Greta et les antonomases

Laurence Rosier • le 24 septembre 2019
discours, climat, Langue.

Certes mon titre sonne un peu comme Jason et les argonautes, mais Greta ne cherche ni un trône ni la toison d’or.

Dans l’intense production discursive à laquelle sa personnalité et ses interventions donnent lieu depuis quelques mois, j’ai choisi de retenir une figure de style abondamment utilisée et déjà abordée dans une chronique précédente (consacrée à Macron-Jupiter), mais qui se renouvelle sans cesse dans le discours médiatique : l’antonomase et, y attenant, les périphrases servant à désigner la jeune militante écologiste.

« Buster Keaton », « fée clochette », « Fifi Brindacier », « Marie Popins », « Wonder Greta », « Verte Antigone », « Mafalda », « Jeanne d’Arc », « Notre Dame du climat », « gourou apocalyptique », « prophète discount », « merdeuse pubère », « Sainte Greta de l’Apocalypse calorifique »..., l’inventivité est de mise, dans l’empathie ou l’agressivité. Je pointerai ici la figure la plus productive et la plus paradoxale dans son emploi car utilisée à la fois par les défenseur.e.s et les détracteur.trice.s : c’est la figure de Jeanne d’Arc, la vierge guerrière.

De l’ignorance au bûcher

L’adjectif « guerrier » est devenu commun pour désigner les activistes écologistes. La comparaison avec Jeanne d’Arc la guerrière est prolifique dans le cas de Greta, de façon positive... ou non : « Greta Thunberg, Jeanne d’Arc de notre guerre climatique », « Greta Thunberg et Jeanne d’Arc », « Greta Thunberg : espoir d’une génération ou Jeanne d’Arc du climat ? », « Jérôme Fouquer : Greta Thunberg est une sorte de Jeanne d’Arc et de Bernadette Soubirous », « Le crétinisme pollue aussi : Mieux que Jeanne d’Arc : Greta Thunberg voit le CO² à l’œil nu » !, « Marc Didden : Greta Thunberg is een Jeanne D’Arc zonder harnas », « Sainte Greta près du bûcher comme Jeanne d’Arc  », « Une Jeanne d’Arc pour temps de grands effondrements ».

L’image d’une jeune fille vêtue d’une armure et guidant ses soldats n’est évidemment pas si anodine et dépasse la simple analogie routinière. Outre que la figure de Jeanne ait été captée depuis longtemps par les partis d’extrême droite et que l’emploi négatif de l’image insiste sur la dimension « habitée » de la bergère (d’où le rapprochement également fait de Greta avec Bernadette Soubirou, pour que la militante écologiste soit présentée comme fanatique), quel est le rôle de cette antonomase ?

Greta est raillée par une certaine intelligentsia qui, grosso modo, lui dénie tout savoir scientifique et l’enjoint de retourner à l’école. Dans le Jeanne d’Arc de Jules Michelet paru en 1925, qui oscille entre faits historiques et légende édifiante, l’historien décrit ainsi la jeune héroïne : « sa sublime ignorance […] qui fit taire toute science en sa dernière épreuve » (p. 43), pour avancer ensuite : « le nœud que les politiques et les incrédules ne pouvaient délier, elle le trancha » (p. 47) et de poursuivre encore : « c’était, nous l’avons dit, la singulière originalité de cette fille, le bon sens dans l’exaltation » (p. 91). Il est assez amusant de voir à travers la faconde de Michelet, l’image superposée de Greta, comme une sorte de Jeanne contemporaine, bravant les grands de ce monde.

Par ailleurs, l’image dramatique du bûcher et l’injonction à brûler Greta ont aussi circulé. Certes, dans l’extrait de Mediapart, le terme bûcher est réservé à la description de la future catastrophe écologique : « pour échapper au supplice de ce bûcher planétaire ». Sur une page FB publique, on trouve toutefois un photomontage qui montre la jeune fille avec, en arrière-plan, une image d’un défilé de membres de la Jeunesse hitlérienne, et un autre qui rappelle le régime communiste soviétique avec le slogan « la fanatisation des mineurs est la marque des totalitaires ». Dans les commentaires figurent notamment des appels à la haine sous forme de l’injonction : « Brûlez la ! »... Telle Jeanne.

Greta et Jeanne d’Arc : le corps de la guerrière

Michel Onfray est intervenu dans un texte, « Greta la science », qui a, à juste titre, causé un grand nombres de réactions indignées. Il n’y est pas fait mention de notre antonomase, même si la mention d’un « troupeau de moutons » pour désigner les jeunes manifestant.e.s pour le climat pourrait d’un coup inconscient renvoyer à la jeune bergère de Domrémy.

