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Évaluation de l’allocation universelle. Étude de l’impact des métaphores

Numéro 4 - 2017 - par Jérémy Dodeigne - Pauline Heyvaert - Thomas Legein - Julien Perrez - Min Reuchamps - Audrey Vandeleene -

Le débat relatif à l’allocation universelle concerne la question de l’avenir des systèmes de sécurité sociale, point central qui favorise l’émergence de véritables clivages idéologiques, mais aussi plus généralement la définition et l’organisation de la communauté politique. Il est frappant d’observer dans ce débat que divers éléments de langage sont utilisés afin d’illustrer le concept d’allocation universelle, tels que le socle, le filet de sécurité ou encore le tremplin. Or, il a été montré que les métaphores jouent un rôle clé dans la représentation que se font les individus d’un concept — politique — abstrait. Dans quelle mesure la confrontation d’individus à des métaphores peut influencer la manière dont ils se positionnent face à l’idée d’allocation universelle ? Nos résultats indiquent que la stratégie d’utiliser délibérément une métaphore dans un discours politique peut être payante, car elle peut influer sur l’opinion des individus qui y sont soumis. Il convient cependant de rester attentif, car une même métaphore peut influencer les opinions dans des directions opposées.

Le 5 juin 2016, un référendum organisé en Suisse a poussé 46% de la population à se mobiliser pour aller voter. Outre la question de réforme du droit d’asile et une loi sur le diagnostic préimplantatoire, c’est un autre sujet qui a animé les débats précédant le vote : l’allocation universelle. Cette allocation, définie comme étant « un revenu versé par une communauté politique à tous ses membres, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie » (Vanderborght et Van Parijs, 2005, p. 6) n’est pourtant pas une idée neuve, loin de là. En effet, il est possible de retrouver de premières esquisses de cette forme de revenu au XVIe siècle dans des ouvrages tels que l’Utopie de Thomas More, publié en 1516, et De Subventione Pauperum écrit par Johannes Ludovicus Vives et publié en 1526. Par la suite, l’idée fit son chemin jusqu’à voir certaines municipalités appliquer des formes embryonnaires d’aides aux défavorisés reprenant les grandes lignes du modèle exposé par Vives (Vanderborght et Van Parijs, 2005). Cependant, malgré les travaux de certains auteurs comme Thomas Paine (XVIIIe siècle) ou John Stuart Mill (XIXe siècle) sur le sujet, des cas pratiques d’application de ce principe ne semblent apparaitre qu’au XXe siècle. En effet, ce n’est qu’en 1976 qu’une première forme de revenu de base voit le jour en Alaska. L’État a mis au point ce qui s’apparente à un programme financé par ses revenus pétroliers et ayant comme objectif de distribuer un dividende universel à sa population. D’autres applications comparables ont également pu être observées, ou sont en projet, à Singapour, en Finlande, à Utrecht aux Pays-Bas ou encore en Grande-Bretagne. De plus, nombre de projets et d’expérimentations sont actuellement développés dans plusieurs pays à travers le monde. Toutefois, force est de constater que l’idée même d’une allocation pour tous ainsi que les moyens de la mettre en œuvre sont loin de faire consensus dans la sphère politique, mais non plus dans la population. Le sujet appelle à la réflexion et à la remise en cause de nos modèles d’État-providence contemporains.

Le manque de consensus parmi les acteurs du débat peut être expliqué de différentes manières. Il convient de distinguer, d’une part, les objectifs recherchés par l’allocation universelle des différentes modalités qu’elle pourrait adopter, d’autre part. En effet, le premier point de divergence sur la question peut être relié à la définition même des objectifs qu’un tel projet poursuit. Philippe Van Parijs et Yannick Vanderborght (2005) soulignent ainsi que l’allocation universelle ne peut être définie via une approche purement économique tant elle revêt également des caractéristiques propres aux principes de justice. La pierre d’achoppement cristallisant les débats et sur laquelle les acteurs politiques alignent leur discours peut être résumée par l’interrogation suivante : l’allocation universelle est-elle un instrument de lutte contre la pauvreté ou tient-elle plutôt d’une tentative de traduction des principes de justice ? Parallèlement à cela, les questions relatives aux modalités pratiques qu’une allocation universelle devrait adopter en vue de sa mise en œuvre constituent la face la plus visible du débat actuel. À travers les différents projets portés çà et là dans le monde, le débat tend essentiellement à tourner autour de la question de l’avenir des systèmes de sécurité sociale actuels, point central qui favorise l’émergence de véritables clivages idéologiques. Ainsi, deux exemples contrastés récemment mis en lumière peuvent illustrer cette difficulté de s’accorder sur la définition même de ce concept et sur son applicabilité. Alors que l’économiste et écologiste Philippe Defeyt préconise une allocation de faible montant (autour de 600 euros) donnée sans condition versée en complément d’un FILET DECURITÉ réduit mais existant, les libéraux du Mouvement réformateur plancheraient, eux, sur un montant plus élevé (autour de 1000 euros) financé par la disparition de ce même FILET DECURITÉ. Ils avancent le concept d’impôt négatif.

