ne sait où (l’organisation des secours semble totalement improvisée). Le Taygète, le Parnon, qui figurent parmi les plus belles montagnes de Grèce : en feu aussi.

Le feu S’étend

Et puis, le téléphone s’est mis à sonner. Le feu avait pris aussi « chez nous », en Eubée. Les deux routes qui servent la région, entre la montagne et la mer, sont coupées. On ne peut plus ni entrer ni sortir. La forêt de Seta est en feu. L’incendie a touché le village de Manikia, où six jeunes gens sont morts en combattant le feu, et celui d’Episkopi, à la limite de « notre » commune.

Seta ? Manikia ? Episkopi ? Allons donc ! J’y étais encore passé le jour même de mon départ.

Seta est un minuscule village au milieu des sapins, dans la montagne. Il nous est connu surtout parce qu’un poète local un peu fou, aujourd’hui décédé, y a construit de ses mains un petit théâtre à l’antique. Sa veuve et son fils, qui ont constitué une troupe de théâtre amateur, y donnent chaque été des représentations, notamment de tragédies d’Eschyle, Sophocle ou Euripide, traduites en grec moderne. À nos yeux, cela vaut largement le festival d’Epidaure, car, tout amateurs qu’ils soient, ces gens ont un réel talent, et le site est vraiment magique et émouvant. Les bois qui entourent le village sont de la « vraie forêt », exploitée par des bucherons et des charbonniers ; des apiculteurs y déposent leurs ruches, des bergers y mettent leurs animaux à paitre. Impossible qu’un tel endroit soit victime de spéculation immobilière.

Et Manikia ? Un village de bergers, un peu plus bas que Seta, dans un site extraordinaire de falaises ocres, à l’extrémité de « notre » montagne, les Kotylaia qui dominent le pays de Kymi. Là, pas question de forêt, ni de broussailles : ce sont des oliveraies, des vergers de figuiers, des champs cultivés. Quant à Episkopi, c’est tout juste un hameau dans les oliviers, au pied de la colline de Dragonara, qui porte les ruines d’une forteresse vénitienne, elle-même, dit-on, construite sur le site de la légendaire cité d’Oechalie, qui fut détruite par Héraklès pour enlever la belle Iole, fille du roi Eurytos.

Après la première panique pour « notre » village, qui se trouve juste au-delà de la montagne, à moins de dix kilomètres à vol d’oiseau, la colère.

On voit à la télévision le Premier ministre de droite, il est vrai politiquement aux abois, qui ne dénonce rien moins qu’un complot terroriste (de qui ? avec quels objectifs ?). Ou le chef de file de la gauche, qui dénonce sans vergogne la désorganisation des services d’incendie et les « nominations politiques » à la tête de ceux-ci. Il faut oser : la droite n’est revenue au pouvoir qu’il y a quelques années, après plus d’une décennie de vie politique dominée par le père de l’actuel leadeur de gauche, qui s’y connaissait pas mal en matière de népotisme dans les nominations. Évidemment, à part peutêtre en Hollande ou en Suède, il est dans l’ordre des choses que le débat politique domine la constatation des faits. Mais tout de même ! Est-il si compliqué de déterminer l’origine d’un feu ?

En ce qui concerne « notre » région, en tout cas, on voit mal quelle puissance étrangère, quel groupe terroriste ou quel promoteur immobilier aurait intérêt à provoquer de telles catastrophes. L’explication est sans doute plus simple, plus prosaïque et plus redoutable.

La région n’attire guère les touristes (bien à tort d’ailleurs ; je me suis quelques fois promis de peler un œuf avec l’éditeur des guides soi-disant spécialisés dans le « tourisme hors pistes »). La plupart des villages entrent à peu près en hibernation en novembre (après la cueillette des olives) pour se réveiller vers Pâques. Mais même pendant leur période de veille, ils sont très calmes, sauf les deux ou trois semaines qui entourent le 15 aout, fête de l’Assomption et cœur de la saison des figues.