Le titre même de son billet peut surprendre, puisqu’il s’agit d’une antonomase, encore, mais détournée : « Greta la science » renvoie au militant anarchiste de la Bande à Bonnot, guillotiné à 23 ans, Raymond Callemin, surnommé Raymond la science. Fou de lecture (d’où le surnom,) il pratiquait aussi une « une forme d’ascèse libertaire (pas de vin, de café, de sel, de viande ou de tabac) » [1]. Mais le texte d’Onfray ne semble pas creuser cet intéressant et inédit rapprochement, seule l’ironie quant à la supposée science de Greta sera gardée.

La façon dont le corps de Greta est l’objet obsessionnel d’Onfray évoque par contre tout à fait l’obsession similaire que subit, lors de son procès, Jeanne d’Arc. Elle a représenté un fantasme viril à partir d’un double questionnement : était-elle femme ou homme ? Si elle était femme, était-elle pucelle ?

Hortense Dufour, dans la biographie qu’elle a consacré à Jeanne [2], insiste : « Il n’existe aucune héroïne de l’histoire de France dont on parla et examina autant le sexe […] Née fille, son sexe est sans cesse le trublion, le malaise ». Et de poursuivre : « Jeanne, ce corps intact, à peine de chair. Pétri d’une force énigmatique. Autre ».

L’altérité de Greta, que certain.e.s ont au début assimilé à la trisomie [« Mais pourquoi ont-ils choisi une malheureuse enfant atteinte de trisomie pour faire passer leurs messages (qu’ils soient vrai ou faux) ? Est-ce pour attendrir davantage la masse populaire ? » [3] ] ou à des handicaps plus larges transmis génétiquement (« Le visage de cette gamine présente, et présentera toute sa vie, les caractéristiques du syndrome d’alcoolisation fœtale transmis par sa mère alcoolique quand elle était enceinte » [4]) se situe dans un autisme lui-même insupportable physiquement pour certains, comme Pascal Bruckner : « Outre son Asperger qu’elle affiche comme un titre de noblesse, son visage terriblement angoissant ».

Mais cette altérité se situe, pour Onfray, dans le corps, inaccessible, de la jeune guerrière du climat. Après avoir moqué le fait quelle ne boit certainement que de l’eau (ce qui à 16 ans est plutôt une bonne chose), il n’a de cesse de mentionner ce corps qu’il désexualise et sexualise : il la compare ainsi à une poupée en silicone… Il suffit de taper ces mots-clés sur le net pour arriver immédiatement sur des sites de… sex dolls. Ainsi, si Greta était une poupée sexuelle, elle serait immédiatement (moyennant finances) accessible… Mais Greta à 16 ans reste sexuellement hors de portée : « Elle a le visage, l’âge, le sexe et le corps d’un cyborg du troisième millénaire : son enveloppe est neutre […] Que dit ce corps qui est un anticorps, cette chair qui n’a pas de matière . »

Plus encore et plus avant dans son texte... retour de la sexualisation, puisqu’il la nomme « maîtresse » : on connait les connotations sexuelles du terme en français, régulièrement renvoyé à sa grivoiserie. Mais là, une nouvelle fois, chou blanc... puisque Onfray doit l’admettre : « c’est une jeune fille au corps neutre ». Que signifie ce « neutre » ? Non accessible au désir masculin ? Comme un écho au questionnement infini sur le sexe de Jeanne, sur sa virginité… sa pureté effrayante, où « survit une vieille mémoire du rapt, de la forêt toute proche, de la bête femelle à soumettre ».

Greta guerrière de son temps…

Au mois de juillet, à la suite du texte d’Onfray, Greta lui a lancé un défi : un combat MMA (mixed martial arts) pour lui défoncer sa « sale gueule ». Onfray a publié une photo de lui en plein entrainement et twitté « même pas peur ». Il se la joue Rocky ? Fifi Brindacier est prête…

(Mais cette antonomase est une autre histoire et cette information… une parodie).

[1Frédéric Lavignette, La Bande à Bonnot à travers la presse de l’époque, Lyon, Fage Edition, 2008, cité dans la notice Wikipédia consacrée à Raymond La Science.

[2Hortense Dufour, Jeanne d’Arc, la chanson et le geste, Paris, Flammarion, 2012

[3Commentaire lu sur Facebook

[4Commentaire lu sur Facebook.