Partant de ce constat, il est frappant d’observer que divers éléments de langage sont utilisés afin d’illustrer ce concept qui peut paraitre flou. Le nom même de ce concept varie. Certains le décrivent comme un revenu de base, d’autres comme un revenu garanti, comme un revenu pour tous, ou encore comme une allocation universelle. Du surcroit, les illustrations imagées de ce concept sont nombreuses. Certains intervenants parlent d’un SOCLE, d’un FILET DECURITÉ ou encore d’un TREMPLIN [1]. Il convient donc d’interroger l’influence que peut avoir le choix de ces mots. Deux constats conjoints constituent donc le point de départ de notre interrogation. Premièrement, la thématique de l’allocation universelle est sujette à débat. Différents arguments s’opposent, tant dans la sphère académique que sociétale, quant à l’opportunité de mettre en œuvre un tel projet dans nos sociétés sans toutefois qu’une position « désirable socialement » ne se dégage (Maniquet et Neumann, 2016). Deuxièmement, il a été démontré dans des recherches antérieures que les métaphores jouent un rôle clé dans la représentation que se font les individus d’un concept (politique) abstrait (Lakoff, 1996 ; Perrez et Reuchamps, 2015). Sur cette base, nous visons à déterminer dans quelle mesure la confrontation d’individus à des métaphores illustrant l’idée abstraite de l’allocation universelle pourrait avoir un impact sur la manière dont ces mêmes individus perçoivent l’allocation universelle et plus particulièrement l’opportunité de son instauration.

Une enquête expérimentale

Nous basons nos réflexions sur les résultats d’une étude expérimentale permettant d’étudier les comportements d’individus répartis en groupes présentant une homogénéité la plus haute possible. Notre enquête abordant la thématique de l’allocation universelle a donc été soumise à 686 étudiants inscrits en première année à l’université catholique de Louvain et à l’université de Liège. Ces étudiants, inscrits dans différentes orientations principalement des sciences humaines et sociales, ont été répartis aléatoirement en sept groupes distincts contenant chacun une centaine d’individus (voir tableau 1).

Tableau 1 : Métaphore et idées utilisées dans chaque groupe et taille du groupe
GroupePhrase additionnelle
Groupe 1 : Contrôle Pas de texte
Groupe 2 : Texte neutre Pas de phrase additionnelle
Groupe 3 : Argent de poche (métaphore) « On pourrait la voir comme de l’argent de poche que les citoyens reçoivent de l’État comme les enfants en reçoivent par le simple fait qu’ils sont membres de la famille. »
Groupe 4 : Revenu-Inconditionnalité « On pourrait la voir comme un revenu que les citoyens reçoivent de l’État par le simple fait qu’ils en sont membres. »
Groupe 5 : Socle de base (métaphore) « On pourrait la voir comme le socle de base fourni par l’État pour que les citoyens puissent construire leur vie en toute liberté sans se soucier de contraintes matérielles. »
Groupe 6 : Tremplin (métaphore) « On pourrait la voir comme un tremplin fourni par l’État pour que les citoyens puissent se lancer dans la vie en toute liberté sans contraintes matérielles. »
Groupe 7 : Revenu-Liberté « On pourrait la voir comme un revenu fourni par l’État pour que les citoyens puissent vivre leur vie en toute liberté sans se soucier de contraintes matérielles. »

