logo
Lancer la vidéo

Israël 2020 – « Révolution » juive et « conservatisme » israélien

20 mars Avoda (Parti travailliste israélien)Benny GantzBenyamin NetanyahouIsraëlKahol LavanKnessetLikoudOLPPalestineTrump - par Pascal Fenaux -

Le but de cet article n’est pas de faire de la prospective politique mais de souligner que les élections législatives du 2 mars dernier ont rappelé quelques tendances lourdes de la société israélienne. Cette société n’est pas seulement divisée entre Juifs et Arabes, laïcs et religieux, Ashkénazes et Orientaux. Elle oppose également des « périphéries » juives à des « centres » israéliens mondialisés. En Israël, depuis trois décennies, les citadelles juives de droite, majoritaires et inexpugnables, ne laissent survivre qu’une minorité assiégée de bastions israéliens de centre-gauche.

Le 2 mars 2020, 6.450.000 électeurs israéliens juifs et arabes étaient appelés aux urnes pour participer aux troisièmes élections législatives anticipées en moins d’un an [1]. L’un des enjeux de ce « troisième tour » était de décider du sort politique du Premier ministre sortant Binyamin Netanyahou (Likoud nationaliste), menacé par les poursuites judiciaires. Un autre enjeu était l’émergence d’une alternative centriste face à la fuite en avant nationaliste et coloniale du Likoud et de ses alliés des petits partis de droite et d’ultra-droite, ainsi que face à une déliquescence de l’État de droit et des services publics.

On le sait, le Likoud de Binyamin Netanyahou, au terme d’une impressionnante « remontada », a nettement battu son adversaire Kahol Lavan (Bleu Blanc, centriste) emmené par les généraux Benny Gantz, Moshe Yaalon et Gabi Ashkenazi et le leader libéral Yaïr Lapid. Quant au Bloc des droites (cf. infra) coalisé autour du Likoud, il a lui écrasé le bloc informel de centre-gauche constitué de Kahol Lavan et du cartel de gauche formé par l’Avoda (Parti travailliste), le Meretz (gauche pacifiste) et le Gesher (social et populiste oriental).

Vue de l’extérieur, cette victoire d’un Likoud dirigé par un Netanyahou cerné par la Justice est d’autant plus incompréhensible que, une semaine avant le scrutin, les sondages donnaient Kahol Lavan grand gagnant d’une élection censée tourner la page de l’ère Netanyahou et rebattre les cartes du paysage politique israélien.

Le but de cet article n’est pas de faire de la prospective politique mais de souligner et rappeler une tendance lourde : en Israël, les sociétés juive et arabe (20% de la population) réhabilitent toujours la sociologie et font régulièrement mentir des sondages étonnamment pris en défaut lorsqu’il s’agit de mesurer le poids du vote identitaire et protestataire, tant côté juif que côté arabe.

Une gauche israélienne laminée

Sur le plan national (« secteurs » juif et arabe confondus) [2], on peut dégager plusieurs tendances et certitudes. Ainsi, le Likoud de Binyamin Netanyahou remporte 29,5% des voix contre Kahol Lavan qui régresse et ne récolte plus que 26,6% des voix. Quant à la gauche israélienne (le cartel Avoda-Gesher-Meretz), héritière (faut-il le rappeler ?) des pères fondateurs de l’État d’Israël, elle ne recueille plus que 5,8% des suffrages et ne doit sa survie parlementaire et le franchissement du seuil électoral qu’à sa présentation en cartel.

Pour le dire autrement, sans ce cartel, la 23e Knesset ne compterait plus aucun député du Parti travailliste ni du Meretz. Pour prendre la mesure de cette désintégration de la gauche israélienne, il suffit de rappeler que ce sont également ces deux partis qui, à la tête d’un gouvernement de centre-gauche dirigé par feus Yitzhak Rabin (assassiné en novembre 1995) et Shimon Peres (décédé en septembre 2016), négocièrent l’été 1993 les historiques (mais aujourd’hui moribonds) accords d’Oslo avec l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) de feu Yasser Arafat (décédé en novembre 2004) et Mahmoud Abbas et la création d’une Autorité palestinienne en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza.

