France. L’imbroglio du genre

Véronique Degraef

En janvier  2014, un appel au boycottage des écoles, un jour par mois, a provoqué un absentéisme conséquent dans une centaine d’établissements scolaires français. Coordonné par un site internet, ce mouvement des «  journées de retrait des enfants des écoles  » entendait protester contre l’enseignement supposé d’une «  théorie du genre  ». En réalité, un dispositif appelé «  ABCD de l’égalité  » lancé, à titre expérimental à la rentrée 2013, par le ministère de l’Éducation nationale et celui des Droits des femmes dans des classes maternelles et primaires de dix académies afin de lutter contre les préjugés et stéréotypes filles-garçons à l’école. Le phénomène a pris une telle ampleur que le ministre de l’Éducation nationale a dû demander aux directeurs et chefs d’établissements de «  tout mettre en œuvre pour informer les parents de la réalité des programmes et des contenus d’enseignement sur ces sujets et de rappeler les valeurs de la République  ».

Rumeur et réseaux

La rapidité de propagation de la «  folle  » rumeur est le premier trait marquant de cette histoire. Nous remémorant la rumeur antisémite sur la traite des Blanches qui, grâce à la bonne vieille technique du «  bouche-à-oreille  », s’empara de la ville d’Orléans en 1969, phénomène social dont Edgar Morin nous livra l’analyse [1], la rumeur sur l’«  idéologie du genre  » a bénéficié de la redoutable efficacité des TIC. Réseaux sociaux, internet, textos et courriels ont ainsi considérablement accéléré et massifié la circulation de l’appel au boycottage et de la vaste opération d’«  intox  » qui l’accompagne. Car, ainsi que l’ont constaté, abasourdis, nombre de journalistes, d’enseignants et de politiques, une fois la rumeur installée, l’ampleur du mensonge n’importe plus, les messages enflent et alimentent les fantasmes. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, des milliers de parents ont ainsi dénoncé l’«  enseignement de la théorie du genre à l’école, destiné à nier les différences entre filles et garçons et de nature à porter atteinte à l’intégrité et à la pudeur des enfants. Histoire d’affoler un peu plus les parents, ses initiateurs évoquent cours d’éducation sexuelle dès la maternelle, incitation à la masturbation et apologie de l’homosexualité [2]  ».

L’histoire illustre aussi l’ambivalence d’internet et des réseaux sociaux qui peuvent être de formidables moyens d’accès au savoir et d’outils du débat démocratique, mais aussi de redoutables relais de transmission d’élucubrations insensées et de théories du complot échevelées. Disponibles en ligne sur le site de l’Éducation nationale [3], les modules de l’ABCD de l’égalité, conçus par des professionnels et des mouvements éducatifs, dont la Ligue de l’enseignement, et destinés à permettre aux élèves de s’interroger dans divers contextes d’apprentissage sur leurs différences dans le respect et l’égalité, ne sont pas en soi une nouveauté, des activités pédagogiques sur les préjugés sexistes et les stéréotypes étant menées dans les écoles françaises depuis une dizaine d’années. Si nouveauté il y a, elle concerne l’intégration des questions de discrimination sexuelle, de l’affirmation de l’égalité des sexes et de la possibilité de s’émanciper des rôles que la société a tendance à assigner par avance aux filles et aux garçons. «  Est-ce qu’un chevalier a le droit d’avoir peur du noir ? Est-ce que les princesses peuvent aussi jouer un rôle dans leur propre histoire ? Comment organiser des jeux de ballon mixtes ? Voici les enjeux de ces modules [4]  », écrit le secrétaire général de la Ligue de l’enseignement dans Le Monde.

Mais qui est à la source de cette rumeur ? Pour de nombreux observateurs, la vague actuelle de contestation relève d’un long et patient travail de sape mené depuis plusieurs années par une mouvance de droite, tant religieuse — catholique et musulmane — que laïque, de plus en plus organisée à la suite du succès de la mobilisation contre le «  mariage pour tous  ». D’après les médias français, la source politique de l’appel au retrait des enfants de l’école serait la mouvance d’extrême-droite «  Égalité et réconciliation  » animée par Alain Soral, mouvance rejointe par Farida Belghoul, ex-figure de la Marche des «  beurs  » dans les années 1980, qui mène aujourd’hui un combat contre tout ce qui «  porte atteinte à l’identité de la personne  » : mariage pour tous, interruption volontaire de grossesse, égalité homme-femme. Faisant référence à une vidéo postée sur ERTV, la chaine de télévision en ligne de l’association Égalité et réconciliation, Le Monde souligne l’influence de Belghoul «  dans les quartiers populaires où ont eu lieu la majorité des retraits d’enfants des écoles [5]  ». Convaincu de l’existence d’un complot, le site web «  vigi-gender  » affirme, selon Le Monde, que les ABCD de l’égalité sont le «  cheval de Troie  » de l’«  idéologie du genre  », qui poursuit un agenda précis : «  Au nom de l’égalité, on veut traquer et chasser chez nos enfants, dès l’âge de cinq ans, tout comportement typiquement féminin ou masculin.  » Un objectif final aussi relevé dans un tract de la Manif pour tous : «  Elle revient à nier notre réalité biologique et culturelle et à déconstruire les repères élémentaires de nos enfants. Sous couvert de lutte pour l’égalité, c’est l’indifférenciation entre garçons et filles qui se profile [6].  »