Ces sept groupes se sont vu chacun assigner un questionnaire distinct. Chaque groupe, hormis le premier groupe (le groupe de contrôle), a reçu un questionnaire comprenant un texte définissant les contours de l’allocation universelle. Le deuxième groupe a reçu un questionnaire contenant un texte neutre, sans argumentaire relatif à l’allocation universelle et sans métaphore. Les textes des groupes 3 et 4 contiennent quant à eux un argumentaire relatif à l’idée de l’inconditionnalité de l’allocation universelle, tandis que les groupes 5, 6 et 7 réfèrent à l’idée de liberté procurée par l’allocation universelle. Outre les argumentaires, une métaphore associée à l’allocation universelle a été ajoutée aux groupes 3, 5 et 6. Le tableau 1 reprend les différents groupes, les argumentaires et les métaphores y afférentes tandis que le texte présenté ci-dessous est celui proposé aux répondants. Il reprend, entre crochets, l’endroit où étaient insérés l’argumentaire et la métaphore, le cas échéant.

« Certaines personnes proposent l’idée d’une allocation universelle, également appelée, selon les pays, revenu de base, revenu inconditionnel ou revenu pour tous, et qui peut être définie comme “un revenu versé par une communauté politique à tous ses membres, sur une base individuelle, sans conditions de ressources ni obligation de travail”. » [On pourrait la voir comme…]

Si cette idée s’est longtemps apparentée à une douce utopie caressée par des intellectuels (mais défendue par plusieurs prix Nobel d’économie), elle fait petit à petit son chemin. Elle a été testée ponctuellement au Canada, aux États-Unis, en Inde, a été lancée par Lula au Brésil ; en Alaska elle existe par le biais d’une redistribution des bénéfices énergétiques de l’État.

Chez nous, le débat est en cours. Et vous, qu’en pensez-vous ? »

(Texte inspiré d’un article publié dans Le Soir, 29 juillet 2015)

Le choix d’adopter une approche expérimentale nous permet d’éviter la question de la représentativité, étant donné que, si des groupes homogènes, à l’exception d’un élément, se comportent différemment, la causalité peut être imputée à cet élément les différenciant. Ainsi, des disparités relatives à la perception des étudiants de l’allocation universelle peuvent être attribuées avec davantage de certitude à la présence dans le texte d’un argument relatif à l’allocation universelle, ainsi que d’une métaphore dans certains cas.

L’instauration de l’allocation universelle, sujet controversé…

La question centrale de l’allocation universelle concerne évidemment l’opportunité de son instauration. Nous avons demandé aux répondants s’il fallait ou non, selon eux, instaurer une allocation universelle en Belgique. Près de la moitié des répondants se sont positionnés en faveur de cette instauration. Toutefois, force est de constater que près d’un quart des répondants se sont déclarés contre l’allocation universelle. Une proportion similaire de répondants a estimé qu’elle ne pouvait être ni en accord, ni en désaccord avec l’instauration de l’allocation universelle dans notre pays.

Notre objectif étant d’estimer l’impact de la confrontation avec un argument relatif à l’allocation universelle, et éventuellement avec une métaphore, sur l’opinion favorable ou défavorable des répondants sur l’instauration de celle-ci, nous avons catégorisé les répondants en deux ensembles. Le premier regroupe les répondants s’étant prononcés en défaveur de l’allocation universelle tandis que le second rassemble les répondants favorables à l’instauration de l’allocation universelle ainsi que les répondants neutres.

…et opinions sensiblement influençables ?

Des études précédentes traitant du comportement politique ont suggéré qu’il pouvait interagir avec le niveau de connaissance politique des répondants (voir par exemple Hooghe et Dassoneville, 2011 ; De Winter et al., 2014). La prise en compte de cette variable dans nos analyses se révèle également être déterminante. Il en ressort que celle-ci joue un rôle central dans la relation entre le positionnement par rapport à l’allocation universelle et le type de texte auquel les répondants ont été confrontés. En effet, il apparait qu’une condition doit être posée à cette relation. Le niveau de connaissance politique des répondants (c’est-à-dire leur score sur cinq questions de connaissance liées à la politique belge [2]) influence la manière avec laquelle ils vont réagir à la confrontation avec un texte argumenté contenant ou non une métaphore.