Toujours sur le plan national, le « Bloc des droites » coalisé autour du Likoud [3] recueille 48,4% des suffrages. S’il n’obtient pas la majorité absolue des voix, c’est d’une part, parce qu’Israël Beiteinu (Israël Notre Foyer), le parti d’ultradroite laïque d’Avigdor Lieberman, fait pour l’instant cavalier seul, et, d’autre part, parce que les partis arabes israéliens, coalisés au sein du cartel de la Liste commune, réalisent un score historique de 12,7% qui s’apparente à un tir de barrage face aux droites annexionnistes juives et à un désaveu des partis juifs du centre et de gauche.

Un électorat juif à droite toute

À présent, si l’on ne prend en compte que le « secteur » juif (les villes et villages juifs, ainsi que les villes mixtes judéo-arabes à écrasante majorité juive [4]), les résultats sont édifiants. Le Likoud de Binyamin Netanyahou remporte à lui seul 33,7% des voix (plus du tiers de l’électorat juif) contre Kahol Lavan qui ne recueille que 30,4% des voix. Quant au cartel Avoda-Gesher-Meretz, il ne rassemble que 6,7% des suffrages et est sanctionné par 2% d’électeurs arabes et surtout juifs de gauche qui ont, une première, préféré voter pour la Liste commune (à dominante arabe).

Toujours au sein du seul « secteur » juif, si l’on se penche sur la logique des « blocs » idéologiques, les chiffres sont édifiants et terribles pour le centre et la gauche israéliennes. Ainsi, le Bloc des droites (cf. supra) recueille recueille 55,3% des voix. Si, comme le supputent certains, le parti d’ultradroite laïque Israël Beiteinu devait rejoindre ce Bloc, ce dernier rassemblerait 61,9% des suffrages « juifs ». Face à ce rouleau compresseur, sans la Liste commune (à dominante arabe), le Bloc de centre-gauche (Kahol Lavan et Avoda-Gesher-Meretz) ne représente que 37,1% de l’électorat « juif ».

Ces chiffres, dans leur cruauté, semblent accréditer la conclusion définitive (et éplorée) de l’éditorialiste juif américain de gauche Abe Silberstein [5] : « une majorité d’électeurs juifs, en sauvant Binyamin Netanyahou et ses alliés du bloc des droites, a voté pour le plan Trump, contre un retrait réel des territoires occupés et contre le principe du “deux peuples, deux États”. »

Ce jour où les Arabes ont vaincu

Au sein du « secteur » arabe [6], c’est à un véritable séisme électoral [7] qu’a tourné le scrutin législatif de ce 2 mars 2020. Pendant longtemps, les électeurs arabes israéliens avaient choisi entre trois options : voter pour des partis « juifs », voter pour des partis « arabes » et s’abstenir. Les deux élections anticipées d’avril 2019 et septembre 2019 avaient déjà servi d’avertissement en enregistrant une hausse conséquente du taux de participation.

Le scrutin de ce 2 mars 2020 est passé à la vitesse supérieure. Rassemblés au sein de la Liste commune, les quatre principaux partis arabes israéliens ont non seulement fait le plein de voix dans leur « secteur » (grosso modo 90% des suffrages), mais ils ont fait mordre la poussière à Kahol Lavan (coupable d’indifférence à leur égard) ainsi qu’aux partis de gauche pour lesquels il leur arrivait de voter, en ne leur accordant plus que grosso modo 7% des voix.

La mobilisation électorale du « secteur » arabe et son vote massif pour la Liste commune s’explique de multiples façons, dont nous n’en retiendrons que deux. La première raison du « carton » réalisé par la Liste commune est d’ordre intérieur. Depuis une décennie, une vague de criminalité sans précédent frappe les villes, les villages et les quartiers arabes israéliens des villes mixtes, le tout sans que les autorités israéliennes ne s’investissent dans la sécurité revandiquée par les Arabes d’Israël. Ce vote, aux mobiles « intérieurs », s’ajoute à la volonté de peser sur l’agenda politique israélien en obtenant davantage de droits civiques et fonciers, en amendant la loi sur l’État-nation qui fait des Arabes autochtones des citoyens de seconde zone et en redonnant à l’arabe le statut de langue officielle perdu voici plus d’un an.

La deuxième raison de la mobilisation de la communauté arabe israélienne et du triomphe de la Liste commune est d’ordre extérieur ou « diplomatique ». Il s’est agi de s’exprimer contre le plan Trump [8]. Quel rapport avec les Arabes israéliens ? Ces derniers sont en quelque sorte des « Palestiniens d’Israël » et la question israélo-palestinienne les touche au premier chef. Le « deal du siècle » présenté fin janvier à Washington prévoit l’annexion à Israël d’au moins 30% de la Cisjordanie occupée et la création d’un État palestinien microscopique et insularisé au cœur d’une mer de sécurité et de colonies israéliennes.

