L’Afrique dans l’imaginaire philosophique occidental

Mathieu Hilgers

Comme le rappelle Mudimbé, deux représentations principales de l’Afrique circulaient dans l’intelligentsia européenne avant la colonisation : d’une part, l’image hobbesienne d’une Afrique pré-européenne dans laquelle on ne trouve ni conception du temps, de l’art, des lettres, de la société et où règne une peur continuelle, le danger de la mort violente ; d’autre part, l’image rousseauiste d’une Afrique incarnant un âge d’or de liberté, d’égalité et de fraternité (Hodgkin, 1957, cité dans Mudimbé 1988). Au fil de l’expérience coloniale et de l’instauration d’un processus de domination marqué par une dynamique d’appropriation, de distribution et d’exploitation des ressources, de domestication des autochtones et de transformation des modes de production, la première image a supplanté la seconde. La colonisation physique, humaine et spirituelle a renforcé la production d’une pensée philosophique qui a pris l’Afrique comme versant négatif pour établir positivement sa propre identité. L’« invention de l’Afrique » dans les discours philosophiques et intellectuels occidentaux a constitué un repoussoir facilitant la production d’une description idéale et dominatrice d’une civilisation occidentale imposée comme supérieure. Le passage de La raison dans l’Histoire de Hegel, présenté ci-dessous, demeure une des illustrations les plus manifestes de ce mécanisme. Il a été commenté par maints auteurs africains.

« Dans l’Afrique proprement dite, écrit Hegel, l’homme reste arrêté au stade de la conscience sensible d’où son incapacité absolue d’évoluer. Il manifeste physiquement une grande force débonnaire qui le rend apte au travail et témoigne d’un esprit débonnaire, mais, en même temps, d’une féroce insensibilité [...] L’Afrique est d’une façon générale le pays replié sur lui-même et qui persiste dans ce caractère principal de concentration sur soi [...]. Ce continent n’est pas intéressant du point de vue de sa propre histoire, mais par le fait que nous voyons l’homme dans un état de barbarie et de sauvagerie qui l’empêche encore de faire partie intégrante de la civilisation. L’Afrique, aussi loin que remonte l’histoire, est restée fermée, sans lien avec le reste du monde ; c’est le pays de l’or replié sur lui-même, le pays de l’enfance qui, au-delà du jour de l’histoire consciente, est enveloppé dans la couleur noire de la nuit [...]. Dans cette partie principale de l’Afrique, il ne peut y avoir d’histoire proprement dite. Ce qui se produit, c’est une suite d’accidents, de faits surprenants. Il n’existe pas ici un but, un État qui pourrait constituer un objectif. Il n’y a pas une subjectivité, mais seulement une masse de sujets qui se détruisent. Jusqu’ici on n’a guère prêté attention au caractère particulier de ce mode de conscience de soi dans lequel se manifeste l’Esprit [...]. L’homme africain, c’est l’homme dans son immédiateté [...] : il n’en est qu’au premier stade et est dominé par les passions. C’est un homme à l’état brut [...]. Le nègre représente l’homme naturel dans toute sa barbarie et son absence de discipline [...]. Ce premier état naturel est un état animal » (lire, plus précisément, Hegel, La raison dans l’Histoire, trad. K. Papaioannou, Plon, 10/18, 1998, p. 245-269).

On voit bien, dans ce texte, à quel point la production du discours philosophique constitue un processus de traduction dans un langage spécifique d’une série de problématiques, de conceptions doxiques et d’idées propres au sens commun d’une époque. Continent sombre, obscur, tenu à l’écart des Lumières de la raison et décrit par les philosophes qui ne l’ont jamais foulé comme peuplé par des hommes caractérisés par une relation d’immédiateté au monde, par la vie dans un temps stationnaire, dans un univers où la personne supplanterait l’individu, la conception de l’Afrique dans la philosophie occidentale participe à l’extension du système de domination colonial et exerce une fonction idéologique de légitimation.

Selon Mbembé, théoricien majeur des postcolonial studies, ce texte de Hegel constitue l’archétype du langage colonial. Il produit à travers la mobilisation d’éléments partiels, utilisés de manière arbitraire sans connaissance du contexte qui leur donne sens, un discours qui a la forme d’une totalité close et solitaire : « Le réel n’est plus perçu qu’à travers le miroir d’une perversité qui est, en vérité, celle du sujet qui énonce ce discours » (Mbembé, 2000). Le langage colonial se développe ainsi selon la forme de l’auto-érotisme, de la production auto-contemplatrice du soi dans le rejet de l’autre, mais aussi comme une tentative pour combler un vide qu’il est venu lui-même créer. La colonisation vise à remplir le creux de l’espace physique, des terres vierges qu’il convient d’exploiter et le creux que constitue le Noir « amas d’organes librement développés, presque nus » (Mbembé, 2000) qu’il convient de civiliser, exercice ô combien paradoxal puisque même bien éduqué l’évolué qui peut singer le maître reste un sujet et n’accède jamais à la pleine citoyenneté.

Ce que l’on voit aussi dans ce texte, ce sont les conceptions qui ont contribué à façonner des catégories de pensées structurées autour d’oppositions nouvelles, qui n’existaient pas en Afrique et qui sont directement liées à la structure de l’entreprise coloniale : traditionnel versus moderne, communauté agraire et coutumière versus civilisation urbaine et industrialisée, économie de subsistance versus économie hautement productive, etc. Ces oppositions ont produit un corps de connaissances, le colonialisme, dans le but d’exploiter ces nouveaux territoires. L’invention de la société primitive poursuit l’ambition d’interpréter, de classifier et de hiérarchiser les cultures sur une échelle qui reflèterait leurs accomplissements plus ou moins grands et leur contribution à l’histoire de l’humanité.

Textes cités

  • Hegel G. W F., La raison dans l’Histoire, trad. K. Papaioannou, Plon, coll. « 10/18 », 1998.
  • Mbembé A., De la postcolonie : essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Karthala, 2000.
  • Mudimbe, V. Y., The Invention of Africa : Gnosis, Philosophy, and the order of knowledge, Indiana University Press, 1988.