Iran, sortir d’une république islamique ?

Pierre Vanrie

L’Iran est, au moment où ces lignes sont écrites, en train de vivre un
de ses soubresauts « traditionnels » traduisant désormais la confrontation
systématique entre le pouvoir réel, détenu par des conservateurs
accrochés à leurs privilèges politico-économiques, et un mouvement
étudiant qui sort d’une léthargie dans laquelle l’avait plongé
la répression il y a trois ans, et qui, en s’autonomisant quelque peu,
est en train de mettre le courant réformateur dans l’embarras.

De quoi s’agit-il ? Hashem Aghajeri, un intellectuel iranien, professeur
d’université, révolutionnaire de la première heure, blessé de
guerre et membre d’une des formations de la gauche islamique, a
provoqué un tollé il y a quelques mois en proposant une sorte d’aggiornamento
de l’islam - une réforme qui permettrait de déboucher
sur un « protestantisme musulman » - et en critiquant la tradition
chiite d’obéissance aveugle aux « sources d’imitation » que
constituent les grands ayatollahs (plus hautes autorités de l’islam
chiite). Ces déclarations lui ont valu d’être récemment condamné à
mort, ce qui a provoqué une réaction des étudiants, dont les revendications
ont vite dépassé la défense du cas d’Aghajeri pour déboucher
sur une contestation du régime, qui reste pour le moment limitée
aux campus.

Cette contestation est elle-même emblématique d’un paradoxe de
plus en plus criant de la société iranienne. En effet, les étudiants
frondeurs, de plus en plus jeunes, sont donc de plus en plus en rupture
avec la culture islamo-révolutionnaire, qu’elle soit le fait des milieux religieux et conservateurs - dont le discours politique peu
attrayant pour les jeunes se limite désormais à la charia et à un antiaméricanisme
opportuniste - ou le fait de cercles réformateurs qui,
à l’instar d’un Aghajeri, sont d’anciens radicaux sincèrement reconvertis
à des idéaux pluralistes et démocratiques, mais dont le discours
reste marqué par des références liées au passé que les jeunes
étudiants reprennent de moins en moins à leur compte.

Dès lors, l’une des questions qui se posent aujourd’hui en Iran est de
savoir si les associations islamiques étudiantes qui encadrent le
mouvement étudiant, l’une des bases du courant réformateur, sont
en train de s’autonomiser par rapport à ses relais politiques réformateurs,
sans pour autant les renier, ou bien si le président réformateur
Khatami et son relais politique au Parlement, le Parti de la
participation islamique, constituent toujours l’horizon politique
indépassable des jeunes Iraniens - 60 % de la population - qui ont
voté en masse pour Khatami en 1997 et en 2001.

En d’autres termes, l’Iran a-t-il déjà « basculé » dans un « post-khatamisme
 » traduisant éventuellement l’échec du concept de « démocratie
islamique » cher à Khatami ? Le désespoir, quant aux moyens
de Khatami de pouvoir dépasser les nombreux blocages d’un système
parfaitement cadenassé par des conservateurs structurés au sein
d’institutions se distinguant par une cooptation interne, semble
avoir gagné du terrain ces derniers temps en Iran. Le pouvoir conservateur
semble d’ailleurs avoir compté sur l’apathie désespérante provoquée
par la pérennité de l’efficacité de ses blocages institutionnels
subtils pour maintenir sa tutelle. Les manifestations étudiantes de
ces derniers jours pourraient néanmoins lui donner tort. Reste à voir
toutefois si la mobilisation étudiante a provoqué un véritable impact
et une envie d’adhésion, dans un pays où les médias réformateurs
font de l’autocensure et où tout le monde n’a pas accès à internet.
Par ailleurs, la société iranienne est-elle prête à une nouvelle révolution
 ? Avec tous les risques que cela comporte ? Ou bien s’est-elle
résignée à la toute-puissance des conservateurs, trop occupée qu’elle
est à gérer un quotidien fait de difficultés économiques croissantes
 ?

Autant de questions qui se posent alors que les réformateurs, sur lesquels
de nombreux espoirs se sont fondés, ont tout de même depuis
plusieurs années investi des institutions électives (présidence,
Parlement, ministères, conseils municipaux et administrations qui
en dépendent) et se sont donc inévitablement discrédités par des querelles
d’ambition et par un recours inévitable à la corruption.

Comme le décrit bien Serge Michel dans son portrait de l’intellectuel
anticonformiste Hatam Ghaderi, il existe aussi chez les réformateurs, y compris parmi les intellectuels qui s’inscrivent dans leur
mouvance, des individus obsédés par leur ego et qui ne demandent
qu’à devenir des Bernard-Henri Lévy iraniens, discréditant ainsi la
nouvelle vague intellectuelle iranienne, pourtant incontestablement
prolixe.

En 1979, avec sa Révolution islamique, l’Iran devenait un modèle
pour ceux qui dans le monde musulman souhaitaient alors renverser
des régimes jugés impies et injustes. La politique étrangère de cet
Iran radical était alors tournée vers l’exportation de ses idéaux islamo-
révolutionnaires. L’échec de cette politique - sauf peut-être au
Liban avec la création du Hezbollah, qui a néanmoins acquis sa
propre autonomie - n’a pas empêché la République islamique d’incarner
malgré tout, de façon symbolique, une avant-garde d’un islamisme
révolutionnaire, malgré une spécificité chiite et persane limitant
son pouvoir d’attraction. Vingt-trois ans plus tard, l’Iran donne
des signes de vouloir « sortir de sa révolution religieuse » - pour
paraphraser le titre d’un livre de Farhad Khosrokhavar et d’Olivier
Roy consacré à ce sujet (voir notre bibliographie).

Dès lors, au moment où la Turquie semble être en train de réconcilier
les concepts de démocratie, de laïcité et d’islam, l’Iran est-t-il à
nouveau, à son tour, en mesure de devenir une avant-garde et un
modèle plus que symbolique pour le monde musulman ?

Le dossier préparé par La Revue nouvelle tente, de façon non exhaustive,
de fournir, concernant ces nombreuses interrogations, des
pistes de réflexion.
(29 novembre 2002)