D’une part, les Arabes israéliens ont noté que le cartel centriste Kahol Lavan était d’accord avec les grandes lignes du plan Trump (dont l’annexion de la Vallée du Jourdain) et le lui ont fait payer. D’autre part, le « deal du siècle » prévoit la possibilité de rattacher à « l’État » palestinien une dizaine de villes arabes israéliennes frontalières et, par voie de conséquence légale, de déchoir de leur nationalité une centaine de milliers de citoyens arabes israéliens. Dans les 2 graphiques ci-dessous, on peut voir les résultats électoraux dans la ville arabe islamo-chrétienne de Nazareth et la ville arabe musulmane d’Umm Al-Fahm, directement concernée par le plan Trump.

Les seuls électeurs arabes à avoir accordé la majorité de leurs voix à des partis « juifs » (et donc à avoir boudé la Liste commune) sont les citoyens arabes de confession druze, lesquels effectuent leur service militaire et servent dans l’armée d’active israélienne. Les villes druzes de Beit Jann (Galilée) et Daliyat Al-Karmel (région de Haïfa) sont à cet égard significatives du comportement électoral des Druzes israéliens. La Liste commune « arabe » n’y recueille que 10% des voix, au bénéfice de Kahol Lavan et du petit cartel des gauches.

Voilà pour les grandes lignes d’interprétation du scrutin du 2 mars dernier.

Centre versus Périphérie

Mais il en est d’autres, consubstantielles à l’État d’Israël, à sa structuration entre centre et périphérie, ainsi qu’à l’existence d’espaces plus ou moins ségrégués entre Juifs ashkénazes, orientaux, ex-russophones, ultra-orthodoxes, nationalistes religieux, colons idéologiques, colons économiques, ainsi qu’entre classes supérieures, moyennes et populaires. Ce qui, lorsque l’on affine quelque peu l’analyse électorale, débouche sur des constats et des conclusions parfois surprenantes au premier abord.

Précision liminaire, en Israël, la notion de périphérie n’a pas le même sens que celui qui lui est donné depuis quelques années en France et en Belgique. D’une part, le pays est petit et les distances à parcourir sont relativement courtes. En Israël, la notion de périphérie est strictement sociologique (« ethno-confessionnelle ») et se joue de (presque) toute notion de géographie. Ainsi, le Goush Dan Bloc de Dan », la conurbation de Tel-Aviv) est un « centre » perclus de « périphéries ». D’autre part, en Israël, comme on le verra ci-dessous, c’est la « périphérie » qui fait et défait les majorités parlementaires, pas le « centre ». Et c’est cette periferia qui, depuis la moitié des années 1990, porte régulièrement le Bloc des droites au pouvoir et y bloque l’accès aux partis politiques centristes et de gauche.

Le Centre, bastion minoritaire et assiégé

Le « centre » est composé de villes juives « libérales » comme Tel-Aviv, Haïfa, Netanya, etc., mais aussi d’un tissu de quelque 400 villages juifs (kibboutzim, moshavim et villages communautaires) fondés tout au long du 20e siècle par des pionniers politiquement affiliés à la gauche (travailliste et/ou pacifiste). La population de ces localités est majoritairement ashkénaze et appartient aux classes moyennes et supérieures. Jusqu’à la fin des années nonante, ces localités votaient massivement à gauche et au centre-gauche. Depuis le début du 21e siècle, l’Avoda travailliste et le Meretz, pourtant fondateurs de ces localités, n’y sont plus que minoritaires et subissent défaite sur défaite, au bénéfice de différentes formations centristes, dont la dernière en date, Kahol Lavan.

Ainsi, Tel-Aviv, « centre des centres » et ville mondialisée par excellence, accorde près de la majorité absolue (48,2%) de ses suffrages à Kahol Lavan et continue de tourner le dos au Bloc des droites. Et c’est à un plébiscite que l’on assiste dans deux villes aisées et mondialisées de la conurbation de Tel-Aviv : Herzliya (51,4%) et Givataïm (55,5%). Dans ces trois villes, la gauche travailliste et ses petits alliés de cartel n’obtiennent respectivement plus que 14,6%, 8,8% et 14,7%.

