Jonathan Littell : de Degrelle aux Bienveillantes

Lechat Benoît

Un prix Goncourt de neuf cents pages qui raconte la Shoah du point de vue d’un SS et qui se vend dans les supermarchés  : le raccourci a beau être beaucoup trop court, il caractérise bien une partie de la réception d’un livre qui a connu un surprenant succès de masse. Lire Les Bienveillantes n’est pourtant pas une partie de plaisir. Il y a ceux qui l’ont acheté et ne l’ouvrent jamais, ceux qui renoncent très vite, ceux qui le lisent d’une traite ou encore ceux qui arrivent aux environs de la cent quarantième page, vers la narration des massacres de Babi Yar, épisode parmi les plus terrifiants de la Shoah par balles. Et souvent, il y a ceux qui se demandent « pourquoi lire ça  ? », avec la sensation diffuse que la question du sens du roman voisine avec l’abîme humain qui a rendu l’horreur possible. Mais généralement, les mêmes finissent par reprendre la lecture, parfois presque d’une traite, comme pour s’en débarrasser, en courant à travers ses pages, dans un mélange de fascination et de dégoût. Puis le livre refermé, le malaise se rendort plus ou mois profondément.

Pour ce qui nous concerne, après Les Bienveillantes, le malaise est revenu avec la sortie du livre consacré par Jonathan Littell à Léon Degrelle. Plus fort et plus proche. Cette fois, les couvertures des magazines imposaient la face triomphante du « fasciste de chez nous » aux côtés du nom de l’auteur des Bienveillantes. Et il n’y avait pas vraiment de mode d’emploi, sinon ces quelques commentaires de l’auteur sur son écœurement devant la photo de Degrelle paradant avec ses enfants en uniforme SS sur un char devant la Bourse de Bruxelles, dans la première moitié de 1944.
C’est alors que, à La Revue nouvelle, nous avons pensé constituer ce dossier sur Les Bienveillantes, son auteur, sa réception en Allemagne et le livre sur Degrelle, histoire d’essayer de démêler les fils qui reliaient ces différents pôles, en partant précisément de la persistance de ce malaise polymorphe.

La question initiale s’est imposée assez rapidement  : pourquoi écrire au début du XXIe siècle un roman sur la Shoah, en prenant pour personnage principal, non pas une victime, mais, si pas un bourreau, à tout le moins un « spectateur expert », engagé tout près du sommet de la machine nazie, en le présentant sous un jour bel et bien humain  ? Pour faire écho à cette question, autant le dire d’emblée, nous n’avons encore trouvé qu’un faisceau d’indices et, en tous les cas, pas de réponse définitive et univoque.

Car le malaise au fond, à quoi pouvait-il tenir  ? Dans le chef du lecteur, il y avait sans doute une forme de culpabilité floue qui, de l’impression de voyeurisme, pouvait transiter vers une interrogation plus large, sur l’attitude qu’il aurait adoptée, s’il était né soixante ans plutôt... Et la question de passer ensuite vers la proche actualité, sur sa passivité complice à l’égard des barbaries contemporaines. En ce sens, le roman atteignait sans doute avec éclat un de ses objectifs. Il y parvenait en créant un personnage principal, moins bourreau cruel, qu’étrangement humain, dans sa perversion et son délire, dans son amour de l’art et de la littérature en particulier, mais aussi dans sa lucidité de juriste, aveuglée par une cause ressentie comme juste alors qu’elle se basait sur la négation même de toute justice.
Le malaise se nourrissait de la fascination devant le talent de « dentellier » d’un auteur tissant, comme son personnage, la toile complexe d’un roman historique, incroyablement bien documenté sur l’histoire du troisième Reich, alors qu’il ne lit pas l’allemand.

D’où sans doute un autre sentiment, d’étrangeté celui-là, surgissant de la perception plus ou moins nette d’un décalage entre l’infinie lourdeur du réel de l’époque, celle que ceux qui ne l’ont pas vécue ne connaîtront jamais, et la reconstruction effectuée par Littell.
C’est du reste sans doute cette sensation « de ne pas sonner toujours juste » qu’ont pu éprouver certains Allemands, de ne pas retrouver l’écho familier du langage des bourreaux qu’ils ont côtoyés, qui a pu expliquer certaines rudesses au sein de la réception allemande.
Mais en même temps, cette « distance » était sans doute la condition de possibilité même d’une entreprise parvenant non seulement à décrire l’entreprise génocidaire dans toute sa trivialité, mais également à restituer la galaxie culturelle autant européenne qu’allemande du national-socialisme sur le fond de laquelle elle avait été construite.

En débattant avec Albert Mingelgrün, nous avons pu ainsi mettre en relief les qualités proprement littéraires du travail de Jonathan Littell, son art d’imbriquer la « confession » de son personnage, Maximilien Aue, la réalité historique et la dimension mythologique, mais aussi et surtout, la contribution que le travail littéraire tout autant que le travail historique, peuvent apporter au devoir de mémoire.

Ce double travail a d’ailleurs été également mené avec minutie dans la réception allemande qui démarrait au printemps de 2008 avec la parution de sa traduction. Hubert Roland nous montre ainsi qu’au-delà d’une réception parfois assassine, menée par l’hebdomadaire de référence (et de gauche) Die Zeit, la presse allemande a diversifié ses efforts de pédagogie pour faire de l’événement littéraire un vrai moment de débat et de réflexion collectifs.
Mais la réaction plus qu’épidermique de Die Zeit renvoie assurément aussi à l’exaspération que suscite au sein de l’intelligentsia allemande la fascination esthétisante qu’une partie du monde littéraire français continue de nourrir pour des auteurs sulfureux comme Ernst Jünger. La critique de la modernité, telle qu’elle a émergé au creux du XXe siècle chez des auteurs qui, s’ils n’ont pas tous été des porteurs d’eau du fascisme, l’ont alimenté au moins indirectement, constitue encore une cause de polémique européenne, à l’heure où le projet même de cette modernité ne cesse d’être mis en interrogation, même si bien sûr, la démocratie des droits de l’homme en reste l’horizon indépassable.

C’est aussi la peur de la modernité que l’on retrouve à la base du succès du rexisme vers lequel Le sec et l’humide nous a subitement ramenés en ce printemps. L’interprétation psychologique de la personnalité fasciste proposée par Theweleit et Littell ne convainc qu’à moitié Bernard De Backer, bien que les ressemblances avec des figures contemporaines du bourreau soient troublantes.
Mais il est vrai que l’histoire de l’extrême droite belge du XXe siècle et en particulier l’histoire de ses idées (et du contexte de leur émergence) reste encore largement à écrire. Au-delà des classiques mesures de prophylaxie antifasciste, il y a tout un travail d’autocompréhension que les Belges francophones, spécialistes de l’ignorance de leur propre histoire, n’ont pas encore achevé.

En ce sens, ce dossier consacré à Jonathan Littell ne constitue qu’une première invitation à revenir sur la galaxie socioculturelle dans laquelle a proliféré le sentiment minoritaire d’une fraction de la bourgeoisie francophone belge avec sa haine farouche de la démocratie, de ses partis, de leurs débats et de leurs compromis.
En ce sens, le travail littéraire de Jonathan Littell constitue bel et bien un prolongement complémentaire à celui des historiens. Au-delà des malaises et des déplacements, des interrogations et des doutes qu’il peut provoquer, c’est au travail de compréhension du présent qu’il contribue, même quand celui-ci porte sur le pire de ce que l’homme a produit.