Iran. La révolution ou l’impasse ?

Pierre Vanrie
Proche et Moyen-orient.

À l’heure où ces lignes sont écrites, la situation est encore incertaine à Téhéran. Le vaste mouvement de protestation contre ce qui ressemble furieusement à une tricherie électorale semble ne pas faiblir, d’autant moins qu’un des symboles de cette contestation, le candidat malheureux Mir Hossein Moussavi, a annoncé qu’il irait jusqu’au bout dans sa remise en cause des résultats. Dans ces conditions, l’ancien Premier ministre (1980-1988) et l’autre candidat réformateur Mehdi Karoubi ont placé la barre très haut et ne peuvent donc plus faire machine arrière à moins de se discréditer définitivement sur le plan politique. L’obstination de la partie adverse qui, elle aussi, entend ne rien céder, annonce une épreuve de force qui, si elle doit se régler dans la rue, pourrait s’avérer très violente. Son issue est d’autant plus incertaine que, si le mouvement de contestation possède en Moussavi son personnage symbolique, celui-ci ne contrôle pas un mouvement sociologiquement très hétérogène qui n’a, en outre, ni programme ni idéologie.

Le doute quant à la réelle popularité électorale des quatre candidats en lice dominait dans les premières heures qui ont suivi la victoire surprise du président sortant. Et d’aucuns de rappeler alors que l’on avait peut-être oublié qu’un Ahmadinejad pouvait aussi être populaire. Pour autant la division sociologique de l’électorat entre, d’une part, les « déshérités » et les campagnes votant pour Ahmadinejad et, d’autre part, les quartiers nord de Téhéran et la classe moyenne votant pour Moussavi, ne résiste pas vraiment à l’analyse. Tout d’abord parce que des indices de plus en plus précis révélés par les réformateurs qui disposent de nombreux relais dans l’appareil d’État, et notamment au sein du ministère de l’Intérieur responsable de l’organisation de ces élections, attestent d’une fraude électorale à grande échelle montrant les limites de cette vision par trop schématique. En annonçant prématurément sa victoire le soir même de l’élection, Moussavi voulait d’ailleurs prendre de vitesse ceux qui étaient en train de falsifier des résultats qui, selon ses sources, le donnaient largement vainqueur devant Karoubi et Ahmadinejad, ce dernier arrivant seulement en troisième position.

La rapidité avec laquelle les résultats officiels étaient donc annoncés suscitaient le doute dès lors que cela tranchait avec la façon dont ce scrutin s’était déroulé lors des neufs éditions précédentes. C’est ainsi que, contrairement à l’usage, le jour du scrutin, les résultats étaient annoncés par « blocs » de cinq millions de voix sans aucun détail sur leur répartition en fonction des provinces. Or, la dimension régionale est essentielle pour pouvoir juger de la probité de cette élection. Quelques exemples s’avèrent ainsi particulièrement révélateurs : Mehdi Karoubi est arrivé quatrième avec un score dont la faiblesse est en soi déjà très douteuse dès lors que ce personnage proche de Khomeiny, président du Majlis (Parlement) à deux reprises, a failli passer le premier tour de l’élection présidentielle de 2005 (il avait alors déjà dénoncé la fraude) en recourant notamment à des propositions populistes et démagogiques de redistribution de la rente pétrolière (à l’instar d’Ahmadinejad). Il n’aurait donc recueilli que 0,85% des voix dans un scrutin où la participation a été massive (85%)... Ce personnage qui, à l’inverse de Moussavi, est entré en campagne très tôt, disposait d’un quotidien d’excellente qualité (Etemad é Melli) et avait su obtenir le parrainage d’intellectuels populaires et de renom (le théologien Abdolkarim Soroush, l’ancien ministre de la Culture Ataollah Mohajerani, le jounaliste Mohammad Qouchani arrêté dès le début de la contestation...). Il a réalisé lors de ces dernières élections présidentielles un score incroyablement bas dans sa région d’origine (le Lorestan, à l’ouest de l’Iran) où il est pourtant très populaire. Sur la pression des protestataires, le ministère de l’Intérieur a finalement donné quelques détails sur la répartition régionale du vote et il s’avère que Mehdi Karoubi fait quatorze fois moins de voix qu’Ahmadinejad au Lorestan et six fois moins qu’en 2005... Idem pour Mir Hossein Moussavi, Turc d’Azerbaïdjan qui, dans sa région d’origine, est également battu par le président sortant. Le Kurdistan (nord-ouest) sunnite et le Guilan (ouest de la mer Caspienne), habituellement abstentionniste et méfiant vis-à-vis du chiisme d’État pour l’un, très pro-réformateur pour l’autre, auraient également plébiscité Mahmoud Ahmadinejad, renforçant ainsi les interrogations et le doute.