Par contre, à Haïfa, ville souvent érigée en modèle pour la mixité judéo-arabe de sa population, la modération de ses électeurs et la domination historique de l’Avoda travailliste, les électeurs juifs et arabes n’accordent « que » 34,6% de ses suffrages aux centristes de Kahol Lavan et humilient le cartel travailliste en ne le gratifiant que de 7,2% des votes. Dans cette grande ville portuaire, les droites [9] remportent un succès historique en obtenant 47,2% des voix tandis que la Liste commune (à dominante arabe) rafle 10,3% des votes.

Le « centre », on l’a dit, ce sont aussi ces quelque 400 villages juifs historiquement ancrés au centre-gauche et à gauche et grands pourvoyeurs de voix pour l’Avoda travailliste et le Meretz (gauche pacifiste). Là-bas, la gauche y subit aussi l’humiliation. Dans deux kibboutzim historiques, Degania et Merhavia [10], la liste centriste caracole en tête avec respectivement 61,8% et 45,7% pour Kahol Lavan, contre respectivement 28,2% et 17,3% pour le cartel de gauche. Pis, à Merhavia la « socialiste », le Likoud obtient 26% des voix et les droites 35,7% des voix !

La Périphérie, citadelle majoritaire et inexpugnable

La périphérie, elle, se compose de quelques dizaines de villes nouvelles et d’environ 300 villages créés après l’indépendance de l’État d’Israël pour accueillir des réfugiés ou des immigrants juifs venus pour la plupart du Maghreb, du Moyen-Orient et enfin d’ex-URSS [11]. Toute ces périphéries sont perdues pour la gauche depuis la fin des années quatre-vingt du siècle passé. Mais leurs quartiers, villages et villes se révèlent également autant de citadelles inexpugnables de droite, imprenables par quelque formation politique centriste que ce soit.

À ces villages et villes nouvelles, il faut ajouter une ville historique [12] et non des moindres. Ainsi, la citadelle la plus importante et la plus inexpugnable de la periferia est tout simplement Jérusalem, la capitale de facto de l’État d’Israël. Une et indivisible, elle est surtout sociologiquement invincible face aux assauts des partis centristes et encore plus d’un Parti travailliste qui, pourtant, la gouverna jusqu’au début des années nonante… Avec des habitants majoritairement conservateurs, nationalistes, ultra-orthodoxes ou nationalistes religieux, la capitale est l’antithèse de la « Bulle », entendez la Tel-Aviv hédoniste et mondialisée.

À Jérusalem, ce sont les deux partis ultra-orthoxes Judaïsme unifié de la Torah (JUT) et Shas qui raflent la mise en obtenant ensemble 41,4% des voix, suivis par le Likoud (27,8%). En tout, les partis de droite obtiennent 80,2% des suffrages, là ou le centre-gauche (cartel de gauche + Kahol Lavan) n’en capte que 17,6%.

Le poids du conservatisme religieux et nationaliste est tel dans la capitale que plusieurs dizaines de milliers d’habitants se sont « réfugiés » dans une banlieue ouest de la conurbation hiérosolymitaine, Mevasseret Tzion, une ville nouvelle au vote plus modéré et davantage proche des scores nationaux juifs. À Mevasseret Tzion, le centre et la gauche, bien que minoritaires, parviennent tout de même à obtenir 45,3% des voix, ce qui fait de cette ville nouvelle une exception nationale.

Car, pour le reste, populaires et identitaires, les villes nouvelles et la périphérie en général plébiscitent les partis de droite et boudent ostensiblement le parti centriste et la gauche. Deux villes sont particulièrement exemplatives du vote juif dans la periferia : Sderot et Or Yehuda.

Fondée en 1951 pour des immigrants et réfugiés juifs d’Irak (Kurdistan), d’Iran et du Maghreb, Sderot, outre le poids de ses classes populaires, a pour caractéristique d’être située dans « l’Enveloppe de Gaza » (‘Otef ‘Azza) [13]. Autre caractéristique, Sderot est la ville du chef du Parti travailliste, un Amir Peretz (lui-même immigrant juif du Maroc) qui en fut jadis le maire. Le scrutin du 2 mars s’est avéré un véritable jeu de massacre pour la gauche et le parti centriste qui n’y récoltent ensemble que 13,5% des voix. À l’inverse, le Likoud nationaliste y recueille la majorité absolue avec 51,2% des voix, tandis que l’ensemble des partis de droite et d’ultradroite écrase l’adversaire avec un rouleau compresseur de 86% de suffrages.