En réalité, l’introduction, en 2011, par le gouvernement Sarkozy, de la distinction entre identité sexuée et orientation sexuelle dans les manuels de sciences de la vie et de la terre des classes de l’enseignement secondaire supérieur avait déjà soulevé l’indignation des conservateurs et d’associations catholiques, quatre-vingts députés de la majorité UMP ayant d’ailleurs réclamé le retrait de la théorie du genre de ces manuels. Pour Laure Bereni, sociologue et coauteure d’un ouvrage d’introduction aux «  gender studies [7]  », «  ce qui a vraiment soulevé leur indignation, c’est la question de la sexualité, comme le suggère la formule absurde de la “théorie du genre sexuel” brandie par les députés hostiles [8]  ». L’inacceptable à leurs yeux, c’est l’inscription dans un cours de biologie, marqué du sceau de la scientificité, du fait que l’hétérosexualité ne découle pas du sexe biologique et de l’identité dite sexuelle, qu’elle n’est pas la forme «  naturelle  » de la sexualité, mais sa forme dominante, c’est-à-dire telle que le système social la produit, la légitime, et stigmatise socialement celles et ceux qui s’en écartent. En ce sens, selon cette auteure, l’idée que les catégories hommes-femmes et les rapports entre elles relèvent d’une construction sociale dérange beaucoup moins les partisans d’un ordre naturel des sexes que la remise en cause, au nom de la science, de l’homophobie et des discriminations infligées aux couples de même sexe. D’où leur insistance à qualifier le genre de «  théorie [qui] relève d’une idéologie sectaire [9]  », accusation qui a moins offensé les féministes — elles en ont entendu bien d’autres ! — que les universitaires qui assurent depuis plus d’une décennie le développement de ce domaine pluridisciplinaire de recherche et d’enseignement.

Existe-t-il une théorie du genre ?

Aussi «  folle  » soit-elle, la rumeur s’est ainsi révélée d’une perfide efficacité si l’on en juge par le nombre de personnalités politiques et scientifiques qui se sont publiquement prononcées à son sujet, mais aussi par le contenu de leurs propos sur le «  genre  » et l’existence ou non d’une théorie du même nom. Sous le titre «  le genre ne concerne pas que les bobos  », un collectif d’universitaires écrit dans Le Monde : «  Inlassablement nous expliquons que le genre est un concept dont l’utilité a été démontrée de longue date, dans des disciplines multiples, par quantité de recherches menées dans de nombreux pays. Nous précisons que des paradigmes différents, parfois concurrents, définissent ce champ d’études : parler de la théorie du genre, au singulier, revient à nier cette richesse inséparablement théorique et empirique.  » Et d’ajouter : «  On entend monter un refrain populiste bien connu : et si le genre était seulement l’affaire des bobos ? Le peuple n’est-il pas réfractaire à ces préoccupations élitistes ? Dès qu’on traite des femmes, des gays ou des lesbiennes, on nous explique que les classes populaires ne sont pas concernées, comme si elles étaient uniquement constituées d’hommes hétérosexuels, et comme si le genre et la sexualité n’étaient pas l’affaire de toutes et tous [10].  »

L’examen des articles parus dans la presse ou dans les magazines, comme le dossier «  Le “gender” pour les nul-le-s  » du magazine Sciences humaines, atteste à tout le moins que l’imbroglio sévit partout, chez les défenseurs du genre comme chez ses détracteurs. Que penser, par exemple, des affirmations suivantes : «  L’un des postulats de ces études est de distinguer le “genre”, la construction sociale (les filles aiment le rose, les garçons le bleu) du sexe physique  » ou «  le concept de genre s’est développé comme une réflexion autour de la notion de sexe et du rapport homme-femme. […] Il ne s’agit donc pas de dire que l’homme et la femme sont identiques, mais d’interroger la manière dont chacune et chacun peut construire son identité sexuelle, aussi bien à travers son éducation que son orientation sexuelle [11]  ». Comment ne pas voir dans ces propos vagues et précautionneux, le souci de se démarquer du féminisme qui dans presque tous les textes «  explicatifs  » fait figure de repoussoir ? Aussi n’est-il pas inutile de rappeler que pour les féministes, académiques ou non, le genre est une catégorie analytique qui désigne un système de bi-catégorisation hiérarchisée entre les sexes (hommes/femmes) et entre les valeurs et représentations qui leur sont associées. Partant, ce qui, pour elles, fait problème politique — et non théorique — dans les rapports sociaux de sexe ou rapports de genre, ce n’est pas tant le fait qu’ils soient sociaux ce dont, disait Françoise Collin non sans malice, l’observateur le plus conservateur peut s’arranger, mais le fait qu’ils soient socialement articulés en termes de domination. Ce qui constituait, et constitue toujours, l’objet propre du féminisme est la contestation de la structure duelle et hiérarchique de l’organisation sociale et politique ainsi que la nécessité comme la possibilité de sa transformation.

[1Morin E., La rumeur d’Orléans, Seuil, «  Points essais  ».

[2«  Théorie du genre : les réseaux de la folle rumeur contre l’école  », Le Monde, 30 janvier 2014.

[4Roirant J.-M., «  Lutter contre les stéréotypes. Devoir de l’école républicaine  », Le Monde, 7 février 2014.

[5Laurent S., «  Mariage gay, PMA, “gender”… Dix liens pour tout comprendre  », Le Monde, 26 février 2014.

[6Laurent S., «  Cinq intox sur la “théorie du genre”  », Le Monde, 28 janvier 2014.

[7Bereni L., Chauvin S., Jaunait A., et Revillard A., Introduction aux Gender Studies. Manuel des études sur le genre, De Boeck, 2008.

[8Trachman M., «  Genre : état des lieux. Entretien avec Laure Bereni  », laviedesidées.fr.

[9Delsol C., «  Cette théorie relève d’une idéologie sectaire  », Le Monde, 1er février 2014.

[10Collectif, «  Désolante capitulation gouvernementale. Le genre ne concerne pas que les bobos  », Le Monde, 7 février  2014.

[11Laurent S., op cit.