Lorsque les répondants bénéficient d’un niveau moyen de connaissance politique, le fait d’avoir été confronté ou non aux arguments ou aux métaphores ne possède que peu d’effet. Par contre, lorsque leur niveau de connaissance politique est bas ou élevé, les répondants ont davantage tendance à se faire influencer par le groupe dans lequel ils se situent. Le graphique 1 présente les probabilités que les répondants appartenant aux différents groupes se positionnent contre l’instauration de l’allocation universelle. Un pourcentage élevé signifie donc qu’il est hautement probable que les personnes de ce groupe soient opposées à la mise en place de l’allocation universelle en Belgique. Cinq groupes sont représentés dans le graphique : le groupe de contrôle, le texte neutre, les deux textes argumentés et le texte argumenté contenant la métaphore SOCLE DE BASE, qui est celle présentant l’impact le plus significatif, comme développé plus bas.

Les répondants auquel un texte neutre a été présenté ne semblent pas se comporter de manière différente lorsque leur niveau de connaissance politique est important ou faible. En effet, les chances d’être contre l’allocation universelle sont stables pour les six catégories de connaissance politique. En outre, les répondants ayant lu un texte comportant un argument (le groupe « Revenu-Liberté » et « Revenu-Inconditionnalité ») changent également peu de comportement en fonction de leur niveau de connaissance politique, bien que celui-ci tende à influencer les répondants vers moins d’opposition à l’allocation universelle. Lorsqu’un argument est présenté, les répondants ayant moins de connaissances politiques vont se positionner davantage contre l’allocation universelle que les répondants étant plus cultivés politiquement parlant.

La différence entre le groupe de répondants n’ayant été confronté à aucun matériau textuel (groupe de contrôle) et le groupe de répondants ayant été confronté à un argument et à une métaphore (groupe « socle de base ») est frappante. Cette différence se concrétise dans le fait que les deux courbes du graphique 1 se croisent. D’une part, les répondants du groupe de contrôle ont tendance à se situer contre l’allocation universelle lorsque leurs connaissances politiques sont faibles. Les répondants de ce même groupe qui possèdent, eux, une connaissance politique développée, voire très développée, se positionneront probablement en faveur de l’allocation universelle. D’autre part, la dynamique est inverse pour les répondants ayant lu un texte comportant l’argument de la liberté et la métaphore SOCLE DE BASE. Lorsque leur niveau de connaissance politique est bas, ils ont une probabilité faible de se positionner contre l’instauration de l’allocation universelle. Au contraire, si leurs connaissances politiques sont bonnes, ces personnes auront fortement tendance à se positionner contre l’allocation universelle. Il apparait donc que la connaissance politique est cruciale, car lorsqu’elle est moyenne, les répondants varient peu par rapport à l’instauration de l’allocation universelle. Toutefois, lorsqu’il s’agit des extrêmes, l’impact varie énormément en fonction du niveau de connaissance politique.

Cette non-réaction de la catégorie médiane pourrait s’expliquer par la trop grande hétérogénéité au sein de ce groupe quant au type de raisonnement dans le chef des individus. Il a été démontré que des individus bénéficiant de larges connaissances politiques appréhendent un problème politique en faisant appel à un raisonnement social, basé sur des idées (Fowler et Schreiber 2008). Au contraire, des individus ayant peu de connaissance de la chose publique, baseraient leur raisonnement, dit « technique », face à une problématique politique, sur des signaux, des raccourcis qui les aideraient dans leur prise de décision. Ainsi, les métaphores fourniraient aux connaisseurs de la politique des idées supplémentaires afin de fonder leur opinion. La métaphore stimulerait les réflexions des personnes qui ont une connaissance de la politique. Une même métaphore offrirait, à l’opposé, un raccourci facile aux non-connaisseurs, qui profiteraient de cette opportunité de se voir aider dans leur raisonnement. Nous pourrions suggérer que ceux qui se situent entre ces deux groupes produiraient soit un raisonnement social soit un raisonnement technique. La variété de comportements dans ce groupe ne permettrait pas de dégager une tendance claire, au contraire des tendances visibles pour ceux se positionnant aux extrêmes de l’échelle de connaissance politique.