La proximité avec la Bande de Gaza n’explique pas tout, très loin s’en faut, quand on voit qu’une ville comme Dimona, à la structure sociologique identique mais située très loin de Gaza, permet aux partis de droite de recueillir 85,6% des voix. Dans toute la périphérie, le rapport moyen de 82% (pour les droites) contre 18% (pour le centre-gauche) s’impose à l’ensemble du territoire israélien stricto sensu (c.à.d. sans les colonies de Cisjordanie).

La société contre la géographie

On l’a dit, la périphérie est en Israël une réalité sociologique, pas géographique. Une preuve en est fournie par la ville d’Or Yehuda. Fondée en 1948 et habitée par une majorité de Juifs orientaux, cette ville nouvelle est située au cœur de la Tel-Aviv métropolitaine mais ses scores électoraux sont aux antipodes de la ville-mère et de villes ashkénazes aisées comme Herzliya et Givataïm. À Or Yehuda, le Likoud, avec une majorité absolue de 54,8%, écrase Kahol Lavan (17,2%) et la gauche (3,0%), tandis que l’ensemble des droites recueille pas moins de 79,5% des suffrages.

Autre preuve de la cohabitation ou continuité géographiques du centre et de la périphérie, les résultats électoraux enregistrés dans deux villages jumeaux situés sur les rives du Lac de Tibériade : Ginnosar et Migdal [14].

À Ginnosar, kibboutz traditionnellement de gauche, cette dernière ne recueille plus que 21,6% des voix, au bénéfice de Kahol Lavan qui obtient la majorité absolue (57%) et au détriment des droites qui ne rassemblent que 19,7% des suffrages.

Dans sa voisine Migdal, majoritairement peuplée de Juifs orientaux et d’auto-entrepreneurs, les scores s’inversent diamétralement. Ici, le Likoud obtient la majorité absolue (55,9%) et les droites dans leur ensemble réalisent un score de 84,5%, au détriment d’un parti centriste et d’un cartel travailliste qui ne recueillent que 14,8%.

Rien ne distingue Ginnosar de Migdal, lesquels partagent une partie de leurs infrastructures sociales et touristiques, rien, sauf l’origine ethno-confessionnelle de leurs habitants.

La revanche de la sociologie

En conclusion, lorsque l’on ne prend en compte que le « pays » juif et que l’on fait abstraction du « secteur » arabe d’Israël, les chiffres sont sans appel. En Israël, c’est bien la périphérie qui gouverne et est appelée à présider longtemps encore aux destinées de l’État juif.

Qu’a voulu exprimer la periferia juive, statistiquement et électoralement majoritaire ? Les Juifs israéliens, qui ont massivement voté à droite et à l’ultradroite, ont exprimé le désir d’une « révolution » juive arc-boutée sur la défense de l’identité juive, la défiance envers un État de droit considéré comme ashkénaze et défaitiste, l’attachement à une figure politique incarnant le nationalisme et la sécurité israéliennes, la peur du nationalisme palestinien et l’insularisation dans une forteresse à l’abri des soubresauts sanglants du Moyen-Orient arabe.

Cette « périphérie » a également exprimé sa répugnance pour un « centre » qui, à ses yeux, incarne tous les maux de la société israélienne : le mépris de classe de la « Bulle », le complexe médiatico-militaire, la « bien-pensance » des « nantis » de Tel-Aviv (et autres villes assimilées), la société juive mondialisée « hors-sol » et le risque de « déjudaïsation » ou de « post-sionisation » de l’identité juive israélienne.

Quelques jours avant les élections du 2 mars, le chroniqueur… centriste Hemi Shalev tenait les propos suivants [15] : « C’est contre la démocratie et le système judiciaire que Netanyahou et ses alliés sont en campagne. Israël vit son Kulturkampf entre une droite réactionnaire révolutionnaire et une gauche [16] tous comptes faits conservatrice en ce que son unique programme se résume à préserver notre système politique. Toute élection est décisive, mais celle-ci sera sans retour : c’est un vote pour la démocratie qui se joue aujourd’hui ».

Hemi Shalev et les siens n’ont pas été entendus par un électorat qui, de toute façon, ne lit pas Haaretz et se garde bien de le lire, tant ce quotidien est l’incarnation du libéralisme à l’israélienne. Israël, dans le fond, vit une lutte similaire à celles qui mettent actuellement de nombreuses sociétés arabes à feu et à sang. Dans ces luttes, la question identitaire n’est pas la moindre, même si elle se manifeste selon d’autres lignes de clivages. Loin de sa vision de soi déclinée sur le mode de « la villa dans la jungle », Israël est parfaitement à sa place au Moyen-Orient.