Décharges sauvages

Dans notre village, les poubelles sont censées être placées dans des conteneurs, qui sont relevés deux fois par semaine par un camion de la commune, lequel s’en va les disperser au sommet d’une colline où se trouve une ancienne carrière. Il y a cinq ou six conteneurs répartis à divers endroits du village. En tant normal, cela suffit. Mais autour du 15 aout, les conteneurs commencent à déborder quelques heures après le ramassage. Lorsque le camion repasse, trois ou quatre jours plus tard, les ouvriers doivent ramasser à la main l’équivalent de deux ou trois conteneurs, répandu à côté du conteneur officiel. Beaucoup de gens qui se trouvent dans le village à ce moment n’y passent que quelques jours par an et ne sont pas vraiment concernés par ce qui s’y passe. Quelques-uns se font un petit pécule pour compléter leur pension, en cueillant les figues des vergers familiaux, en les faisant sécher selon la méthode traditionnelle et en les vendant à la coopérative. Pour les autres, c’est avant tout le lieu où, une fois par an, on s’ennuie à visiter les oncles et les tantes, où l’on échange des salamalecs contraints avec le cousin qui exhibe une BMW plus étincelante ou un 4x4 plus imposant. Les bords des routes, les fossés, les fourrés, les lits des rivières sont encombrés de sacs poubelles, de carcasses de voitures, d’appareils ménagers divers, de vieux fauteuils. Exactement comme la forêt de Soignes et les terrains vagues des banlieues de Bruxelles, dans mon enfance.

En quelques années, la Grèce est passée du statut de pays méditerranéen agricole à celui de société de consommation. Les infrastructures publiques n’ont pas suivi le mouvement. Cela viendra peut-être un jour, même si l’époque n’est pas à la glorification du service public.

En attendant, presque tous les feux dont j’ai personnellement été témoin avaient les poubelles et les déchets pour origine. Ils étaient évidemment favorisés par la sècheresse et attisés par le vent, et tiraient profit de ce que beaucoup de champs, d’oliveraies et de vergers sont en déshérence et ne sont plus débroussaillés. Et de ce que, contrairement à ce que naguère faisaient spontanément les bergers, personne ne se soucie de tracer des coupe-feux dans des terrains pourtant beaucoup plus exposés que nos humides forêts d’Ardenne.

En juillet, la petite ville de Kymi, qui est le chef-lieu du pays, avait reçu la grande Maria Farantouri, la magnifique interprète des chants héroïques de Mikis Theodorakis. Au clair de lune, sur la colline de Profiti Ilia qui domine la bourgade, les falaises qui plongent dans la mer Egée et le petit port, elle a chanté des textes d’un poète local, Kostas Kartelias, mis en musique par Mikis Theodorakis. Il ne s’agit plus de paroles militantes, ni de mélodies pour enflammer les foules.

Les textes, très recherchés, parlent de mer et d’amour, sous le titre général de « Odyssée ». La musique, jouée au piano et à la clarinette, rappelle celle de lieder du XIXe siècle. Le récital s’est achevé par « une ou deux chansons déjà connues ». Le « cauchemar de Perséphone [3] », de Manos Hatzidakis, évoque ce qu’est devenu le site d’Eleusis [4], mais pourrait bien servir de parabole plus générale :

Là où la mer devenait
bénédiction
Et où les bêlements étaient
la prière de la plaine,
Maintenant des camions transportent
vers les chantiers navals
Des corps vides, des ferrailles, des enfants
et des tôles.
Dors, Perséphone, dans les bras de la terre,
Sur le balcon du monde, ne sors jamais plus.

Dans un petit discours introductif, la cantatrice a expliqué sa démarche et celle des compositeurs qu’elle interprète. La Grèce a maintenant des dirigeants élus démocratiquement. Elle fait partie de l’Europe, a l’euro pour monnaie. Ce n’est plus la « petite patrie pauvrette » dont les enfants s’exilent aux quatre coins du monde, mais un pays de l’espace Schengen qui accueille avec suspicion des immigrants. En somme, elle a réalisé ce qu’appelaient les chants de naguère, même si la réalité n’est pas à la hauteur de l’idéal rêvé. Il ne lui reste plus qu’à retrouver ce qu’elle risque bien de perdre après l’avoir donné au monde : le sens de la beauté. Que dire de plus ? Y compris pour nous.

[1Georges Seferis, « Bouteille à la
mer », dans Poèmes, trad. J. Lacarrière, E. Mavraki, Mercure de France.

[2Il s’agit ici, bien sûr, de l’Arcadie symbolique ; la circonscription administrative (nome) d’Arcadie n’est pas très éloignée, mais Zacharo se trouve dans le nome d’Elide.

[33e strophe, trad. personnelle.

[4Le sanctuaire d’Eleusis accueillait des « mystères » dédiés à Déméter, la terre-mère, et à sa fille Perséphone, reine des enfers, où elle séjourne en hiver, et dont le retour sur terre, au printemps, provoque le renouveau de la végétation. Eleusis est aujourd’hui un cauchemar de raffineries de pétrole, de chantiers de démolition de navires, d’entreprises de ferraillage et de terrains vagues encombrés de détritus divers.