Au-delà de l’impact du niveau de connaissance politique, les résultats montrent que l’insertion d’un argument lié à l’allocation universelle pousse les répondants à être davantage en faveur de son instauration. En d’autres mots, les groupes ayant lu le texte présentant l’argument de l’inconditionnalité (Revenu-Inconditionnalité) ainsi que ceux ayant lu le texte mettant en avant la liberté associée à l’allocation universelle (Revenu-Liberté) ont tendance à être moins réfractaires à l’instauration de l’allocation universelle en Belgique. Les répondants à qui a été présenté le texte neutre ne se positionnent pas de manière différente par rapport aux répondants n’ayant lu aucun texte. Le fait de lire un texte argumenté possède donc un impact sur les préférences des répondants. Le seul fait d’avoir lu un texte décrivant l’allocation universelle ne permet pas d’expliquer la position en accord ou en désaccord. Il faut qu’un argument spécifique ait été introduit dans le texte pour observer une relation causale, donc un impact, sur l’opinion des répondants. Un texte argumenté peut donc faire la différence ce qu’une simple information ne peut pas faire. Ceci suggère que le débat relatif à l’allocation universelle bénéficierait d’être investi d’argumentations poussées détaillant les raisons pour lesquelles cette nouvelle allocation serait opportune ou ne le serait pas. Un tel discours a davantage de chances de convaincre des citoyens de se positionner pour ou contre cette mesure, en comparaison à une confrontation de ces mêmes citoyens à des exemples illustrant l’adaptation heureuse ou pas, de l’allocation universelle dans certaines communautés. Le fait d’être simplement informé ne pousse pas à se positionner, des arguments sont nécessaires.

Par ailleurs, notre objectif est également d’étudier l’influence spécifique de métaphores sur les préférences politiques de répondants. Pour ce faire, trois groupes ont reçu un texte argumenté contenant également une métaphore liée à l’argument présenté. Comme évoqué plus haut, nos analyses démontrent que les répondants ayant été confrontés à la métaphore SOCLE DE BASE ont tendance à se prononcer différemment sur l’opportunité de l’instauration de l’allocation universelle que les répondants du groupe de contrôle et du groupe ayant reçu le texte argumenté lié au même argument de la liberté qu’elle procurerait (groupe « Revenu-Liberté »). Le fait d’avoir été confronté à cette métaphore influence donc spécifiquement les préférences des répondants d’une manière plus prononcée que le simple texte argumenté. La représentation imagée joue un rôle dans les préférences des répondants, en interaction avec leur niveau de connaissance politique. Dans le cas présent, la métaphore pousse les répondants à se prononcer plus en sa faveur lorsqu’ils ne sont pas des fins connaisseurs de la politique et plus en défaveur de celle-ci lorsqu’ils possèdent un niveau de connaissance politique élevé. Ces résultats suggèrent que le pouvoir de cadrage des métaphores n’est pas absolu, mais peut dépendre d’autres paramètres comme le niveau de connaissance politique des citoyens.

Toutefois, il semble que toutes les métaphores ne produisent pas un tel impact sur le positionnement des répondants. Le groupe ayant été confronté au texte comprenant la métaphore ARGENT DE POCHE ne peut en effet pas être relié significativement au positionnement pour ou contre l’instauration de l’allocation universelle. Or, le texte dans lequel était insérée cette métaphore contenait l’argument de l’inconditionnalité de l’allocation universelle. Nos résultats démontrent donc que certaines métaphores peuvent jouer négativement sur le positionnement des répondants et, de la sorte, annuler l’effet qu’un texte argumenté peut avoir sans la présence de la métaphore. La métaphore ARGENT DE POCHE possède donc un impact contreproductif par rapport au texte argumenté simple (groupe « Revenu-Inconditionnalité »). En d’autres termes, lorsque les répondants prennent connaissance de l’argument de l’inconditionnalité, ils ont tendance à se positionner plus en faveur de l’instauration de l’allocation universelle. Les répondants à qui le même texte argumenté relatif à l’inconditionnalité est présenté, mais dans lequel la métaphore ARGENT DE POCHE est introduite, ne se différencient plus du groupe de contrôle. La métaphore a donc supprimé l’effet de l’argument de l’inconditionnalité.

En outre, le positionnement des répondants du groupe à qui a été présentée la métaphore TREMPLIN ne peut que marginalement être relié au fait d’avoir été confronté à cette métaphore. Il se peut néanmoins qu’il y ait un effet similaire à SOCLE DE BASE, mais la taille de notre échantillon ne permet pas de le déterminer.