[1Pascal Fenaux, « Israël – Législatives 2020 : la balle au centre ? », e-Mois, La Revue nouvelle, 25 février 2020.

[2Tous les chiffres de cet article sont calculés sur base des résultats nationaux et locaux fournis par la Commission électorale centrale d’Israël.

[3Likoud, Judaïsme unifié de la Torah (ultra-orthodoxe ashkénaze), Shas (ultra-orthodoxe sépharade et oriental) et Yemina (« À Droite », cartel de partis d’ultradroite nationalistes et nationalistes religieux). Ce Bloc des droites n’inclut pas le petit parti annexionniste et suprématiste juif Otzma Yehudit (« Puissance juive »), lequel, avec ses 0,42% de voix, n’a de toute façon pas franchi le seuil électoral. Il n’inclut pas non plus le parti laïque extrémiste ex-russophone Israël Beiteinu (cf. infra).

[4Acre (Akko), Haïfa, Jérusalem, Lod, Nof Ha-Galil (ex-Natzrat Illit, sur les hauteurs de la Nazareth arabe) et Ramla.

[5Abe Silberstein, « Israelis just voted against the two state solution », Forward, 3 mars 2020.

[6Par « Secteur arabe », il faut entendre les quelque 130 villes et villages arabes israéliens et leurs 1.650.000 citoyens israéliens, descendants des Arabes de Palestine ayant échappé à l’exode de 1948-1949. Ces « Palestiniens d’Israël » représentent 20% de la population israélienne.

[8Pascal Fenaux, « Plan Trump : Une certaine “vision de l’Apocalypse” », La Revue nouvelle, e-Mois, 10 février 2020.

[9Dans les lignes qui suivent, il faut entendre par « les droites » le Bloc des droites coalisé autour du Likoud, auquel on additionne le parti d’ultradroite laïque (ex-russophone) Israël Beiteinu d’Avigdor Lieberman.

[10Les deux premiers kibboutzim jamais fondés en Palestine ottomane, respectivement en 1909 et 1911.

[11Israël étant marqué par une certaine auto-ségrégation spatiale, des villages et des villes nouvelles ont également été érigées pour répondre aux demandes des « secteurs » juifs religieux ultra-orthodoxes ou nationalistes religieux.

[12Par « historique », il faut entendre des villes qui ont existé en Palestine et en Israël au cours des vingt derniers siècles et qui ont été largement ou totalement « judaïsées » (ou « désarabisées ») en 1948-1949. En Israël stricto sensu (c.à.d. sans les territoires palestiniens occupés), il s’agit principalement d’Acre, Safed, Tibériade, Lod, Ramla et Ashkelon.

[13Ce territoire israélien frontalier de la bande de Gaza est régulièrement ciblé par des tirs de roquettes en provenance du territoire palestinien administré par le Hamas (Mouvement de la Résistance islamique) depuis 2007. Outre cinq villes israéliennes (Ashdod, Ashkelon, Kiryat Gat, Netivot et Sderot), l’« Enveloppe de Gaza » regroupe 53 villages israéliens.

[14Fondés respectivement en 1937 (à l’époque britannique) et 1910 (à l’époque ottomane), ces deux villages juifs se partagent les terres d’un ancien village arabe palestinien, Al-Majdal (évacué le 22 avril 1948 et rasé), la Magdala du récit religieux chrétien.

[15Hemi Shalev, « Gauche conservatrice et droite révolutionnaire », Haaretz, 25 février 2019.

[16Par « gauche », de nombreux éditorialistes israéliens amalgament le vote du centre (Kahol Lavan) et celui réellement de gauche (Avoda-Gesher-Meretz)…

Pascal Fenaux


Auteur

Pascal Fenaux est membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle depuis 1992. Sociologue, il a poursuivi des études en langues orientales (arabe et hébreu). Il est spécialiste de la question israélo-palestinienne, ainsi que de la question linguistique et communautaire en Belgique. Journaliste indépendant, il est également « vigie » (veille presse, sélection et traduction) à l’hebdomadaire Courrier international (Paris) depuis 2000. Il y traite et y traduit la presse « régionale » juive (hébréophone et anglophone) et arabe (anglophone), ainsi que la presse « hors-zone » (anglophone, yiddishophone, néerlandophone et afrikaansophone).