Certes, le manque de précautions d’ordre technique permettant d’avoir un scrutin « propre » font que chaque élection est sujette à caution en Iran. Mais si la fraude a été plus importante par rapport aux élections précédentes, c’est en réalité dû en grande partie à la fin de la « cohabitation » entre réformateurs et conservateurs. En effet, si le ministère de l’Intérieur est chargé de l’organisation des élections, le fameux « Conseil des Gardiens » (Shorayé Negahban) en assure également la « supervision », après en avoir filtré les candidats. En cas de cohabitation, c’est à dire si le ministère de l’Intérieur dépend d’un gouvernement pro-réformateur, ce qui était le cas jusqu’en 2005, l’équilibre entre le très pro-conservateur Conseil des Gardiens, organe non électif dont les membres sont nommés par le Guide suprême, et le ministère de l’Intérieur chargé de l’exécution du scrutin, permettait jusque-là d’éviter une fraude massive.

Mais au-delà des détails sur cette fraude, l’évolution de la situation et l’ampleur de la contestation font que cette question est peut-être devenue secondaire dans la mesure où l’on assiste désormais à une crise de régime dont le manque d’idéologie des manifestants a pu jusque-là masquer la profondeur. La campagne électorale avait déjà été riche en débats et en polémiques où le système avait été remis en cause au moins indirectement par les candidats, y compris d’ailleurs par Ahmadinejad. L’ayatollah Khomeiny, fondateur du régime, a ainsi été, vingt ans après sa mort, particulièrement présent au cours de cette campagne notamment chez les deux candidats réformateurs qui n’ont cessé de revendiquer leur héritage révolutionnaire et de rappeler leur proximité avec lui.

Par contre, Ahmadinejad, qui ne l’a certes pas fréquenté, n’a pas renchéri dans cet attachement et n’a pas hésité, notamment dans son face-à-face télévisé avec Moussavi, à attaquer violemment, au mépris des règles non écrites gérant l’équilibre subtil des pouvoirs concurrents au sein de la République islamique, certains symboles de ce régime, en l’occurrence Hashemi Rafsandjani accusé de corruption. Ce dernier à la tête du Conseil des experts (Majlis é Khobregan), qui, en théorie, peut destituer le Guide suprême, et du Conseil des intérêts du régime (Shora yé maslahat é nezam), a réagi très vivement en envoyant une lettre au Guide suprême qu’il a rendue publique et dans laquelle, utilisant un ton très dur faisant fi des usages habituels lorsque l’on s’adresse au Guide, il a enjoint celui-ci de réagir contre des accusations mettant selon lui en cause l’esprit même de la révolution. Par cette missive, Rafsandjani forçait Khamenei à sortir de sa réserve d’autant plus qu’il est apparu de plus en plus clairement par la suite que le Guide suprême prenait fait et cause pour Ahmadinejad. Avant de tenir un discours assez dur lors de son sermon de la prière du vendredi qui a suivi les élections, Khamenei avait fait en début de semaine une allocution télévisée tenant des propos inhabituellement modérés dans un style paternaliste bienveillant qui trahissait un certain désarroi face à la tournure des événements. Même si le sermon du vendredi à l’université de Téhéran a marqué le retour d’une logorrhée plus autoritaire, le Guide suprême a pris le risque d’affaiblir sa fonction en affichant un soutien trop manifeste à l’égard d’Ahmadinejad.

Tout le système politique de la République islamique reposant sur la prééminence de cette fonction, la perte de neutralité aussi flagrante de celle-ci dans un pays où la dynamique sociale est si forte peut créer les conditions d’une véritable crise de régime. Les réformateurs regroupés autour de Moussavi s’appuyant sur cette large contestation pourraient éventuellement en bénéficier. Mais, les Pasdarans, corps d’armée d’élite dont le poids dans l’appareil d’État et l’économie s’est renforcé pendant la présidence d’Ahmadinejad, pourraient tout autant profiter de l’occasion pour parachever ce que certains qualifient déjà de « coup d’État ».

(23 juin 2009)