Ces résultats tiennent compte de certaines variables qui pourraient, théoriquement du moins, influencer le positionnement des répondants en faveur ou en défaveur de l’instauration de cette allocation. Il a ainsi été tenu compte de la situation professionnelle des parents et, comme évoqué, de la connaissance politique, mais aussi de l’intérêt pour la politique. Le modèle statistique contrôle aussi la position des répondants sur différentes questions économiques (le clivage gauche-droite, l’évaluation de l’état de l’économie en Belgique, leur opinion sur le fait que le gouvernement joue un rôle plus ou moins restreint dans la gestion de l’économie et sur le fait que des différences salariales importantes soient nécessaires ou non pour encourager l’effort d’individuel). Enfin, nous tenons compte du fait que les répondants connaissaient ou non l’idée de l’allocation universelle au préalable. Les résultats reflètent donc bien l’impact des arguments et des métaphores et ne sont pas influencés par d’autres variables pouvant potentiellement influencer l’opinion des répondants sur le sujet débattu.

Vers un impact des arguments et des métaphores

La finalité de cette étude expérimentale était de tester dans quelle mesure l’introduction dans un texte neutre d’arguments et de métaphores, pouvait influencer les préférences politiques. Un sujet propice au débat a été sélectionné, à savoir l’idée de l’instauration d’une allocation universelle en Belgique. Une expérience a été menée de telle sorte à ce que certains groupes de répondants soient confrontés à l’argument de l’inconditionnalité de l’allocation universelle, d’autres à celui de la liberté, avec ou sans métaphore reflétant le concept, tandis qu’un autre groupe ne reçoive aucun texte et qu’un texte neutre, sans idée spécifique soit présenté à un dernier groupe.

Les répondants à qui un texte argumenté a été présenté ont tendance à être davantage en faveur de l’instauration de l’allocation universelle. Le fait d’insister sur un de ses avantages (son inconditionnalité ou la liberté procurée), c’est-à-dire que le texte ne soit pas neutre, peut donc directement influencer le point de vue de répondants. En outre, l’insertion de métaphores dans certains textes argumentés a joué un rôle prépondérant. Les répondants à qui une métaphore a été présentée se sont comportés différemment des autres. Concernant SOCLE DE BASE, l’effet a été d’accentuer le positionnement en faveur de l’instauration de l’allocation universelle. Cette métaphore, probablement connotée positivement, a influencé les répondants de manière encore plus forte que le simple argument de la liberté procurée par l’allocation universelle. Au contraire, la métaphore ARGENT DE POCHE a joué un rôle contreproductif. Les répondants ayant lu le texte comportant cette métaphore ont été moins influencés que ceux ayant lu le texte argumenté sur l’inconditionnalité, sans métaphore — et ceci peut-être en raison de sa connotation négative. La métaphore ARGENT DE POCHE pourrait être perçue comme discriminante envers certains individus qui ne feraient pas partie de la « famille » au sein de laquelle l’argent de poche est distribué. Il semble en effet que les répondants de ce groupe, lorsqu’il leur est demandé de s’exprimer par écrit par rapport à l’allocation universelle, évoquent beaucoup plus que d’autres les conditions ou critères pouvant restreindre l’accès à l’allocation universelle pour les non-citoyens.

Ces constatations laissent à penser qu’une représentation imagée d’une idée abstraite pourrait exercer un impact direct sur les préférences politiques d’individus. Force est de constater que le label même du concept d’allocation universelle varie en fonction des intervenants dans le débat. Comme souligné par Vanderborght et Van Parijs (2005), le choix d’une désignation spécifique pour ce concept n’est pas sans conséquence quant à son impact sur sa faisabilité politique. En Belgique, les écologistes ont tendance à utiliser le label d’allocation universelle, insistant ainsi sur l’idée que tout le monde en bénéficie, tandis que les libéraux favorisent le label de revenu de base, mettant ainsi en exergue l’idée de point de départ ou de socle et suggérant l’esprit d’entrepreneuriat que les bénéficiaires devraient développer à la suite de cette base leur étant allouée. Outre les métaphores, le simple usage de l’un ou l’autre terme pourrait orienter les préférences des citoyens vers un soutien ou un rejet du projet d’allocation universelle. Nous encourageons les recherches futures à approfondir cet aspect du débat et à interroger l’influence de l’usage d’un élément de langage ou d’un autre sur le positionnement politique dans un débat donné. Plus spécifiquement, il serait pertinent d’analyser plus en avant les raisons qui poussent certains répondants à exprimer des préférences politiques différentes après la lecture d’un texte argumenté voire métaphorique.

