J’embrasse pas

Barbara Sylvain
Covid-19, confinement, pandémie.

J’embrasse pas, promis.

Je confine. Comme 3 milliards d’individus sur cette planète, soit près de la moitié de la population de la Terre. Jour après jour, nuit après nuit. Je me confine, tu te confines, il/elle se confine, nous nous confinons, vous vous confinez, ils/elles se confinent. Chez nous. Quand on en a un de chez nous. Et déjà s’affiche, cruelle, l’inégalité qui ne cesse de se répercuter comme des dominos. Jardin, terrasse ou balcon ? Maison ou appartement, trois chambres ou moins ? Ou pas ? Ou… rien ! Oui, rien pour beaucoup trop de monde encore. Des voisins, des amis, un amour, des enfants, du boulot ou pas, ou plus du tout, perdu ?

C’est tombé comme un couperet et pourtant je m’en doutais lorsque, incrédule, je regardais au travers de mon petit écran l’Asie masquée et frappée par cet étrange virus : Wuhan, Pékin, Hong Kong, Séoul…

Et nous, dans notre grande naïveté — #orgueil — nous pensions peut-être voir ce poison pris dans les filets de notre bonne vieille Europe. Un peu comme Tchernobyl avec ses nuages radioactifs méga puissants bloqués aux portes de nos frontières infranchissables. J’ai toujours été sidérée par cette histoire, mais quelle est cette idée si arrogante de nous faire croire que nous sommes indestructibles ?

Même l’Organisation mondiale de la santé devant la propagation dévastatrice de ce virus, dont tous les journalistes à la radio écorchent le nom — vous avez remarqué ? — avait décidé jusqu’à il y a peu qu’il était encore « trop tôt » pour décréter qu’il s’agissait d’une urgence de santé publique de portée internationale.

Pourtant, le 16 mars, d’un coup, d’un seul, tout s’est arrêté. C’est devenu très vite très concret pour moi et pour beaucoup d’autres. Mes projets artistiques ont stoppé net et les dates de spectacles s’annulent. Les théâtres ferment, tout comme les bibliothèques, les cinémas, les musées, les restaurants, les boutiques. Voilà. Il aura fallu ça pour que l’on s’arrête. Un petit virus coiffé d’une couronne d’épines ravage le monde.

Changement radical, suspension du temps, nos vies s’arrangent et nos appartements se rangent. Je nettoie et j’aseptise / le microbe ne viendra pas chez moi.

Promis. J’embrasse pas.

Et après ? Ben… c’est-à-dire que là tu vois… Je ne sais pas… Je ne sais vraiment pas comment… Enfin… Je cale. Même pour écrire cet article, je cale. Jour après jour de moins en moins de choses ont d’importance, comme si ce qui nous arrive aujourd’hui est tellement fort qu’il faut un peu de distance et de silence pour mettre de l’ordre dans mes pensées. Et pour ça je dois faire place nette. Frénésie de rangement… Je trie mes vêtements, mes papiers, mes photos, mes revues, mes cartes postales. Je tombe nez à nez avec une carte de vœux 2020 représentant un astronaute qui tient au bout d’un fil un ballon en forme de croissant de lune. Derrière lui, une forêt de grands sapins dont les cimes sont encore dans la brume où il est écrit « Une nouvelle année pleine de surprises ». Jolie prédiction. Je distingue déjà le superflu de l’essentiel. Oui, c’est vrai j’ai perdu pas mal de boulot et oui c’est vrai je ne sais vraiment pas comment nous allons nous dépêtrer de tout ce grand, très grand foutoir. Et en même temps il y a comme un soulagement. Soulagée d’arrêter cette course frénétique qui n’avait de cesse de me sortir de moi-même. Je tremble. Il se passe quelque chose d’étrange, je le sens. Grosse époque ! Nous vivons un moment surréaliste et sans concession.

Un ami m’a raconté (au téléphone) que le 12 janvier 2020 avait eu lieu la fameuse conjonction Saturne/Pluton en Capricorne. C’est énorme, m’a-t-il dit, sur un ton que j’ai pris très au sérieux et qui m’a fait imaginer le pire. Ce sont des planètes très lentes qui mettent longtemps à faire le tour du soleil et quand elles se croisent c’est terrible. Après le foisonnement jupitérien, l’austérité des saturnales a frappé et fort. Pour preuve, en 1518, ce même rendez-vous avait eu lieu au sommet des astres, il en a résulté de grands bouleversements sociopolitiques et religieux avec, entre autres, l’excommunication de Luther et sa mise au ban de l’Empire, la Réforme suivie de l’Inquisition ou encore la destruction des empires maya et aztèque. Ce n’est pas rien quand même !

Oui, il se passe quelque chose de fort.

Le monde se reçoit un jet de vitriol en pleine face. Son effet corrosif met à nu les imperfections criantes dénoncées depuis si longtemps. Vous avez entendu, vous, ce fracas ? Moi oui. Je la vois la fonte de la banquise et les iles de plastique. C’est flagrant sauf pour ceux qui dirigent ce monde ou croient le diriger. Ceux-là n’entendent rien des lois de la nature. Ignorance tragique qui nous mène à bien des catastrophes.