De surcroit, les résultats de nos analyses démontrent que l’influence des arguments et des métaphores sur les perceptions des répondants vis-à-vis de l’allocation universelle s’exercerait différemment chez les individus en fonction de leur niveau de connaissance politique. Si les différences sont faibles lorsque les répondants possèdent une connaissance moyenne de la chose publique, les répondants très peu informés ou, au contraire, très informés se comportent de manière distincte. Lorsque le niveau de connaissance politique des répondants est bas, le fait d’être confronté à un texte argumenté diminue les chances d’être contre l’instauration de l’allocation universelle. L’introduction d’une métaphore dans le texte réduit encore davantage les probabilités d’un positionnement en sa défaveur. De l’autre côté du spectre, lorsque les répondants connaissent bien le système politique, l’argument augmente la probabilité qu’ils soient contre l’allocation universelle, et la métaphore l’augmente encore plus fortement.

Ces découvertes pourraient révéler des considérations de portée plus large. En effet, elles montrent que les préférences politiques peuvent être influencées uniquement par la lecture d’un texte argumenté voire comprenant une représentation imagée d’une réalité, donc facilitant la compréhension d’un concept complexe. Afin d’influencer les préférences politiques, il s’agit donc d’argumenter. La délivrance d’informations sans arguments ne suffirait pas à infléchir le positionnement politique d’un individu. Le discours doit éclairer le pourquoi de la chose, aborder les causes ou les conséquences de l’évènement politique dont il est question. La conclusion positive de cette constatation est que les citoyens ne seraient pas si facilement influençables ; être informé ne suffit pas pour voir son avis changer. Néanmoins, son corolaire négatif entraine que, un discours bien construit — à condition qu’il comporte un argument clair voire une métaphore l’illustrant — pourrait aisément parvenir à rallier des individus à une cause donnée, mais ce toutefois de manière différente selon leur niveau d’éducation politique. Il s’agit donc pour les producteurs de discours politiques, les politiciens et les autres, de déterminer tout d’abord leur public cible, si leur objectif est d’orienter les préférences politiques. Utiliser délibérément une métaphore dans un discours politique relève la plupart du temps d’un objectif stratégique. Il s’agit d’influencer les destinataires du message. Dans cet article, nous démontrons que cette stratégie peut être payante, mais que le producteur du discours devra rester attentif, car une même métaphore pourrait bien influencer certains individus dans des directions opposées. Cette recherche suggère, en conclusion, que les discours politiques ont de beaux jours devant eux, car leur contenu peut se révéler déterminant, mais que prédire l’impact d’un discours dépend également de facteurs autres que le contenu dudit discours, tels que les caractéristiques de ses destinataires.


[1Chaque expression métaphorique sera désignée comme telle dans cet article par l’usage de majuscules et italique.

[2Le niveau de connaissance politique des répondants a été mesuré sur base des cinq questions suivantes. 1. De quoi est composé le Parlement fédéral ? La Chambre et le gouvernement/La Chambre et le Sénat/La Chambre, le Sénat et les Parlements des entités fédérées/La Chambre, le Sénat et le gouvernement/Sans réponse 2. Parmi les matières suivantes, pour laquelle le gouvernement fédéral n’est-il PAS compétent ? Les Affaires étrangères/La Justice/Les Chemins de fer/L’Enseignement/Sans réponse 3. Pour laquelle de ces fonctions politiques n’est-il pas nécessaire d’être élu(e) ? Les parlementaires au niveau fédéral/Les conseillers communaux/Les ministres/Les députés régionaux/Sans réponse 4. En Belgique… il y a une part égale de néerlandophones et de francophones/... il y a une majorité de néerlandophones/... il y a une majorité de francophones/Sans réponse 5. Quelle est la plus importante caractéristique d’une économie de marché ? L’affiliation obligatoire à un syndicat/Une règlementation importante de l’économie par le gouvernement national/Une concurrence active entre les entreprises/La prospérité pour tous les citoyens/Sans réponse.

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Jérémy Dodeigne


Auteur

Min Reuchamps


Auteur

Audrey Vandeleene


Auteur

chercheure postdoctorale en science politique à l’université de Lund (Suède)

Thomas Legein


Auteur

étudiant en science politique à l’université catholique de Louvain

Pauline Heyvaert


Auteur

doctorante en linguistique à l’université de Liège et à l’université catholique de Louvain

Julien Perrez


Auteur

chargé de cours en linguistique néerlandaise à l’université de Liège