Courir toujours plus vite malgré la montée des eaux et la Terre qui se dérobe sous nos pieds, courir encore malgré les tsunamis, les sècheresses, les feux de forêts, les inondations, les exodes et les guerres. Et quand la machine s’enraie, ce ne sont pourtant pas ceux-là qui sont en première ligne, mais bien les plus « petits », ceux qui gagnent si mal leur vie en travaillant pourtant si dur ! Ce sont eux qui sont au front pour colmater les brèches et prendre soin des autres. Leurs cris désespérés pour de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires sonnent aujourd’hui si tristement à mes oreilles.

Et moi ? Je fais quoi ? Je tourne comme un lion en cage. Je suis partagée entre la volonté d’agir et un immense sentiment d’impuissance, mon corps balance entre latence et urgence. Troubles.

Je pourrais peut-être faire comme la romancière Valérie Manteau qui découpe des banderoles dans ses rideaux pour y inscrire des revendications qu’elle pend à ses fenêtres : « on est là, même si ya le corona, on est là, soutien aux soignants pour l’hôpital + d’argent ».

Oui, c’est une bonne idée, mais j’ai tout à coup un doute quand je vois devant chez moi les gens faire la queue chez le boucher. Le mètre cinquante est scrupuleusement respecté. On tient bon et on bouffe. Et on compte aussi. On compte beaucoup en ce moment. Les jours, les euros, les masques, les pays confinés, les malades, les guéris et les morts. J’ai la tête dans les calculs et je scrute les courbes graphiques du journal Le Monde qui s’affichent « en live » pour montrer la progression vertigineuse du vilain. Insupportable pic de contagion !

J’embrasse pas. Promis. Social distancing. Repli chez soi, à l’intérieur de soi.

Et maintenant alors ? Je fais quoi ? J’ai les yeux collés sur mon écran. Sur la toile internet, j’ai le choix : je peux danser avec une chaise sur une chorégraphie d’Anne Theresa de Keersmaker, écouter des conseils bouddhistes, apprendre une nouvelle technique de Chi gong, lire des poèmes de Bukowski allongée sur mon lit, étudier un tutoriel pour confectionner des masques de protection à partir d’un bonnet de soutien-gorge — j’avoue que je n’y aurais pas pensé —, regarder en boucle Fred Astaire et Ginger Rogers danser dans Smoke gets in your eyes. Délicieux petits bruits de leurs talons qui frappent avec grâce le sol du dancing. Collés serrés l’un contre l’autre, la tête de Ginger sur l’épaule de Fred, ils sourient naïfs et confiants dans un avenir joyeux et prometteur où la neige tombe encore à Noël. My oh my, that was lovely !, s’écrie Ginger en s’affalant dans un fauteuil.

Et je lâche. Ma tête se vide de toutes ces peurs. Je fais des pauses et m’astreins à ne lire qu’un article de presse par jour pas plus. J’arrête de faire bonne figure derrière mon écran et prends aussi des distances avec mon ordinateur.

Regarder le ciel et les nuages qui passent. Il en passera tant d’autres et nous aussi.

Voir les bourgeons de ma plante éclore avec une force constante.

Écouter les feuilles qui bruissent dans la cour d’à côté, la conversation téléphonique de ma voisine au balcon. Et mon chat, toujours lové et groggy dans le canapé, étourdi par la chaleur du soleil, il semble me dire « moi, tu sais le confinement je connais, c’est pas si terrible que ça ! ».

Ma cervelle prend de l’espace.

Lâcher c’est si bon.

Ne plus regarder l’heure. Juste l’inclinaison du soleil, heureusement il est là.

Je me plonge dans les livres qui ont échappé au tri, comme à chaque fois, et me baigne dans les mots des autres. Ils me permettent d’absorber les chocs.

Je relis Goliarda Sapienza qui, dans L’Université de Rebibbia, retrace le récit de son séjour passé dans la plus grande prison de femmes en Italie à la suite d’un vol de bijoux. Expérience salutaire qu’elle transforme en un véritable moment de grâce et de liberté. Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec le confinement que nous vivons aujourd’hui. Comment trouver cette liberté pour penser autrement et à autre chose ? Comment profiter de ce temps pour écrire et créer ? Je veux rester debout, les yeux grands ouverts pour vivre pleinement ce grand retournement.

Penser au renouveau me donne de l’air. Les initiatives populaires et solidaires me réconfortent. Je veux croire que nous ne manquerons pas d’idées pour redresser la barre.

Je me souviens alors de cette vidéo où l’on voit cette chanteuse italienne penchée à son balcon, son petit garçon à ses côtés tenant à bout de bras l’enceinte diffusant la musique de la Traviata. Elle chante à plein poumons avec tant d’amour et de joie. Je chavire. On ne se privera pas de ces merveilles.


Le numéro "Covid-19" est accessible gratuitement, car nous pensons essentiel de contribuer au débat. Cependant, La Revue nouvelle a besoin de se vendre pour survivre. La fermeture des librairies augure de graves difficultés financières pour notre revue. Aujourd’hui plus que jamais, pour nous soutenir, n’hésitez pas à souscrire un abonnement.